Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Un regard critique sur l’histoire du CICR

Irène Herrmann, «L’humanitaire en questions. Réflexions autour de l’histoire du Comité international de la Croix-Rouge», Paris, Ed. du Cerf, 2018, 169 pages

Photo Ed.du Cerf

Parmi les publications des historiennes et historiens contemporains, celles d’Irène Herrmann, professeure à l’Université de Genève, comptent au nombre des plus stimulantes. Dans un récent ouvrage appartenant à une collection académique, et donc de lecture souvent exigeante, elle se penche sur un concept très valorisé de nos jours, et qui connaît un véritable engouement: l’humanitaire. Après une introduction sur les origines de celui-ci, juives, chrétiennes puis laïques, elle focalise rapidement son attention sur le CICR.

Certes, de nombreux ouvrages ont déjà été consacrés à l’histoire de la Croix-Rouge. Mais la plupart l’ont été par des collaborateurs ou des proches de celle-ci. Mus par une sorte d’esprit «familial», ils ont pratiqué une forme d’autocensure, gommant systématiquement les aspects conflictuels ou controversés de celle-ci.

Il faudra attendre 1989 et le livre de Jean-Claude Favez, Une mission impossible. Le CICR, les déportations et les camps de concentration nazis, pour qu’apparaisse une vision plus critique, notamment sur l’attitude fort discutable et discutée du CICR pendant la deuxième guerre mondiale. Encore n’avait-il pas toutes les cartes en main. C’est l’ouverture complète des archives de la Croix-Rouge qui permet, depuis quelques années, la publication d’une série de travaux novateurs.

Les pages que l’auteure consacre aux débuts de la Croix-Rouge sont fort intéressantes. Loin d’un nébuleux et assez mythique «esprit de Genève», elle montre que la naissance de cette organisation est très liée à un milieu socio-religieux genevois bien défini: la grande bourgeoisie protestante liée au mouvement piétiste du Réveil. Toutes les grandes figures tutélaires du CICR en sont issues. Par ailleurs, leur investissement dans l’humanitaire constituait une sorte de revanche sociale des patriciens, éliminés du pouvoir politique en 1846 par la révolution de James Fazy. L’humanitaire constituait donc une occasion de «redorer son blason», à côté de la banque et de l’enseignement universitaire. Cela dit, cet investissement teinté de charité chrétienne s’accommodait sans problème de la participation au colonialisme en Afrique! Henry Dunant n’était-il pas allé à Solférino pour y rencontrer Napoléon III à propos de ses affaires algériennes? Et Gustave Moynier, à la tête du CICR jusqu’en 1910, ne participait-il pas, sans états d’âme semble-t-il, à la féroce exploitation du Congo par le roi des Belges Léopold II?

Irène Herrmann se penche aussi sur les liens unissant le comité du CICR et la Confédération suisse. En se profilant comme la patrie de l’humanitaire, Berne assoit sa réputation mondiale et pense aussi, accessoirement, se prémunir contre toute agression militaire. L’auteure n’hésite donc pas à parler de «récupération national(ist)e des ambitions caritatives genevoises».

Puis le livre aborde un certain nombre de situations concrètes. Il traite d’un sujet peu connu, la crise entre le comité du CICR et la Ligue des sociétés de la Croix-Rouge, à prédominance anglo-saxonne et proche de la SDN. Dans certains cas, ce conflit entrave mutuellement leurs efforts humanitaires: ainsi dans la lutte contre l’épidémie de typhus qui sévit après la première guerre mondiale.

L’ouvrage passe à notre gré un peu trop rapidement sur la guerre d’Espagne (1936-1939), où la partialité profranquiste de l’organisation entraîne par contrecoup la naissance, sous l’égide du Komintern, de la Centrale sanitaire internationale, qui soutient sur le plan médical les Républicains. Il en sera de même à l’époque de la guerre du Vietnam, pendant laquelle le CICR n’a longtemps des relations qu’avec Saïgon. Il est vrai que l’auteure ne pouvait, dans ce petit livre qui se veut d’abord une réflexion théorique, aborder toutes les situations, et l’on ne saurait le lui reprocher.

Une très large place, bien sûr, est faite à la deuxième guerre mondiale, car c’est le conflit à propos duquel l’action (ou la non-action, s’agissant du génocide des Juifs) du CICR fut et reste la plus discutée et critiquée. Irène Herrmann consacre de nombreuses pages à un épisode emblématique, la fameuse visite, le 23 juin 1944, du délégué Maurice Rossel à l’intérieur du camp de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie occupée, préalablement nettoyé et épuré en prévision de l’inspection du Suisse. On a beaucoup condamné le rapport quasi idyllique qu’en ramène ce jeune délégué totalement inexpérimenté, naïf et véhiculant des préjugés antisémites… qu’il partageait d’ailleurs avec l’ensemble de l’équipe dirigeante du CICR. Sans absoudre Rossel, l’auteure s’en prend à Claude Lanzmann et à l’instrumentalisation par celui-ci du malheureux délégué lors d’une interview destinée au long documentaire Shoah. Rossel apparaît un peu comme le bouc émissaire de toute une attitude du CICR empreinte de méfiance envers catholiques, Juifs et bien sûr communistes.

La dernière partie du livre, plus théorique, étudie l’humanitaire en tant que «concept magnétique». On entend par là des concepts irrémédiablement attirants ou repoussants. Parmi ces derniers, on mettra par exemple les termes racisme, antisémitisme, génocide, pédophilie. Ces pages se penchent également sur l’impartialité affichée du CICR, son refus de prendre position dans les conflits interétatiques et de condamner explicitement certains actes barbares. C’est notamment contre cette «loi du silence» que s’est élevé Bernard Kouchner, le fondateur de Médecins sans Frontières.

Toutes les personnes engagées dans l’humanitaire, sous ses diverses variantes et dans le cadre des nombreuses organisations, quasi pléthoriques, qui s’y rattachent, devraient lire ce livre à la fois critique et mesuré dans ses appréciations.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/34229
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/34229 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Discussion

  • «Par ailleurs, leur investissement dans l’humanitaire constituait une sorte de revanche sociale des patriciens, éliminés du pouvoir politique en 1846 par la révolution de James Fazy. L’humanitaire constituait donc une occasion de «redorer son blason», à côté de la banque et de l’enseignement universitaire. Cela dit, cet investissement teinté de charité chrétienne s’accommodait sans problème de la participation au colonialisme en Afrique! Henry Dunant n’était-il pas allé à Solférino pour y rencontrer Napoléon III à propos de ses affaires algériennes?»

    Les faits sont exacts et donc ils ne souffrent aucune critique. De même la charité chrétienté était à la base de l’aventure humanitaire qui a contribué à la neutralité de la Suisse et sans doute à sa prospérité via l’accueil sur son territoire des organisations internationales.

    Cependant la manière dont la citation de l’article de M. Jeanneret est formulée laisse supposer que Henry Dunant souhaitait rencontrer Napoléon III dans le seul but de sauver son entreprise qui battait de l’aile en raison d’une mauvaise gestion. En réalité le banquier genevois était un excellent gestionnaire, mais son principal tort était d’être en avance par rapport à son époque. Car il a mis en application le lien subtil entre l’efficacité economique et le progrès social. Ce principe a fort déplu à l’admnistration coloniale qui était totalement acquise à la mentalité des colons dont la devise était de faire suer le burnous de l’indigène afin de s’enrichir sans états d’âme.

    Essayons de placer l’aventure coloniale dans son contexte: né le 8 mai 1826 Henry Dunant, banquier genevois, mais bien plus universaliste en pleine ère des nationalismes, crée à l’âge de 27 ans, l’Alliance universelle des unions chrétiennes de jeunes gens. Puis s’intéressant au développement de pays placés sous la tutelle de métropoles européennes, il s’en va prospecter l’Afrique du Nord. Il y découvre l’injustice. Il refuse d’en être le complice. Il s’efforce de comprendre la société algérienne et il fonde en Algérie la Société anonyme des moulins de Mons-Djamila et équipe ses moulins de la manière la plus moderne pour l’époque. Mais en traitant amicalement et en rétribuant largement ses ouvriers agricoles, il s’attira les foudres de l’Administration et des colons.

    L’affaire a tout pour réussir, mais la générosité avec laquelle elle est gérée ne peut que déplaire à l’administration coloniale qui refuse à Dunant les terres dont le blé alimenterait ses moulins. Il va se plaindre à Paris où personne ne l’écoute. Loin de se décourager, il décide de plaider sa cause auprès de Napoléon III en personne. Ce dernier est en train de combattre les Autrichiens en Lombardie. Dunant cherchera à le joindre sur place. C’est ainsi qu’il arrive aux environs de Solférino où s’est déroulée la bataille la plus meurtrière qui ait ensanglanté l’Europe. La suite de l’histoire est connue. Le livre intitulé «Un souvenir de Solférino» est à l’origine de l’aide humanitaire internationale. En février 1863 un comité de 5 Genevois est constitué: ce sera l’embryon du C.I.C.R.

    Sur le plan social et économique, Dunant était un innovateur, car il a mis en application les rudiments de la théorie du salaire d’efficience: des salaires élevés et de bonnes conditions de travail rendent les travailleurs plus productifs. Une politique de salaires élevés accroît la motivation des travailleurs au travail et elle réduit le taux de rotation du personnel et le taux d’absentéisme. En résumé Dunant était un précurseur du fordisme!

  • 2
    Durussel André

    Cet “humanitaire” autour de l’histoire du CICR a en effet été magistralement mis en lumière par Jean-Claude Favez en 1989, et cela même s’il n’avait pas toutes les cartes en main… J’espère que l’auteure de ce récent ouvrage en avait encore plus à disposition, et qu’elle mentionne aussi l’empreinte “durable” et la responsabilité de Carl Jacob Burkhardt (1891-1974), président du CICR en 1945, dans cette situation d’autrefois…. C’est de bon ton de fustiger aujourd’hui les institutions, et l’attitude du CICR en particulier, cela dans un contexte complètement différent de celui d’aujourd’hui, où tout se sait et s’échange au quart de tour, bonnes ou fausses nouvelles toujours confondues.

Ecrire un commentaire

Les commentaires ne sont mis en ligne qu'après validation par nos soins. Nous vous remercions de vos compléments et remarques, et encourageons une discussion vigoureuse mais courtoise et respectueuse. Nous nous réservons de ne pas publier les textes dont la forme ou le contenu ne sont pas appropriés.

Commentaire (max. 2000 signes)

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP