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Brésil: le combat pour la survie des peuples indigènes

Le regard d’un chercheur suisse au Congrès international d’ethnobiologie

Photo DP
Photo DP (licence CC)

Certaines images ont le pouvoir de mobiliser les masses. Celui de choquer, d’indigner, de rassembler, de soulever. Telles celle de ce manifestant de la tribu de Standing Rock à cheval, face à la police américaine armée jusqu’aux dents. Ceux de ma génération se souviennent peut-être de Raoni, ce chef amérindien du Brésil aux côtés du chanteur Sting, qui a fait le tour du monde pour défendre la forêt amazonienne. Un portrait, une image, une représentation.

En étant un peu provocateur, je peux écrire à la manière de Magritte, en légende de la photo qui illustre cet article: «Ceci n’est pas Raoni».

Avec «Ceci n’est pas une pipe», formule devenue culte sur son célèbre tableau de 1929 montrant une pipe et intitulé La trahison des images, le peintre surréaliste voulait montrer qu’une image n’est jamais qu’une représentation de la réalité. Il n’est en effet pas possible de bourrer et de fumer la pipe montrée sur le tableau, comme s’il s’agissait d’une vraie pipe.

C’est parce que l’on confond représentation et réalité que les images nous trahissent. Et c’est précisément cette confusion qui devient la réalité. Les images ont une vie propre: elles créent notre réalité, et ceux qui les créent ont entre leurs mains le pouvoir des images.

Cet après-midi du 7 août 2018, c’est pourtant bien Raoni Metuktire en personne que j’ai devant les yeux. Lorsque le leader octogénaire entre en scène pour l’inauguration du Congrès international d’ethnobiologie, à Belém do Pará au Brésil, la foule se lève dans un tonnerre d’applaudissements. Aussitôt son visage est caché par une forêt de bras levés, téléphones portables en main. A la sortie, les congressistes se pressent pour obtenir le summum de leur séjour à Belém: un selfie aux côtés de Raoni. Le grand chef Kayapo distribue ces opportunités avec parcimonie, s’entourant d’une aura encore plus imposante.

En retrait, une grande dame vêtue d’une large robe tonne de colère. «Les Kayapos, toujours les Kayapos, et nous alors?» C’est une représentante des quilombolas, villages fondés au cœur de la forêt, à l’époque coloniale, par des esclaves africains échappés des plantations. Certains peuplent le delta de l’Amazone depuis plus de 400 ans. Au podium de l’inauguration du congrès, trois Kayapos, une indigène des pampas, trois scientifiques, le recteur de l’Université et le gouverneur du Pará. Mais personne ne représente les quilombolas, raison de l’énervement de notre acolyte.

Au congrès, ce sont les Kayapos, invités d’honneur officiels, qui ont entre les mains le pouvoir des images. Et on peut dire qu’ils en font large usage. A moitié nus, le corps décoré de motifs peints au jus de genipapo et la tête coiffée de plumes multicolores, ils captent immédiatement l’attention du public. Et lorsqu’ils entonnent chants et danses, la foule est tétanisée.

Il faut dire que même à Belém, métropole amazonienne et capitale de l’Etat du Pará, il est plutôt rare de voir des Amérindiens, mis à part une poignée de petits vendeurs ou mendiants arpentant les rues. Pays le plus vaste et plus peuplé d’Amérique du Sud, le Brésil a aussi la plus faible proportion d’Amérindiens dans sa population: 0,6%. On y trouve par contre le plus grand nombre de groupes ethniques différents, plus de 200, et le plus grand nombre de peuples non contactés au monde.

Pour la première fois, le Congrès international d’ethnobiologie accueille la «Foire Internationale de la socio-biodiversité». Dans le hangar de conférences de Belém, une cinquantaine de stands proposent démonstrations culturelles, produits alimentaires et d’artisanat, instruments de musique, peintures et livres. L’offre est à la carte pour le congressiste-consommateur. Aikewara, Yawalapiti, Kamaiurá, Alto Solimões, les organisations indigènes ont pignon sur rue, tout comme les quilombolas, universités, gouvernements, entreprises. Tous rivalisent de créativité pour attirer l’attention du public, et les danses folkloriques, dans les stands ou sur la scène au centre du hangar, s’enchaînent sans un instant de répit.

C’est aux étages, sur les côtés du hangar, qu’ont lieu les présentations scientifiques du congrès. Devant une trentaine de personnes, je donne le compte-rendu de mon étude sur la contribution des peuples indigènes à la conservation des écosystèmes. Ma voix est presque couverte par le vacarme des performances folkloriques en contrebas, amplifiées par la terrible acoustique du hangar. Au congrès, la poignée de scientifiques internationaux fait pâle figure face au raz-de-marée d’organisations sociales brésiliennes. Ceux qui ne comprennent pas le portugais se sentent marginalisés, et certains se plaignent: «Sommes-nous à un congrès, ou au carnaval?»

D’autres, comme cette jeune américaine au sommet du crâne rasé dans le plus pur style Kayapo, sont enchantés. De son Midwest natal, elle est venue passer quelques semaines au village indigène. Volontaire mais surtout spectatrice de cet exubérant festival de musique folklorique. Un spectacle savamment ficelé, rappelant celui des campagnes des grandes ONG écologistes. La préservation de l’environnement n’est-elle pas devenue un vaste spectacle, fait d’images-chocs et de vidéos virales? Je pense à celle de cet ours polaire affamé fouillant les poubelles du grand Nord canadien. Un spectacle destiné à récolter des clics, des likes, et bien sûr des dons.

La sauvegarde du patrimoine biologique et culturel, cœur des préoccupations des ethnobiologistes, ne semble pas échapper à cette règle. La mise en scène serait parfaite, et le romantisme amazonien n’aurait rien à envier à celui de nos Alpes, si prisées par les touristes asiatiques. Après les faiseurs de montagne, voici les faiseurs d’Amazonie. Peuples indigènes de l’Amazonie, à vos costumes, dansez et chantez, et on vous prendra en photo, on vous filmera et on vous écoutera, et on fera la fête ensuite.

Mais ici au Brésil, tout n’est pas que carnaval. Plus tard dans la soirée, je suis témoin d’un «spectacle» un tant soit peu plus inquiétant. A la sortie du congrès, nous partons dîner dans un restaurant du centre de Belém avec quelques collègues européens. Rodizio (buffet à la brésilienne), avec grillades, manioc frit et poulet à toutes les sauces. A la table d’à côté, un groupe de convives d’une vingtaine de personnes s’affaire. Soudainement, ils se lèvent et scandent des slogans de campagne électorale. Ce sont des partisans de Jair Messias Bolsonaro, surnommé «le Trump des tropiques». Militaire de réserve et candidat de la droite dure à la présidence du Brésil, Bolsonaro caracole à la tête des sondages. Il a dépassé l’ancien président Lula da Silva, qui vient d’être exclu de l’élection par la cour électorale suprême.

Bolsonaro et son parti ont une idée claire du statut des peuples indigènes au Brésil. Lorsqu’il était déjà député, en 2004, Bolsonaro demanda comment il était possible que des «Indiens malodorants, sans éducation et sans savoir notre langue» possèdent autant de terres. Pour lui, les terres indigènes tout comme celles des quilombolas devraient être mises en vente et ouvertes à l’exploitation.

De fait, les terres indigènes du Brésil regorgent de ressources naturelles âprement convoitées pour satisfaire la consommation mondiale. Malgré leur délimitation et leur statut légal, ces terres sont sous constante pression. Coupes de bois, élevage, soja, huile de palme, barrages, mines, puits de pétrole, les invasions de terres indigènes sont fréquentes, et les gouvernements locaux, élus par une majorité de colons, ferment le plus souvent les yeux. Et les moyens de la FUNAI, l’organe fédéral du ministère de la justice en charge de la protection des terres indigènes, sont bien limités.

Pis encore, ceux qui dénoncent ces menaces ou tentent de les contrer risquent gros. En Amazonie, les coupeurs de bois, les éleveurs et les planteurs ont la gâchette facile. Avec 70 personnes tuées dans des conflits environnementaux en 2017, dont 21 dans l’Etat du Pará, le Brésil détient le triste record mondial du nombre d’assassinats d’activistes écologistes et indigènes.

Sur fond de crise économique et politique, la campagne présidentielle au Brésil est le théâtre d’une violence sans précédent. Le 6 septembre, Bolsonaro a été poignardé par un forcené, suscitant l’indignation de toute la classe politique du pays, ses opposants inclus. Hospitalisé en urgence, il semble en voie de guérison. Le chef indigène Jorginho Guajajara, tué par des coupeurs de bois et retrouvé le 12 août dans l’Etat du Maranhão, a eu moins de chance.

Pour les Kayapos et autres peuples indigènes du Brésil, le congrès d’ethnobiologie de Belém est l’une des rares opportunités de se faire entendre dans la capitale de leur Etat et dans leur pays. Ils n’y sont pas venus se produire en artistes pour amuser la galerie, pour promouvoir leur folklore, ou pour attirer les touristes. Ils sont venus pour se battre. Ils sont venus pour dire au monde entier que plus que jamais, leurs terres, leurs forêts, leur identité et leur existence sont menacées. Ils sont venus pour crier leur révolte et leur inquiétude face à l’avenir dans un Brésil en pleine ébullition sociale et politique.

Le spectacle n’est pas là pour distraire, il est là pour mobiliser et c’est une arme vitale pour la survie des peuples indigènes. Leurs chants et danses ne sont pas ceux des réjouissances, mais ceux de la guerre.

Ceci n’est pas un spectacle. Ceci est une guerre. Une guerre dans laquelle certains ont des armes à feu, et d’autres des images.

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