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Ne pas mettre les cornes à la Constitution

Votation du 25 novembre: un objet moins simple qu’il n’y paraît

Photo Mélanie
Photo Mélanie (licence CC)

«J’ai parlé avec les vaches. Elles m’ont dit ce que je devais faire et alors je leur ai promis.» Ainsi s’exprime au micro de la Radio suisse romande Armin Capaul, 67 ans, agriculteur grison établi dans le Jura bernois, descendu de ses montagnes pour plonger dans le combat politique fédéral.

D’abord, il a cru qu’une belle lettre à l’Office fédéral de l’agriculture allait suffire pour mettre fin aux «souffrances» engendrées par l’écornage, opération couramment pratiquée sur les veaux moins d’un mois après leur naissance. Mais les arcanes de la politique agricole ne se laissent pas pénétrer, et encore moins modifier, par le premier venu, fût-il professionnel et sincère.

Armin Capaul se retrouve de fait à la tête du comité qui lance en 2014 l’initiative populaire «Pour la dignité des animaux de rente agricoles (Initiative pour les vaches à cornes)». Ce texte, qui prévoit un soutien financier aux détenteurs de bêtes à cornes, recueille non sans peine dans les 18 mois réglementaires près de 120’000 signatures. Un bon tiers d’entre elles viennent de trois cantons à taux relativement élevé de population urbaine (ZH, BS et GE) où ont sans doute opéré les collecteurs de paraphes rémunérés à hauteur de 55’000 francs payés par Armin Capaul sur ses deniers personnels.

L’accueil réservé à l’initiative pour les vaches à cornes reste des plus froids. Dans son bref Message du 15 février 2016, le Conseil fédéral recommande le rejet aux Chambres. Elles s’exécutent à d’incontestables majorités: 117 non contre 49 oui avec 32 abstentions au Conseil national; 6 oui, 33 non et 5 abstentions au Conseil des Etats. Sous le coup de ces votations finales, l’infatigable Capaul reste confiant.

Du côté des organisations agricoles, l’Union suisse des paysans laisse la liberté de vote, tant les opinions sont partagées, pour des raisons d’ordre économique. En effet, les coûts d’une éventuelle mise en œuvre de l’initiative, qui pourraient s’élever jusqu’à 30 millions de francs, ne devraient pas entraîner de contributions supplémentaires de la part de la Confédération au titre de la politique agricole; ils devraient être absorbés par le vaste compte des paiements directs ascendant à près de 3 milliards de francs. Donc pas de gain en vue pour les éleveurs, mais à coup sûr de nouvelles corvées statistiques et paperassières à exécuter.

En réalité, la grande majorité des éleveurs ont pris, à leurs frais, l’option de l’écornage, condition de la stabulation libre et de la prévention de blessures entre animaux ou infligées aux humains. Quant aux professionnels des soins du bétail, ils ne s’opposent pas à la généralisation d’une intervention relativement peu rémunératrice et le plus souvent accomplie par les éleveurs eux-mêmes, formés à cet effet.

Enfin, deux points de vue scientifiques relativement méconnus ont surgi dans le débat. Les historiens relèvent que les bêtes sans cornes ne sont pas une invention de l’élevage plus ou moins industrialisé, mais bien une réalité remontant aux débuts de la domestication des bovins, plusieurs milliers d’années avant Jésus-Christ.

Quant aux biologistes, ils constatent que les races de bovins sans cornes connaissent un nouveau développement. Selon le vétérinaire Jean-Luc Charbon, la génétique va régler le problème soulevé par Capaul et ses partisans.

Malgré les désapprobations officielles, les réticences professionnelles et l’opposition au niveau national des deux grands partis de droite (UDC et PLR), les sondages en vue de la votation du 25 novembre laissent prévoir une acceptation de l’initiative pour les vaches à cornes, par les citoyens tout au moins et sans présumer de la majorité des cantons.

On peut imaginer les raisons profondes de cette éventuelle approbation: nostalgie de l’époque où les bovins ployaient encore sous le joug; attachement à la représentation traditionnelle des vaches à cornes et à cloches; bien-pensance contemporaine à l’égard des animaux. Peut-être aussi, surtout à gauche, résistance libertaire à une uniformisation galopante obnubilée par le marché, avec pour seul objectif la rentabilité et le profit. Vaches sans cornes, raisins sans pépins et aliments sans défauts, sauf celui de ne point en avoir…

Pourtant, sur un autre plan, il y a ce sentiment de malaise devant les effets de la démocratie directe à l’helvétique. En l’absence de l’initiative législative et vu le caractère dérisoire de la pétition, les citoyens suisses qui veulent faire valoir sans relai leur force de proposition n’ont d’autre moyen que celui de l’initiative populaire qui tend à modifier la Constitution fédérale. Au risque d’inscrire dans la charte fondamentale des dispositions qui la dégradent et font bien rire outre-frontière. Après les minarets, les vaches à cornes?

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