Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Crises économiques et néolibéralisme (1 / 3): l’austérité n’engendre pas la confiance

Est-ce vraiment si compliqué de lutter contre les crises?

Photo Wikimedia
Photo Wikimedia (licence CC)

Dans un petit livre, Pourquoi les crises reviennent toujours, Paul Krugman raconte une jolie histoire, qui illustre le fonctionnement complexe de l’économie. «Ne froncez pas les sourcils, écrit-il, c’est très sérieux.»

Il s’agit d’une coopérative d’un genre particulier. Elle réunit quelque cent cinquante couples qui ont décidé de prendre en charge eux-mêmes la garde de leurs enfants. Pour s’assurer que chaque couple assure sa part de garde, chacun des coopérateurs se voit remettre des bons. Sans entrer dans les détails, le système prévoit qu’un couple reçoit des bons lorsqu’il assure une garde et en donne dans la situation inverse. Ce système d’échanges de bons a commencé par répondre aux besoins des coopérateurs.

A l’usage, une difficulté est progressivement apparue. Des couples qui n’avaient pas d’engagement particulier utilisaient leur temps libre pour assurer des gardes successives. Ils constituaient ainsi des réserves de bons qu’ils se proposaient d’utiliser à d’autres occasions. Ce faisant, ces couples ont contribué à réduire le nombre de bons en circulation nécessaire au bon fonctionnement de la coopérative.

Comment remédier à cette situation? Certains responsables de la coopérative considéraient qu’il s’agissait d’un problème structurel qui pouvait être résolu par exemple en imposant à chaque coopérateur de sortir au moins deux fois par mois — avec les contrôles que cette option supposait. D’autres ont proposé de mettre davantage de bons en circulation. Ce point de vue a prévalu. L’effet fut magique, note Krugman. Avec davantage de bons à disposition, les couples ont cessé de craindre d’en manquer… et ils ont (re)commencé à sortir plus fréquemment.

Assainir le désordre monétaire

La leçon que Krugman tire de cette histoire? La coopérative n’a pas eu besoin d’enclencher un quelconque processus de réforme radicale, ni que les couples assurent mieux la garde des enfants: «Cela tenait uniquement à l’assainissement du désordre monétaire.» Autrement dit, le fonctionnement de la coopérative, menacé par une récession, s’est rétabli grâce à une augmentation du volume de la monnaie en circulation.

Ce récit représente un modèle très simplifié du fonctionnement réel des économies. Il n’en permet pas moins de mettre le doigt sur la plus sérieuse des controverses qui opposent depuis bientôt un siècle les économistes comme les partis politiques: l’interventionnisme keynésien est-il ou non préférable au laisser-faire (néo)libéral?

Cette question mérite d’être discutée, non seulement dans l’hypothèse d’une nouvelle crise qui pourrait se produire au cours des prochaines années, mais aussi pour examiner rétrospectivement comment celle de 2007-2008 a été gérée. En particulier, les banques centrales ont-elles eu raison d’injecter massivement de l’argent dans le circuit économique et pourraient-elles, le cas échéant, renouveler de telles opérations? (Ces questions qui feront l’objet d’un prochain article.)

La vision keynésienne, nourrie de l’étude de l’enchaînement des événements lors de la crise des années 1930, préconise deux mesures pour éviter qu’une récession tombe de mal en pis. D’une part augmenter la quantité de monnaie en circulation, d’autre part adopter des budgets publics déficitaires. Avec pour objectif de maintenir la demande des ménages et des entreprises, et éviter ainsi un effondrement de l’offre.

Une idée dangereuse

Dès 1930, alors que l’économie entrait en récession et n’était pas (encore) en situation de crise, Keynes avait plaidé pour une augmentation massive de la monnaie en circulation. Il ne fut entendu par personne, car la doctrine dominante de l’époque était celle du libéralisme. Il faut laisser faire. Il ne faut surtout pas que l’Etat intervienne. Le problème se résorbera de lui-même. La lutte contre la récession passe donc par l’austérité.

Mark Blyth, dans Austerity: the history of a dangerous idea, écrit (traduction personnelle): «L’austérité est une forme de déflation volontaire au cours de laquelle l’économie s’ajuste au travers de la réduction des salaires, des prix et des dépenses publiques, afin de restaurer la compétitivité, qui est la mieux obtenue (prétendument) en réduisant les budgets publics, les dettes et les déficits. Cette manière de faire, disent ses partisans, rétablit la “confiance” puisque le gouvernement renonce à des investissements financés par des emprunts qui auraient siphonné tout les capitaux disponibles. Cette attitude permet aussi d’éviter d’accroître une dette publique déjà “trop” importante.»

Feu les Trente glorieuses

Comme on le sait, les thèses de Keynes se sont imposées, malheureusement après la crise. Les années d’après-guerre ont été keynésiennes. Les gouvernements sont devenus un tant soit peu interventionnistes. Ils ont présenté des budgets déficitaires lorsque la conjoncture le nécessitait. Keynes n’en est évidemment pas seul responsable, mais ce furent les «Trente glorieuses» (1945-1975).

Et puis progressivement, avec l’amélioration du niveau de vie de la population et aussi avec l’oubli progressif des maux que la crise et la guerre avaient engendrés, le libéralisme, toujours soutenu par les dirigeants des grandes entreprises et de la finance, est redevenu l’idéologie dominante, sous le terme de néolibéralisme — lequel n’a en fait rien de nouveau.

On relève depuis plusieurs années l’incroyable accroissement des inégalités. Il n’en fut pas ainsi au cours des trois décennies de l’après-guerre qui ont vu les richesses créées mieux ou moins mal réparties entre les diverses catégories de la population.

Le retour du (néo)libéralisme, qui n’a pas pour vocation la promotion du vivre ensemble, ni celle de la communauté ou de la solidarité, a inversé cette évolution en réservant toujours plus la création de richesses aux classes les plus favorisées.

Aurions-nous besoin d’un nouveau Keynes?

Il est curieux, sinon désespérant, d’observer qu’à l’occasion de la crise financière de 2007-2008, considérée comme la plus grave depuis celle des années 30, on n’ait pas vu émerger un nouveau Keynes qui aurait présenté une autre lecture de ces dix dernières années, et proposé des alternatives aux règles du néolibéralisme redevenu dominant («mainstream»).

A moins, au fond, qu’il n’y ait pas vraiment besoin d’un nouveau Keynes. Son enseignement, pour l’essentiel, reste d’actualité. Le bon fonctionnement de la coopérative de baby-sitting soulève toujours les mêmes questions. Le problème n’est donc pas tant de disposer d’une nouvelle théorie que de parvenir à montrer l’inadéquation crasse du néolibéralisme et les injustices profondes qu’il engendre.

(A suivre)

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/34038
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/34038 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Discussion

  • 1
    Beat Burgenmeier

    C’est du réchauffé. Le débat entre monétaristes et keynésiens se heurte aujourd’hui à de nouvelles réalités: Le fonctionnement des marchés financiers est complexe.

    Dans le passé, la théorie monétaire se concentrait sur la variable nominale des variation des prix (“inflation”) et la théorie keynésienne ne faisait qu’intervenir le taux d’intérêt comme seule variable d’explication de sa célèbre “trappe de liquidité”. Or, aujourd’hui le fonctionnement des marchés financiers fait interagir plusieurs variables explicatives en même temps.

    Une politique économique moderne a quitté le terrain du dogmatisme binaire et cherche “par tatonnement” une prescription qui a les effets escomptés. Aussi longtemps que certains acteurs du système financier international continuent à souffrir du manque de confiance et de manque de liquidité, la politique monétaire reste expansive (et tant pis pour l’inflation), tandis qu’une politique keynésienne se trouve limitée par les déficits publics (et tant pis pour la relance).

    • Il est vrai que l’intense controverse entre keynésiens et monétaristes a tourné en gros autour de l’estimation des élasticités de la demande de monnaie et de l’investissement par rapport au taux d’intérêt. Mais ce débat a aussi porté une attention particulière à la neutralité de la monnaie à long terme comme en atteste l’arbitrage entre chômage et inflation ou la courbe de Philips augmentée des anticipations. La théorie keynésienne centrée sur la déficience de la demande globale ne semble pas avoir accordé une attention accrue aux chocs d’offre et au problème de l’inflation qui semble être son péché originel (avec la fameuse illusion monétaire), à savoir on peut déprimer le salaire réel via une hausse non-anticipée de l’inflation par les salariés.

      D’autre part force est de constater que les responsables politiques ont utilisé les déficits et les dettes publics de manière asymétrique: les déficits budgétaires ne sont pas apurés en période de vaches grasses. Et pour tout dire les instruments de la politique keynésienne ont été utilisés à des fins qui n’ont pas rien à voir avec le bien-être des citoyens comme cela a été démontré par le prix Nobel William Nordhaus, ce dernier a étudié les cycles politico-économiques.

      Néanmoins la théorie libérale centrée sur la capacité des marchés à s’autoréguler d’eux-mêmes n’a jamais pris au sérieux la situation de chômage keynésien; alors que cette configuration macroéconomique a de fortes chances de se produire dans un grand nombre de cas conjoncturels. En effet la confiance qui est chère aux libéraux a une faible probabilité de survenir si le moral des ménages et des entreprises est en berne: les entreprises licencient du personnel en réaction à une chute de la demande adressée à leur production et les salariés révisent à la baisse de leur demande de consommation de bien et services en adoptant un comportement de prudence face à la montée du chômage, un peu à l’instar des couples de la coopérative de Krugman thésaurisant les bons.. Dans une telle situation il est à craindre que le système reste bloqué durablement à un faible niveau d’activité et d’emploi en raison d’un comportement de non-coopération des acteurs économiques, si bien que la rationalité individuelle pourrait conduire à un résultat non souhaitable au plan collectif.

      Enfin il n’est pas excessif d’affirmer que nous ne disposons pas aujourd’hui d’une théorie qui tient compte des perturbations venant des marchés financiers : le risque systémique, le blocage du marché interbancaire, l’intégration des marchés financiers au plan mondial et la spéculation débridée. En clair le monde a besoin d’un nouveau Keynes. En attendant ce messie de l’économie, c’est le pragmatisme des banques centrales qui prévaut et c’est la vision de l’austérité avec ses réformes structurelles néfastes au monde du travail qui semble dominer au sein de la zone euro sous l’œil vigilant de la vertueuse Allemagne. En rappelant que ce pays a construit sa prospérité et ses excédents commerciaux colossaux sur le dos des cigales de l’Europe du Sud.(les Grecs empruntaient à des taux allemands pour acheter des voitures allemandes de luxe).

Ecrire un commentaire

Les commentaires ne sont mis en ligne qu'après validation par nos soins. Nous vous remercions de vos compléments et remarques, et encourageons une discussion vigoureuse mais courtoise et respectueuse. Nous nous réservons de ne pas publier les textes dont la forme ou le contenu ne sont pas appropriés.

Commentaire (max. 2000 signes)

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP