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Crises économiques et néolibéralisme (2 / 3): la demande, cette grande oubliée

Keynes n’est plus en odeur de sainteté. A tort

Photo Daveiam
Photo Daveiam (licence CC)

Une question est devenue lancinante depuis de nombreux mois. On la retrouve un peu dans tous les médias, spécialisés ou non. Comment se fait-il que l’inflation ne «reparte» pas? (Voir aussi DP 2227).

La raison pour laquelle cette question est débattue découle du fait que les banques centrales (la BNS en Suisse, la Fed aux Etats-Unis, la BCE pour la zone euro) ont injecté dans le circuit économique des sommes considérables. En Suisse, plus de 700 milliards de francs (DP 2215). Avec de tels montants, les prix n’auraient-ils pas dû flamber? Rien de tel ne s’est produit, et rien non plus ne paraît pointer à l’horizon. Chez nous, l’indice des prix reste collé au plancher: à l’automne 2018, son niveau est inférieur de presque 1% à celui de 2010!

Une explication souvent avancée tient à ce qu’on pourrait appeler les mystères de la mondialisation. Cette référence, selon les sujets abordés,  permet de dire tout et son contraire. On y trouve mentionnée, pêle-mêle, la concurrence qui ne permet pas aux entreprises de majorer les prix, des transferts de production dans les pays en développement où la main-d’œuvre est mal payée, les nouvelles technologies et leur cortège de produits et services «innovants», de nouveaux modèles d’affaires qui permettent de réaliser des gains de productivité, etc.

La baisse tendancielle de l’indice des prix

La mondialisation contribue assurément à rebattre les cartes des circuits de production, distribution et consommation. Mais cela ne date pas d’hier. Les modifications des systèmes économiques sont constantes. Etablir une corrélation entre tous ces changements et l’évolution de notre indice des prix paraît aléatoire, pour ne pas dire tiré par les cheveux. D’autant plus que le phénomène n’est pas spécifiquement helvétique. Au niveau mondial, l’indice des prix est aussi tendanciellement orienté à la baisse depuis les années 80: 12,4% en 1980, 2,2% en 2017.

La cause principale de ce recul régulier de l’inflation depuis une trentaine d’années (sauf un bref épisode lié à la crise financière de 2007-2008) résulte en réalité de l’action concertée des principales banques centrales. Une série de textes publiés dans Republik, en particulier celui relatif aux taux d’intérêt, l’explique en détail.

Les banques centrales ont tiré les leçons de l’envolée des prix depuis le milieu des années 70 (période dite de surchauffe selon la terminologie helvétique). Elles ont appris à mieux contrôler l’évolution de la conjoncture par le biais des taux d’intérêt. Ces constatations ne nous disent cependant toujours pas pourquoi l’inflation continue de coller au plancher en dépit des augmentations massives d’argent auxquelles les banques centrales ont procédé depuis une dizaine d’années.

Les commentateurs, comme nous l’avons relevé, paraissent souvent décontenancés. Selon la théorie économique néolibérale, référence implicite ou explicite habituelle, l’offre détermine la demande. Si tel était le cas, l’offre de monnaie ayant fortement augmenté, la demande aurait dû suivre. Pourtant, rien de tel ne s’est produit. La croissance annuelle moyenne du PIB helvétique n’a pas dépassé 1,4% par année au cours de la présente décennie.

Les pneus patinent

Qu’en déduire? L’intervention massive des banques centrales après la crise financière de 2007-2008 a eu pour but principal d’éviter que l’économie entre dans une spirale déflationniste, comme ce fut le cas lors de la crise de 1930. On peut ajouter à cela la particularité suisse de lutter contre la hausse du franc. Dix ans plus tard, on peut convenir que, dans les grandes lignes, les banques centrales ont atteint leur but. Mais, démonstration par l’absurde si l’on veut, l’énorme augmentation de l’offre de monnaie n’a pas du tout entraîné une hausse parallèle de la demande.

La raison? C’est, encore une fois, Keynes qui répond: l’offre ne crée pas la demande. La relation de causalité est inverse: c’est la demande qui suscite l’offre. Dit autrement, aucun producteur n’augmentera son offre, même si les liquidités sont abondantes, tant et aussi longtemps qu’il a des raisons de penser que la demande ne suivra pas. De manière imagée, on pourrait dire que la masse monétaire (l’offre) est comme une voiture qui ne parvient pas à avancer. Ses pneus patinent dans la neige. Il serait nécessaire de disposer d’un autre véhicule (la demande) pour la tracter.

La conclusion coule de source, même si les tenants de l’économie libérale ne veulent pas le voir ni l’admettre: dans une période de crise, l’amélioration de la conjoncture nécessite une relance de la demande. Elle ne peut résulter que d’une augmentation des dépenses publiques financée par l’emprunt. Cette mesure s’impose, car l’Etat est le seul à même de pouvoir agir de cette manière. On ne peut en effet attendre ni des entreprises ni des ménages qu’ils s’endettent pour augmenter leurs dépenses de consommation. En revanche, l’Etat peut décider qu’il encaissera moins qu’il ne dépensera. La différence entre recettes et dépenses permet aux différents agents économiques de disposer d’un surplus de revenus qui contribuera à relancer leur demande — le livre des «Economistes atterrés» consacré à La monnaie, un enjeu politique apporte de nombreuses précisions.

Une médaille pour les cancres

Depuis 2010, la Confédération a enregistré des excédents de recettes totalisant plus de 15 milliards de francs. Ainsi, au lieu de susciter une hausse de la demande, elle a contribué à la réduire. Elle n’a pas relancé la conjoncture, elle l’a freinée.

Une très large majorité des Chambres et du Conseil fédéral se glorifie de cette situation. C’est plutôt la médaille du cancre le plus méritant qui devrait leur être attribuée.

Des personnes qui ne partagent pas cette analyse pourraient être tentées de se référer aux Etats-Unis. La Fed a elle aussi massivement augmenté la monnaie en circulation. Les Etats-Unis ont en revanche enregistré des comptes systématiquement déficitaires depuis 2000, de l’ordre de 5% du PIB en moyenne chaque année — sans compter les effets des baisses d’impôts récemment votées par le Congrès. La très bonne santé actuelle de l’économie américaine ne doit donc rien au hasard. Ironie de l’histoire, avec deux présidents républicains et un démocrate durant la période considérée, ce pays pratique consciencieusement une politique budgétaire que Keynes aurait approuvée même si son nom n’y est pas vraiment en odeur de sainteté…

(A suivre)

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Discussion

  • La crise financiére de 2008 a au moins le mérite de nous avoir apporté la preuve que la politique monétaire conventionnelle est inefficace. D’’où la nécessité de recourir à l’assouplissement quantitatif et à des taux d’interêt négatifs afin de relancer la croissance et l’emploi via une injection massive de liquidités dans les banques commerciales (rachat des titres des dettes publique et privée par les banques centrales).

    Le but de ces mesures non-conventionnelles est de contrer la spirale déflationniste et d’assurer la stabilité du système financier. En principe, selon la théorie quantatitative de la monnaie, toute expansion de la masse monétaire devrait, in fine, déboucher sur l’inflation, voire l’hyperinflation notamment en cas de monétisation systématique de la dette publique. Force est de constater que l’assouplissement quantitatif pratiqué avec un certain décalage au sein de la zone euro, par exemple, a eu un faible impact sur le taux d’inflation: la BCE peine à atteindre le bon taux d’inflation fixé à 2%. De même l’arme des taux d’intérêt négatifs utilisée par la BNS n’a pas dispensé celle-ci de la nécessité de continuer à intervenir, certes de façon discréte, sur le marché des changes afin de contrer l’appréciation du franc et ses effets dévasteurs sur l’industrie exportatrice et le tourisme.

    Pourquoi l’inflation n’est-elle pas au rendez-vous comme cela est prédit par la théorie libérale? Bien sûr il n’est pas aisé pour le profane de répondre à cette question technique. Néanmoins je prends le risque de hasarder quelques élements d’explication à cette énigme. Sans doute le sous-emploi est-il de type keynesien: un excés d’offre généralisé. Or dans une telle situation macroéconomique les mesures de politique économique appropriées sont celles qui sont de nature à stimuler le pouvoir d’achat: baisse des impôts et des taxes, augmentation des dépenses publiques, revalorisation du salaire minimum, des pensions de retraite et des prestations sociales afin de revigorer la demande. Car en présence de l’insuffisance de la demande globale la politique monétaire est relativement inefficace. Rappelons en passant que Keynes a insisté sur cet aspect dans son œuvre maîtresse, tout particulièrement, quand l’économie est engluée dans la trappe à liqudité. Dans ces conditions l’octroi du crédit à un taux très faible ne suffirait pas pour faire boire un âne qui n’a pas soif, en l’occurence les entreprises et les ménages ne seraient pas incités à investir et à consommer davantage, Et ce d’autant si leur perception de l’avenir est pessimiste, car le pessimisme en économie est néfaste au climat des affaires et donc à l’investissement et à la croissance. Les liquidités injectées par les banques centrales sembleraient être utlisées en partie ou en totalité à des fins spéculatives par les banques commerciales dans les actifs financiers et lmmobilers et dans des matières premiéres.

    En tout cas de nombreux ménages et PME continuent à subir un rationnement du crédit de la part du secteur bancaire.. C’est pourquoi certains économistes sont allés jusqu’à proposer à la banque centrale de distribuer de l’argent aux citoyens au lieu de passer par les banques, lesquelles pourraient ne pas faire un bon usage des liquidités mises à disposition à un coût quasi nul (mauvaise allocation de ressources et incapacité à sélectionner les bons projets d’investissements du fait précisément de l’abondance de liquidités).

    Par ailleurs notons que la spirale inflationniste ne peut se déclencher tant que les salaires ne prennenr pas le relais de la hausse des prix. Or la pression sur les prix des biens et services en raison de la mondialisation conjuguée à la précarisation croissante sur le marche du travail et donc la déterioration du pouvoir de négociation des salairiés, semblerait avoir joué le rôle d’une force modératrice en matière d’évolution de l’indice des prix à la consommation, sachant que le mécanisme d’indexation des contrats salariaux et de prêts a été abandonné un peu partout dans les pays de l’OCDE. Par exemple la situation conjonturelle actuelle aux Etats-Unis semble conforter une telle explication en dépit d’un faible taux de chômage, lequel aurait donné en toute logique lieu à des tensions inflationnistes et donc à une poussée inflationniste.

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