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Un regard empathique, mais acéré et lucide sur la Suisse

Bertil Galland, «Destins d’ici. Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle», tome 8 des «Ecrits», Genève, Slatkine, 2018, 239 pages

Photo Ed. Slatkine

Nous avions rendu compte du premier volume de cette grande saga humaine et littéraire que constituent les Ecrits (DP 2041). Dans Les pôles magnétiques, l’auteur relatait sa jeunesse et ses années de formation. L’aventure éditoriale arrive aujourd’hui à son terme, avec ce dernier tome entièrement consacré à la Suisse.

Est-il besoin de rappeler le rôle considérable que Bertil Galland a joué dans le paysage médiatique et culturel de ce pays? Journaliste et grand reporter à la Feuille d’Avis de Lausanne devenue 24 Heures, à L’Hebdo, au Nouveau Quotidien, au Temps (et j’en passe…), il a laissé des reportages fort intéressants, notamment sur le Vietnam en guerre et sur la Chine. Il a joué un rôle majeur dans la fameuse Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud. Il n’a cessé de promouvoir les lettres en Suisse romande, et a contribué à faire connaître ici la littérature suédoise, ce que lui a permis son ascendance scandinave du côté maternel.

Avec nombre d’écrivains (dont Jacques Chessex, Maurice Chappaz et Corinna Bille, Nicolas Bouvier, Ella Maillart et bien d’autres), il a entretenu des rapports d’amitié. Il fut aussi éditeur et romancier. Bref, son influence fut et reste considérable dans le milieu culturel en Suisse romande et au-delà.

Bertil Galland a donc choisi de consacrer ce dernier opus de ses Mémoires à la Suisse, en puisant dans ses abondants souvenirs de journaliste. Il en est sorti un livre d’une grande richesse, souvent captivant, et écrit dans une langue élégante, parfois un peu surannée (ce qui fait aussi son charme): ainsi quand il compare une femme à une tanagra, petite statuette de la Grèce archaïque, un mot qui connut une certaine mode et que l’on trouve aussi chez Nathalie Sarraute.

Que les lectrices et lecteurs de DP ne s’y trompent pas: Bertil Galland n’est nullement un homme de gauche! Il a d’ailleurs récemment renoué avec ses anciennes amours, en reprenant une collaboration rédactionnelle avec La Nation, l’hebdomadaire de la Ligue vaudoise. On pourra donc ici et là être agacé par son acharnement contre les «gauchistes», catégorie un peu floue dans laquelle Galland semble englober beaucoup de monde (en particulier nombre d’historiens et journalistes). Mais ce petit accès d’humeur n’enlève heureusement rien à l’intérêt de l’ensemble.

L’auteur a voulu faire de son livre un «recueil d’histoires où s’esquisse le portrait d’un pays». Les sujets abordés sont donc multiples, ce qui rend le compte rendu malaisé. Il commence par évoquer la proto-industrie vaudoise à travers le destin de la lime à Vallorbe, qui a accompagné le développement de l’horlogerie. Puis c’est l’histoire d’un couple ouvrier, Jean et Marie-Thérèse Ceppi de Lutry, qui a trimé toute sa vie, peinant à arracher la moindre augmentation de salaire… jusqu’à ce que Jean fasse allusion à une possible grève. Là, Galland montre une certaine fibre sociale. N’a-t-il pas été un temps secrétaire de la Fédération ouvrière vaudoise, héritière du mouvement corporatiste?

Quelques grandes figures de la politique vaudoise apparaissent sous sa plume, avec empathie mais non sans humour ni esprit critique. Ainsi, il évoque la famille Chevallaz (Georges André, mais aussi sa sœur Madeline, journaliste fort indépendante, et leur mère). Sans doute l’auteur ne partage-t-il pas les positions anti-européennes du conseiller fédéral à la retraite. On relèvera aussi le portrait du conseiller d’Etat vaudois Jean-Pierre Pradervand, dont Galland dévoile des faces méconnues de sa vie et de sa personnalité.

On lira avec délectation le récit du passage de Jean-Pascal Delamuraz à Glaris, trois semaines avant la fameuse votation de 1992 sur l’Espace économique européen: le conseiller fédéral y est rudement pris à partie par un adversaire de l’EEE revêtu d’un costume d’armailli! On voit poindre ici l’ère blochérienne. Galland s’est senti proche d’Adolf Ogi, cet Européen convaincu: là, l’auteur reprend in extenso une interview qui avait paru dans Le Nouveau Quotidien.

La deuxième partie de l’ouvrage est d’ailleurs entièrement consacrée aux médias. On lira de bonnes pages sur les débuts et le développement de la radio: «Très présent, constamment allumé, religieusement écouté, ce média s’était intégré dans le cadre quotidien quand éclata la Seconde Guerre mondiale.» L’humour n’est, on l’a dit, pas absent du livre. Ainsi quand Galland évoque «les nouvelles de l’Agence télégraphique suisse, lues sur le ton d’un instituteur déprimé». C’est aussi l’occasion d’un bel hommage à ces figures historiques de la Radio romande que furent Benjamin Romieux, Roger Nordmann ou Emile Gardaz.

Une large place est faite à la presse, qui eut ses grandes figures, tel Franck Jotterand qui fit de la Gazette littéraire une référence artistique et littéraire sur le plan européen. Galland ne se montre pas tendre envers les esprits étroits et conservateurs qui sabordèrent la Gazette de Lausanne de Pierre Béguin et son remarquable supplément littéraire du samedi.

A travers une interview de Claude Torracinta réalisée en 1992, on perçoit les dangers qui, il y a plus de vingt-cinq ans déjà, menaçaient la télévision, notamment la «dégringolade vers la facilité», «le règne de l’argent et l’obsession des taux d’audience». Revenant à la presse, l’auteur développe une réflexion très critique sur les différents sabordages dont plusieurs journaux ont été les victimes: L’Hebdo de Jacques Pilet, auquel Galland voue une admiration sincère, Le Nouveau Quotidien, aventure éditoriale à laquelle les deux hommes ont participé avec passion.

La dernière partie du livre est plus impressionniste. C’est là aussi que l’auteur se révèle plus intimement. On notera son goût pour la marche (ou le ski de fond), les grandes randonnées à travers des lieux et paysages emblématiques de ce pays que Bertil Galland aime assurément.

Un pays que l’on découvre aussi à travers des entretiens avec de grandes figures d’intellectuels, tels l’ethnologue bâlois Paul Hugger ou Jean-Rodolphe de Salis, aristocrate par sa naissance mais surtout par sa hauteur d’esprit, antinazi, européen, qui en tant que président de Pro Helvetia soutint Dürrenmatt et Max Frisch contre les petitesses de l’écrivain valaisan au talent surfait Maurice Zermatten.

Ce beau livre, où l’intérêt du lecteur va se renouvelant de chapitre en chapitre, constitue donc bien, par la multiplicité des approches proposées, le «portrait d’un pays» que son auteur visait.

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