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Non, les Suisses ne sont pas exemplaires en matière de mobilité

Où je veux quand je veux, sans souci pour les conséquences négatives sur le plan environnemental et social

Photo Luc
Photo Luc (licence CC)

Nos pratiques actuelles de la mobilité détruisent notre environnement. Ce sont les experts du Forum Vies mobiles – dont fait partie Vincent Kaufmann, professeur en sociologie urbaine à l’EPFL – qui l’affirment dans une tribune récemment parue dans Le Monde.

Partout dans le monde, toujours plus de camions, d’automobiles et de liaisons aériennes, toujours plus d’infrastructures en construction, toujours plus d’offres commerciales, toujours plus de mobilités polluantes. Cela doit changer.

Au siècle dernier, on a privilégié la vitesse: toujours plus vite et plus loin. Le siècle en cours consacre la montée en puissance des technologies de communication à distance. On peut sillonner le monde entier tout en restant connecté. Les innovations technologiques sont souvent présentées comme des solutions miracles (voiture autonome, ville intelligente). Elles sont étudiées sans accorder une attention suffisante à l’impact des déplacements sur le dérèglement climatique, sur la pollution de l’air (particules fines, CO2) et sur les inégalités sociales et territoriales qu’elles génèrent. Ce sont des «solutions illusoires», car elles négligent le problème majeur des déchets, des matériaux rares et des sources d’énergie. Elles concourent même à intensifier, en même temps que nos déplacements, la congestion qu’elles génèrent.

Les inégalités actuelles ne sont plus acceptables. D’un côté, une Business Class Jet Society survole la planète tout en étant connectée à l’échelon mondial. De l’autre, des vies mobiles ordinaires, exposées aux nuisances du déplacement quotidien de masse: embouteillages persistants, entassement dans les transports publics, emplois du temps épuisants, rythmes de vie imposés que l’on ne maîtrise plus. La mobilité doit être repensée avec tous ses enjeux écologiques, géopolitiques et sociaux.

Les experts affirment qu’aucune solution sérieuse d’ensemble ne semble se dessiner pour la mobilité, malgré les professions de foi et les déclarations de principe. Et de plaider – et c’est là la nouveauté du discours – pour un changement radical des comportements en matière de mobilité. Il faut remettre en cause des habitudes de déplacement suscitées par le système dominant de l’automobile et de l’avion.

Ils préconisent une rupture avec la mobilité axée sur le toujours plus vite et le toujours plus loin. Priorité doit être donnée à une autre politique des rythmes et des échelles qui doit permettre à chacun de ralentir, de mieux maîtriser son temps, de réduire les distances et de privilégier des cadres de vie harmonieux sur des territoires diversifiés. Il faut privilégier l’usage du vélo et la pratique de la marche.

La Suisse: une bonne élève de la mobilité?

Publié à l’occasion des débats autour des Gilets jaunes en France, l’appel fait-il sens pour la Suisse? Un pays dont la politique de mobilité accorde plus d’attention à la complémentarité entre transports privés et publics, à la mobilité douce et à la coordination des transports avec l’urbanisation de son territoire. Une politique bien dotée financièrement avec ses fonds d’investissement tant pour le transport privé que public. Les transports routiers et ferroviaires ont coûté 86 milliards de francs au total en 2014, quasiment autant que le domaine de la santé.

La Suisse: bonne élève? La pratique de mobilité autorise de sérieux doutes… Elle explose dans notre pays. Les transports s’accroissent plus rapidement que la population. Les Suisses ne cessent de se déplacer, de plus en plus souvent et loin. Et en priorité pour les loisirs et les achats qui représentent quasi 60% des motifs de leurs déplacements. Les trajets en voiture représentent 71% des déplacements. Les Suisses sont devenus les champions des voyages en avion et à ce titre de grands perturbateurs du climat.

Tout se passe comme s’il n’y avait pas de limites à cette consommation: je me déplace où je veux, quand je veux, comme je veux. Ce faisant, les Suisses confirment une hypothèse souvent développée et vérifiée dans le monde des transports.

Or le développement des infrastructures de transport génère automatiquement de nouveaux déplacements avec leurs nuisances. Un élargissement de l’autoroute à trois voies augmente le volume du trafic et n’empêche pas la formation de bouchons aux entrées des centres urbains. Des goulots d’étranglement sont momentanément résorbés, mais ils ressurgissent ailleurs et plus tard.

Sur le plan politique, la Suisse vient d’apporter la preuve de sa mauvaise volonté avec le rejet par le Conseil national de la loi sur le CO2 qui devait permettre de respecter les engagements de l’Accord de Paris sur le climat. Il a refusé toutes les mesures contraignantes visant la réduction des émissions de gaz à effet de serre ainsi que l’introduction d’une taxe sur les billets d’avion au départ de la Suisse. Pour rappel, la mobilité est responsable d’un tiers de la consommation d’énergie et des émissions de CO2 dans notre pays.

Appeler à un changement du comportement en matière de mobilité, sans s’appuyer sur des mesures d’incitation financières et des contraintes légales, revient à prêcher dans le désert. La majorité bourgeoise de notre Parlement fédéral n’est pas prête à cautionner l’appel des experts du Forum Vies mobiles.

Peut-on escompter un réveil de la société civile? La décision prise par la Municipalité du Mont-sur-Lausanne de ne plus subventionner les voyages scolaires en avion est un petit pas dans la bonne direction. Les manifestations qui ont eu lieu dans les villes en décembre, les mobilisations pour le climat d’aînés ou de jeunes contribuent à la prise de conscience de la nocivité de nos comportements pour l’environnement.

Mais l’enjeu se situe surtout au niveau des élections fédérales de 2019. Le citoyen va-t-il apporter sa voix aux partis qui mettront au cœur de leurs priorités une politique de la mobilité soucieuse de ses effets environnementaux et sociaux? Et faire basculer l’actuel rapport de force au sein du Parlement?

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Discussion

  • Bien. Rien de nouveau néanmoins: relire Ivan Illich (Energie et équité), même si ça nous rajeunit pas. Je vous signale quand même que cet article est contradictoire avec celui qui disait qu’il “faut écouter les gilets jaunes” parce qu’ils sont “la classe moyenne” (ça ne sentirait pas la peur de perdre des voix?). Cet article va quand même plus loin: il dit qu’il faut relocaliser le travail (alléluia) et mettre des limites à nos hédonistes qui se croient justifiés de partir 3x par an en avion pour leurs vacances sous prétexte qu’ils mangent bio ou qu’ils aiment les animaux. Sauf que ça va faire perdre des voix… au point que même les Verts, ils osent pas dire ça. Je me demande si c’était comme ça aussi sur l’Ile de Pâques, juste avant que ça commence à tourner vraiment mal. Je vais néanmoins envoyer un mail de remerciement à M. Kaufmann, qui semble avoir relu Ivan Illich…

  • 2
    Benoit Genecand

    En lisant votre article, impossible de conclure autre chose que ceci: le PLR a refusé le texte de loi CO2 en vote final. Or c’est faux! Le refus est le cumul des oppositions de l’UDC, des Verts et des nombreuses abstentions socialistes. Le PLR a très majoritairement accepté ce texte. Comme les PDC.

    Concernant le sujet qui vous occupe, le texte, après traitement en plénière, comprenait (article 27) l’obligation pour les importateurs de carburant fossile de compenser les émission de CO2 jusqu’à 90% (compensation de 40% dans la loi actuelle), avec des mesures prises en Suisse représentant une part de 20% au minimum en 2030 (CF visait 15%). Le tout devant être fait dans le cadre d’une majoration maximum de 8 centimes par litre (le CF n’avait pas proposé de plafond mais s’est rallié à cette proposition; il a été en outre démontré en commission que le plafond de 8 centimes par litre ne rend pas l’objectif de 20% inatteignable).

    Ce n’est peut-être pas parfait, mais c’est un net progrès par rapport à la loi actuelle. Il est d’ailleurs peu vraisemblable que le Conseil des États aille plus loin en la matière (il pourrait même faire marche arrière sur les 20% considérés comme une victoire pour la gauche.)

    Votre avis définitif: “Appeler à un changement du comportement en matière de mobilité, sans s’appuyer sur des mesures d’incitation financières et des contraintes légales, revient à prêcher dans le désert” parfait ainsi très peu fondé. Faire un journalisme factuel permettant au lecteur de se forger une solide opinion me semble la raison d’être de Domaine Public. Plutôt que de nous prendre par la main pour nous dire de quelle couleur doit être notre vote en octobre 2019.

    • Ma formulation était un peu ambiguë. Vous avez formellement raison: au vote d’ensemble, pas un seul PLR ni PDC n’a voté non. Le résultat négatif du vote d’ensemble en première lecture résulte, en effet, de l’addition 1) du refus de principe de l’UDC (62 non contre 2 oui et 2 abstentions) et du PBD (1 non, 6 abstentions) et 2) du refus de protestation des Verts (12 non), de socialistes (11 non, 1 oui, 30 abstentions) et des Verts libéraux (6 non, 1 abstention) au vu de la tournure du débat: un projet de loi du Conseil fédéral systématiquement émasculé par des amendements présentés ou soutenus… par le PLR et le PDC, au point qu’il ne permet pas de respecter les engagements de l’Accord de Paris!

    • 2.2
      Benoit Genecand

      Sauf que l’affirmation selon laquelle la proposition sortie des discussions ne permettait pas de respecter les accords de Paris mériterait d’être étayée plutôt que répétée en boucle : avec la prolongation du programme bâtiment, la hausse de la taxe CO2 sur les combustibles, à (à 210 CHF la tonne), la hausse à 90% du plafond de compensation pour les importateurs de carburant (dont 20% en Suisse), la hausse du prix de l’essence de 8 centimes, nous aurions eu (nous aurons en fait parce que ce qui sortira du CdE ne différera pas vraiment) une application robuste des accords de Paris.

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