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Willy Brandt, une grande figure de la social-démocratie européenne

Un hommage à l’occasion du cinquantenaire de son élection comme chancelier de la RFA

Photo E. Fayard

Il y a cinquante ans, en octobre 1969, Willy Brandt accédait au poste de chancelier de la République fédérale d’Allemagne (RFA). C’est l’occasion de retracer la vie de cet homme exceptionnel, résistant au nazisme de la première heure et artisan de la paix en Europe.

De son vrai nom Herbert Ernst Karl Frahm, il est né en 1913 à Lübeck, de père inconnu. A l’époque, être l’enfant d’une «fille-mère» est stigmatisant. Cela explique pourquoi il ne cessera de chercher des pères de substitution auprès des figures historiques du socialisme allemand. Et ses adversaires politiques ne manqueront pas de lui rappeler ses origines…

Son foyer familial est acquis aux valeurs du socialisme. Il a donc baigné dans la culture ouvrière dès son enfance. Il devient membre des Faucons rouges (un mouvement d’éclaireurs socialistes), puis des Jeunesses ouvrières socialistes. En 1931, il entre dans le Sozialistische Arbeiterpartei Deutschlands, une dissidence «gauchiste», proche des communistes, du parti social-démocrate. Plus tard, il jugera cette brève phase comme une «impasse sectaire». Il est un adversaire déterminé du nazisme.

L’antinazi en exil

Dès l’accession au pouvoir de Hitler, il s’exile en Norvège. Il vivra sept ans à Oslo, coordonnant l’opposition extérieure et intérieure au régime nazi. En 1937, il est envoyé comme observateur en Espagne, où la guerre civile fait ravage. Au vu de la liquidation par les communistes des autres mouvements républicains espagnols, il va devenir un adversaire intransigeant du communisme.

Il se détourne du socialisme révolutionnaire et formule son nouveau credo: «Le socialisme doit se fonder sur la liberté et la démocratie s’il veut être digne de porter ce nom.»

En 1940, la Wehrmacht envahit la Norvège. Willy Brandt (l’un de ses noms de camouflage, qu’il adoptera par la suite) échappe de justesse aux griffes de la Gestapo en revêtant l’uniforme de l’armée norvégienne. Ce qui lui attirera pendant des décennies les reproches de la droite allemande: il aurait été un «traître» à sa patrie…

Fait prisonnier, il est aussitôt relâché car les Norvégiens sont considérés comme un peuple «aryen», et gagne la Suède, où il vivra un second exil.

Maire de Berlin, ministre des affaires étrangères, puis chancelier

En 1946, il rentre en Allemagne et s’établit dans Berlin en ruines. Il vit l’épisode du blocus de la ville par les Soviétiques en 1948, puis de l’insurrection ouvrière à Berlin-Est en 1953, écrasée par les chars russes. Ce qui le détourne encore davantage du communisme.

Il connaît une ascension régulière dans les rangs du SPD (Sozialistische Partei Deutschlands). Le «beau Willy», grand, à la mâchoire carrée, aux yeux bleus, à la voix un peu rauque, est de plus en plus populaire. En 1957, il est élu bourgmestre de Berlin-Ouest. Le 13 août 1961, c’est la construction du Mur par les autorités de la République démocratique allemande (RDA), avec l’aval de Moscou.

Willy Brandt prononce des discours de protestation solennels, mais il ne peut rien faire. En 1963, il reçoit le président Kennedy qui prononce son fameux «Ich bin ein Berliner!». Ce sont des mots, car toute réaction des forces américaines déboucherait sur une troisième guerre mondiale.

Même si le régime est-allemand est détestable, Willy Brandt est conscient qu’il existe et qu’il faut «faire avec». N’oublions pas que, jusqu’à l’ère Gorbatchev, l’idée de réunification allemande paraît totalement chimérique! C’est ce qui va fonder son Ostpolitik, c’est-à-dire sa politique de rapprochement avec la RDA et avec la Pologne, au profit de laquelle l’Allemagne a perdu de larges territoires en 1945. Par exemple, suite à des pourparlers, les visiteurs de Berlin-Ouest sont autorisés à passer une journée dans la zone Est, ce qui permet des retrouvailles familiales.

Cett Ostpolitik sera le fondement de son action comme ministre des affaires étrangères, dès 1966, puis après son élection à la Chancellerie de la République fédérale d’Allemagne en 1969. Partisan de la reconnaissance de la frontière Oder-Neisse entre l’Allemagne et la Pologne, il essuie les critiques virulentes de la droite, notamment du très conservateur politicien bavarois Franz-Josef Strauss.

En décembre 1970, il arrive en visite officielle à Varsovie. Là, il ose un geste qui reste gravé dans toutes les mémoires. Venu déposer une gerbe devant le mémorial du ghetto de Varsovie, où les nazis ont parqué les Juifs dans des conditions épouvantables, avant de les déporter vers les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau, le chancelier s’agenouille. Il reconnaît ainsi la culpabilité historique de l’Allemagne et demande pardon. Cette image fera le tour du monde.

Le 20 octobre 1971, Willy Brandt reçoit le prix Nobel de la paix, qui est remis à Oslo. On a parlé à ce propos de «canonisation de son vivant».

En 1972 est signé le «traité fondamental» avec la RDA, où les deux entités allemandes (la RDA n’étant toujours pas reconnue comme un Etat à part entière par la RFA) renoncent à l’usage de la force pour régler leurs différends. Willy Brandt plaide aussi pour la relance du projet européen. En 1973, il est le premier chancelier allemand à être reçu, et avec chaleur, en Israël.

Son bilan intérieur est cependant un peu en deçà des attentes. Willy Brandt reste l’objet des attaques de la droite, mais aussi de la gauche du SPD et de l’extrême gauche, qui se retrouve en partie dans le mouvement terroriste Rote Armee Fraktion.

La chute en Allemagne et la présidence de l’Internationale socialiste

En 1974, c’est la chute brutale. Elle est causée par des révélations, le 24 avril, sur Günter Guillaume, un obscur conseiller à la Chancellerie qui est en fait un agent de la Stasi, la police politique est-allemande. Un espion au cœur du pouvoir de la République fédérale! Le 5 mai, Willy Brandt démissionne de son poste de chancelier.

Après son retrait forcé, il va se consacrer à la social-démocratie européenne. C’est un grand ami du chancelier autrichien Bruno Kreisky et du premier ministre suédois Olof Palme. Le SPD va soutenir les socialistes portugais autour de Mário Soares, et les socialistes espagnols dirigés par Felipe González. Willy Brandt devient président de l’Internationale socialiste, qui n’a plus jamais retrouvé un tel lustre après lui.

A l’intérieur, le SPD est cependant assez divisé à propos de la crise des euromissiles et de la fermeté affichée par le nouveau chancelier socialiste Helmut Schmidt contre le terrorisme et les mouvements d’extrême gauche. Et le divorce avec une militante socialiste respectée, puis le troisième mariage de Willy Brandt (un homme qui a toujours été un peu trop porté sur l’alcool et les femmes…) avec une jeune femme de trente-trois ans sa cadette, lui attirent des critiques.

Malade depuis 1991, il décède le 8 octobre 1992. Il aura encore vu l’impensable, la réunification allemande. Lors des obsèques nationales de cet homme de paix et grand Européen, Felipe González termine son hommage par «Adios amigo Willy».
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Hélène Miard-Delacroix, Willy Brandt, Paris, Fayard, 2013, 313 pages

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