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Comment s’est rompu le lien entre la gauche et le milieu populaire

De l’éloignement de la gauche à la montée du populisme

Photo Jérôme
Photo Jérôme (licence CC)

Devant la croissance des inégalités et après des années de discours creux et inopérants sur une «relance économique» censée faire repartir l’ascenseur social, on peut comprendre le manque de crédibilité de la droite dérégulatrice et du centre traditionnellement peu offensif.

Mais la gauche, dont le projet a toujours été l’égalité des chances, un emploi et un revenu décents pour tous, le souci du bien commun, la protection du faible face au puissant? Et pourtant, partout ou presque en Europe, elle lutte pour sa survie (DP 2234).

Tout se passe comme si les perdants de la mondialisation rejetaient dans un même élan tous ceux qui ont touché au pouvoir et s’accrochaient à la seule valeur qui leur semble encore solide: la nation. Ces réflexes tribaux et tripaux expriment un besoin instinctif et légitime de reconnaissance et de protection. Ils ne pourront pas être surmontés si facilement.

Le constat est indiscutable: le lien séculaire et sentimental entre le milieu populaire et la gauche est cassé et ses espoirs se tournent désormais vers les formations populistes; le désir de fermer les frontières répond en symétrie aux dérives d’une globalisation sans foi ni loi. Un véritable divorce, au terme d’un long délitement.

Un cruel manque d’explications et de proximité

L’enjeu-clé, qui a permis au populisme de nouer la gerbe des rancœurs et des incompréhensions, c’est une migration ressentie comme non maîtrisée. Il faut admettre que plus le référentiel culturel des immigrants est éloigné de celui des résidents, plus leur effectif est important, et plus le travail d’intégration se révèle important. Dans notre histoire récente, cohabiter avec des compatriotes d’autres cantons, puis des Italiens ou des Espagnols, avait déjà représenté un gros effort pour d’aucuns…

Le milieu populaire est prêt à partager, mais ne veut pas avoir à subir un discours moralisateur qui lui fait porter les difficultés et les charges de l’intégration. Il est prêt à donner, mais ne veut pas se sentir seul à le faire. Et il attend que les arrivants aient à accomplir de vrais efforts d’intégration, comme eux ont dû le faire, comme on doit le faire ailleurs. La jalousie, les ressentis d’une vie mal vécue, font le reste.

La migration est une douleur, la cohabitation un combat, le tout exige empathie, fermeté et responsabilité pour éviter l’affrontement entre perdants.

La gauche a manifesté naïveté et passivité en matière de sécurité et d’immigration. Elle n’a pas réagi au soupçon de préférer l’arrivant au résident, l’étranger à l’habitant, celui qui est «différent» à l’homme «ordinaire». Or, l’être humain étant ce qu’il est, être immigré ou différent ne signifie pas être par nature meilleur. En ne rappelant pas cette évidence par peur de stigmatiser, la gauche a donné d’elle-même une solide image d’angélisme.

Et lorsque, partant de la même louable intention, certains à gauche ont souhaité qu’on biffe des statistiques de la délinquance la rubrique nationalité, s’est ajouté le reproche de vouloir cacher quelque chose. Masquer une réalité qui dérange n’est jamais une bonne idée.

Pendant longtemps, la gêne d’une bonne partie de la gauche à empoigner les enjeux de sécurité était palpable. Cette difficulté à assumer la fonction policière a suscité dans le milieu populaire, las des petits et plus gros larcins dont il est la principale victime, le sentiment d’être méprisé, de compter pour beurre. La sécurité pour toutes et tous est un droit – qui doit s’exercer dans le respect de l’Etat de droit; le dénier aux plus démunis est une inégalité de traitement – conduisant d’aucuns à le revendiquer même au détriment de l’Etat de droit.

Enfin, une partie de cette gauche cherche son salut dans une radicalisation de son discours. La conjonction d’une mondialisation non régulée et du grippage du modèle social renforce en effet puissamment une distribution scandaleusement inégale des revenus et des fortunes. Mais une certaine rhétorique anti-propriété rebute un milieu populaire légitimement attaché au peu qu’il possède: une petite maison, un petit bas de laine, une petite entreprise.

Lutter contre les abus du marché et de la propriété oui, les abolir, non… Le milieu populaire est à la fois conservateur, soucieux d’ordre et de stabilité, généreux et émotif. Il peut aller jusqu’à se méfier de prestations sociales proposées par la gauche, tant il peut douter d’elle.

Patriotisme et identité: ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain

Un dernier point, et non des moindres: le combat contre tout nationalisme exclusif ne supprime pas le droit d’être fier de ce qu’on est, de ses origines, de son parcours, de sa région, de son pays, d’une identité d’ailleurs souvent multiple. On peut parfaitement être patriote d’une manière qui inclut le local et le global – mais aussi une diversité des parcours et une conjonction d’attachements différents.

Le sentiment d’appartenance offre l’abri et la sécurité d’une communauté, une référence identitaire qui n’a aucun besoin d’être discriminante, unique ou agressive. C’est d’ailleurs ainsi que l’idée européenne aurait pu – et dû – être mise en avant: la construction d’une nation pluriculturelle reprenant l’histoire là où l’avaient laissée en 1918 les vieux empires multinationaux.

Malheureusement, la gauche a largement abandonné ces thématiques passionnantes et fédératrices à la droite nationaliste qui, occupant la place laissée vacante, a détourné les valeurs nationales à son profit et fidélisé son public autour d’images réductrices. Et désormais, pour beaucoup, l’UDC est «le seul parti qui aime la Suisse».

Que la gauche ait refusé de mener ce débat est d’autant plus paradoxal que la Suisse offre la chance d’une identité non pas ethnique mais politique: le projet de vivre ensemble entre régions, cultures, langues différentes dans le respect de leurs diversités et de la loi commune.

Globalement, donc, les représentants de la gauche sont ressentis comme faisant partie eux aussi d’une «élite» à l’abri de l’insécurité économique, sociale et physique. Qui prêche le vivre ensemble tout en se trouvant à l’abri tant des frictions et des précarités des quartiers populaires que de la concurrence sur le marché de l’emploi, ignorant le vécu du commun des mortels.

En attendant, qui ramasse la mise de ces rendez-vous manqués? Le populisme, cette mixture diabolique entre ultralibéralisme, paternalisme, pensée régressive et nationalisme abusif. Et qui paie la note du populisme? Le milieu populaire. Les (p)artisans de la dérégulation, eux, peuvent se frotter les mains. Les profiteurs de la division, ce sont eux, et eux seuls.

Il faudra beaucoup d’humilité, d’actes collant aux paroles, d’écoute et de soutien au quotidien – ce qui est notamment la force et la signature des bons élus communaux – pour remonter la pente et redonner une chance à un humanisme renouvelé, car volontariste, crédible et populaire.

Et mettre du coup en avant la nécessité de cadrer la mondialisation à la bonne échelle, qui est celle du globe ou du moins d’ensembles supranationaux.

René Longet avait développé les thèmes de cet article dans un exposé présenté en mars 2018 au Groupe 60+ du PS vaudois.

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