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La littérature romande a porté de beaux fruits en 2018

Trois ouvrages parus aux éditions de l’Aire

Avec quelques autres éditeurs perspicaces et dynamiques, la coopérative des Editions de L’Aire à Vevey promeut activement les lettres romandes.

Louis de Saussure, «Apprends-moi à danser», Vevey, L’Aire, 2018, 157 pages

Ce récit autobiographique ou plutôt ces «Mémoires provisoires», comme dit l’auteur, sont écrits dans une langue élégante, ici ou là délicieusement surannée, qui sent un peu sa rue des Granges… Louis de Saussure, professeur de linguistique à l’Université de Neuchâtel, est issu d’une vieille famille aristocratique genevoise, qui a donné des hommes célèbres dans l’univers savant.

Du côté de sa mère, il descend d’une famille princière russe, qui dut s’exiler à la Révolution, gaspilla sa fortune et s’établit à Genève. Avec son père, qu’il n’a connu qu’âgé, il semble n’avoir eu que des relations un peu distantes. En revanche, le livre est un véritable chant d’amour à sa mère, beaucoup plus jeune. A travers elle et ses relations, l’auteur décrit fort bien le «monde russe coloré» de Genève, et notamment les cérémonies orthodoxes: «l’église russe avec ses coupoles d’or, ses encens, ses icônes, ses prosternations, ses ors, et par-dessus tout ses chants, son chœur». Il rend vivantes les fêtes russes, notamment la Pâque, avec ses nourritures traditionnelles et sa convivialité qui unit tout ce petit monde d’exilés. Ces pages sont parmi les plus belles du livre.

Dans sa «recherche du temps perdu», Louis de Saussure fait revivre de façon colorée une série de membres et d’amis de sa famille, que la mort va successivement emporter. Il y a donc dans son regard sur le passé, parfois un peu idéalisé sans doute, un peu de nostalgie.

La troisième partie du livre est centrée sur des «lieux». Notons les sentiments contrastés de l’auteur envers la calviniste et austère Genève, «cette ville qui a si bien caché sa gaieté qu’on pourrait croire qu’elle a fini par la perdre complètement». Quant aux Etats-Unis, où il a parfait sa formation en linguistique, ils l’ont laissé un peu indifférent. Selon lui, chacun «cherche son Orient».

Il a trouvé le sien en Grèce, à laquelle il rend un véritable hommage: tout lui plaît, les rapports humains, les nourritures, les villages de «son» île de Naxos, la beauté des cérémonies orthodoxes. Si Louis de Saussure s’est néanmoins détaché de la foi, c’est pour mieux embrasser la vie et le monde présent. Le titre de son livre, Apprends-moi à danser, se réfère d’ailleurs à la dernière phrase du film Alexis Zorba.

Claire May, «Oostduinkerke», Vevey, L’Aire, 2018, 185 pages

Claire May est d’origine franco-belge. Etudiante en médecine en fin d’études, elle signe à vingt-sept ans son premier roman. Celui-ci laisse bien augurer de la suite de son activité littéraire.

L’opus est incontestablement en partie autobiographique. En tout cas en ce qui concerne les lieux. Pendant vingt ans, l’auteure a passé toutes ses vacances d’été à Oostduinkerke, modeste station balnéaire belge sur les côtes de la mer du Nord. Elle rend avec beaucoup de talent l’atmosphère de ces côtes flamandes: brume ou soleil, ciel souvent nuageux, pluies, orages, grisaille… On songe à son compatriote Simenon, qui savait si bien, en quelques lignes, traduire l’atmosphère du «plat pays», et bien sûr aussi à Jacques Brel, auquel Claire May fait allusion.

Relevons chez elle le sens des images: «Une passerelle de bois à même le sol progresse en direction de l’eau, comme une langue, elle cherche le sel.» Ou encore: «Le lendemain, l’orage était passé. Le ciel faisait l’ingénu dans sa robe bleue – comme si la pluie ou les grosses bourrasques de la nuit n’étaient pas de sa faute.» Le livre est aussi empreint de nostalgie. Le souvenir de ces vacances belges est intimement attaché à une maison, l’Apicule, dont la famille devra se séparer dans des circonstances douloureuses.

Le récit est en fait le journal d’Emma, l’héroïne, belgo-suisse comme l’auteure. Cette jeune femme éprouve quelques difficultés dans son rapport avec sa propre personnalité, ainsi qu’avec son corps. Le roman est donc largement introspectif. D’autres confessions s’insèrent dans ce récit. Au café Rubens, Emma fait la connaissance d’un quadragénaire d’origine allemande et française, Charles, qui y travaille comme serveur. Celui-ci a rompu avec sa famille petite-bourgeoise de Wannsee, près de Berlin (un lieu chargé d’un lourd passé historique, car c’est là que se tint la conférence éponyme qui décida en 1942 de l’extermination des Juifs).

Charles s’est engagé dans le mouvement estudiantin contestataire ou «révolutionnaire». Il a, plus tard, aussi rompu avec celui-ci, dans des circonstances pas très glorieuses. Assez bavard, il assène à Emma ses propos sur la nécessaire prise de conscience face au monde et à la politique. Naît entre eux un amour – dont la phase d’approche est subtilement décrite – mais qui ne trouvera pas son accomplissement. Un amour compliqué, un peu trop marqué par l’intellectualisme, mais où l’on perçoit, sous-jacente, une sensualité latente, à son éveil.

Présence de l’histoire (à travers le rappel de nombreux événements politico-militaires contemporains), psychologie, rapports familiaux, naissance d’une liaison avortée, évocation des paysages de Flandres… On peut avoir l’impression, un moment, que la jeune auteure brasse trop de thèmes disparates, ce qui est souvent le défaut des premiers romans. Il est vrai qu’une «chute» absolument inattendue, mais en totale adéquation avec le passé de l’une des figures du récit, permet de relier tous les fils et donne à ce roman subtil son unité et sa cohérence.

Valérie Gilliard, «Nos vies limpides», Vevey, L’Aire, 2018, 171 pages

Née en 1970, enseignante au gymnase d’Yverdon, Valérie Gilliard nous livre un recueil de nouvelles (entre lesquelles s’intercalent des «Feuilles volantes» plus brèves), apparemment sans prétention. Pourtant, l’auteure se montre une excellente et subtile évocatrice de la vie quotidienne.

Elle croque avec beaucoup de justesse une série de situations, où sont toujours impliquées des femmes: qu’elle se déroule à la piscine, qu’elle concerne le rapport d’Elisabeth avec la nourriture, celui d’Elsuinde – ah! la grâce de ses prénoms féminins – avec «la boule» qui grandit à son aine, qu’il s’agisse du rapport troublant d’Elke avec un homme qui la prend sans doute pour une autre, de l’obsession de propreté d’Emérence qui se fait ramasseuse de déchets bénévole et compulsive, ou encore des confidences – saisies par Eulalie dans le bus – d’une femme sur les tentatives d’approches physiques de son mari alcoolisé…

L’auteure joue avec la banalité: notamment celle du langage parlé constitué de formules toutes faites («Alors salut, à toute, ciao bonne»). Par son contact professionnel avec les adolescents, elle maîtrise bien aussi celui des jeunes («Ah mec, s’il lui plante pas un gosse ce sera tcho bonne après l’avoir pécho six mois, la princesse!»). Il y a chez elle un goût jouissif des mots et des jeux entre eux.

Mais dans ces moments d’existence qu’elle raconte en mineur, sans pathos, il y a passablement d’amertume: des vies de femmes et de mères banales, parfois ratées, des rêves inassouvis. Il se pourrait bien que le titre Nos vies limpides soit un oxymore, car on sent dans ce recueil beaucoup d’insatisfaction. Estée finit par faire sa valise et quitter son mari…

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