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Une œuvre qui s’inscrit dans les paysages et les milieux sociaux bernois de la fin du 19e siècle

Madeleine Knecht Zimmermann, «Paroles gelées», Vevey, Ed. de L’Aire, 2018, 233 pages

Depuis plusieurs années, l’ancienne enseignante au gymnase et aujourd’hui écrivaine Madeleine Knecht livre successivement les éléments d’une vaste saga familiale, dont nous avons déjà rendu compte (DP 2098). Par l’intérêt des problématiques évoquées et par ses éminentes qualités stylistiques, celle-ci a conquis un vaste public.

Il ne s’agit pas à proprement parler de romans. Chacun de ses livres se fonde sur une recherche assidue dans les archives tant publiques que privées. Ce n’est pas non plus un strict travail d’historien. Car sur ces bases authentiques et vérifiables, l’auteure construit un récit, invente des dialogues, crée une œuvre littéraire, qui cependant ne relève jamais de la fiction pure.

C’est ainsi que nous avons pu suivre, par exemple, les destins de son aïeul cordonnier à Sainte-Croix, d’une tante expatriée en Angleterre puis au Canada, de son père pasteur suisse dans le Périgord, ou encore revivre avec l’auteure sa jeunesse dans le Sud-Ouest de la France. Le grand mérite de l’œuvre de Madeleine Knecht est, comme le souhaitait Ramuz, de partir du particulier pour aller au général, de relater des situations sociales ou économiques dépassant le strict cadre familial.

Paroles gelées raconte les existences de l’arrière-grand-mère de l’auteure, Magdalena, puis de sa grand-mère Marie. Nous voilà plongés, en plein canton de Berne, dans l’existence rude des forestiers et bûcherons de l’Emmental. Une place importante est accordée, dans le récit, au problème de l’enseignement. Celui-ci fut tôt rendu obligatoire, pour les filles comme pour les garçons, par le gouvernement d’un canton progressiste, de surcroît de forte culture protestante, ce qui exigeait de pouvoir lire la Bible. Les tableaux d’Albert Anker, souvent injustement perçus aujourd’hui comme passéistes, voire réactionnaires, l’attestent: à côté des petites filles sages qu’il représente sur ses toiles, il y a toujours un panier à tricot et une ardoise!

La réalité sur le terrain apparaît cependant moins rose en cette seconde moitié du 19e siècle: classes surchargées (jusqu’à cent élèves!), enseignement donné par des personnes sans véritable formation professionnelle, avec un double handicap supplémentaire, la nécessité d’apprendre le Hochdeutsch à côté du Bärndütsch, de l’écriture gothique imprimée et du Schriftdeutsch cursif encore différent.

Ce sont ces considérations qui expliquent le titre, emprunté au Quart livre de Rabelais. Ces Bernois de la campagne ne disposaient pas des moyens adéquats pour exprimer leurs pensées, leurs sentiments, leurs révoltes, leurs frustrations. Leurs paroles restent «gelées»: «Ils étaient comme enfermés dans les cellules d’une prison et leurs mots n’en traversaient pas les murs.» L’un de ses personnages s’interroge donc sur les mots, «leur pouvoir, ce pouvoir qu’ils ont de rapprocher, de soulager l’angoisse, d’expliquer les colères et de pardonner».

Seul tout petit bémol, qui ne concerne que la première partie du livre et en ralentit ici ou là le rythme. L’auteure s’est plu à mentionner toutes les espèces d’oiseaux et toutes les plantes des champs que croisent ses héroïnes… Mais Balzac, dans Le lys dans la vallée, avait succombé à la même marotte. On relèvera cependant de superbes évocations de paysages bernois, qui font songer parfois à l’œuvre si colorée de Cuno Amiet.

La seconde partie se révèle extrêmement forte sur le plan émotionnel. Marie, alors jeune fille de dix-sept ans, entre au service d’une grande famille patricienne bernoise, à laquelle Madeleine Knecht a donné un nom fictif. Après les meubles de sapin taillés par le père, après la rudesse de la vie campagnarde, on entre dans un autre univers, celui du pouvoir, de la fortune et du luxe. Ce ne sont qu’ébénisterie raffinée, vaisselle de Limoges ou de Saxe, services en argent, robes de soie, bijoux, soirées mondaines, sorties en calèche, séjours à Paris ou à Vienne …et condescendance quand ce n’est pas mépris envers les «domestiques». L’auteure ne nous livre cependant pas une analyse «de classe» caricaturale. Si Monsieur de Waldegg est imbu de son rang social et fort maladroit psychologiquement, si sa frivole épouse austro-hongroise Caecilia est une neurasthénique ou une dépressive chronique, le grand-père et surtout la grand-mère Adelheid se révèlent être des personnages admirables de bonté et de douceur.

Car une terrible tare frappe cette famille. Leur fils aîné Alexandre est victime d’une maladie mentale ou neurologique alors inconnue à cette époque. Schizophrénie? Autisme? Mais le terme, inconnu au tournant des 19e et 20e siècles, n’a été créé par le psychiatre Eugen Bleuler qu’en 1911. Le diagnostic est donc aujourd’hui impossible à établir. Toujours est-il que cet enfant, gravement retardé mentalement, vit prostré, recroquevillé sur lui-même, incapable d’accomplir les gestes basiques de la vie quotidienne, et sujet à des crises agressives ou d’auto-mutilation très violentes. Ses parents le fuient et n’en éprouvent que honte: le scandale pourrait rejaillir sur leur famille…

Or la jeune Marie, pourtant sans aucune formation dans ce domaine, va se montrer d’une admirable patience, déployant des ressources psychologiques et affectives qui vont amener un léger progrès chez le malheureux enfant. Ce rapport de confiance qu’elle instaure, et qui va durer plusieurs années, occupe les plus belles pages du livre.

Mais le couple de Waldegg décide de se débarrasser d’Alexandre, en le faisant enfermer, certes en section «de première classe», dans ce qu’on appelait alors la «maison de fous» de la Waldau. De cet asile et de ses méthodes d’alors, Madeleine Knecht fait une description apocalyptique. L’enseignement de Freud n’y pénétrera que plus tard et le transformera par étapes en un hôpital psychiatrique moderne.

Le livre s’achève sur le mariage de Marie, qui aura deux filles, mais dont l’union avec Urs tournera vite à la catastrophe. On notera que la génétique – à une époque où Zola lui confère un rôle important – a un certain poids dans cette famille et celles qui lui sont liées par le mariage. Trois des frères de Marie se sont suicidés, son premier époux est syphilitique et doit être interné. Mais on pressent que cette jeune femme courageuse rencontrera un second mari, et l’on subodore que l’auteure a déjà un futur livre à l’état de projet ou en gestation…

Voilà donc un livre qui s’inscrit magnifiquement dans le parcours historico-littéraire de Madeleine Knecht, et dont nous n’hésiterons pas à dire qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre qui honore la littérature romande.

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