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Le romancier Julien Sansonnens consacre un livre passionnant à l’Ordre du Temple solaire

Julien Sansonnens, «L’Enfant aux étoiles», Vevey, L’Aire, 2018, 268 pages

Il y a presque 25 ans, en 1994, une série de tueries et suicides collectifs (il y eut les deux) eurent lieu au Québec, à Cheiry dans le canton de Fribourg puis à Salvan en Valais. L’année suivante, un nouveau massacre se déroula en France. Tous étaient directement ou indirectement liés à l’Ordre du Temple solaire (OTS). Ces événements défrayèrent la chronique et causèrent un sentiment d’horreur, mêlé parfois de fascination morbide, dans la population.

Julien Sansonnens leur consacre un «roman». Il admet lui-même que ce terme n’est pas particulièrement adéquat. Il s’en tient en effet rigoureusement aux faits. Mais ceux-ci, sur certains points, resteront toujours peu clairs. Là seulement, et avec prudence, l’auteur supplée l’absence de renseignements précis par le travail de l’écrivain.

Le livre est par ailleurs le résultat d’une longue et patiente recherche dans la bibliographie existante, dans les archives (sélectionnées!) qui lui furent ouvertes, et en tentant, presque toujours en vain, d’obtenir des témoignages de survivants, ce que montre la reproduction, au début de l’ouvrage, d’une série de courriels aux réponses négatives. Le résultat est captivant, par le récit des événements, mais surtout parce que Sansonnens s’interroge constamment, avec intelligence, à leur sujet.

Comme son titre l’indique, le livre est centré sur Emmanuelle, fille de Jo Di Mambro qui périra à 12 ans à Salvan. Notons en passant que, par respect pour les victimes et leurs familles, tous les noms ont été modifiés, à l’exception de ceux des deux principaux gourous, Di Mambro et le médecin homéopathe Luc Jouret. Il est cependant facile de reconnaître, derrière le personnage du «peintre Junod» un musicien très connu, troisième dans la hiérarchie de l’OTS et qui, survivant des tueries, passera devant la justice pour être finalement acquitté, son rôle exact dans ces dernières n’ayant pu être établi.

A travers le personnage d’Elisabeth Auneau, une très jeune femme un peu «paumée», en recherche, nous pénétrons par étapes dans l’univers du groupe communautaire qui ne prendra qu’en 1990 son nom d’Ordre du Temple solaire. S’y mêlent, dans une prétendue «thérapie», spiritualité, ésotérisme, médecine douce, vie et nourritures saines, interminables séances de méditation.

Le groupe est dirigé par Jo Di Mambro. Ce personnage, né en 1920, ne présente nullement l’image que l’on attendrait d’un guide spirituel. Petit, bedonnant, portant perruque, doté d’un fort accent méridional, avec «une dégaine de souteneur marseillais», assez inculte, il s’est fait pincer pour une série d’escroqueries. Et pourtant, de nombreux membres survivants lui reconnaîtront un ascendant indéfinissable, un «magnétisme», un «pouvoir hypnotique».

Dès les années 1950, il a versé dans le mysticisme, adhérant d’abord aux Rose-Croix. On peut comparer ce personnage insignifiant à Adolf Hitler, cet homme médiocre, n’ayant nullement l’apparence physique d’un «aryen» de pure race, qui cependant réussit – comme le montrent de nombreuses archives cinématographiques – à mettre en extase des foules entières, notamment de femmes qui, yeux exorbités et bouche ouverte, recevaient sa parole comme une semence divine… Sansonnens se pose la question: «Chez Di Mambro, grand mystificateur cosmique, qu’est-ce qui relevait de la croyance sincère, et qu’est-ce qui n’était qu’esbroufe et tromperie?» N’ayant pas la faculté de lire dans les âmes, l’auteur s’abstient d’y répondre.

Certes, le lecteur est souvent tenté d’éclater de rire face au charabia spirituel de l’OTS, avec sa symbolique absconse, ses références à la reine Hatchepsout, au Corps christique, au Monde cosmique, au Maître Melchisédech, etc. Seule la connaissance de la fin tragique de toute cette aventure le retient.

Le 22 mars 1981 naît Emmanuelle Di Mambro, une enfant qu’il a faite à sa maîtresse Elisabeth. Mais pour les adeptes, la petite fille est née d’une «conception théogamique» sans rapport sexuel, laquelle passe par les amygdales… Comment les membres du groupe, qui n’étaient de loin pas tous des paumés, mais où l’on trouvait nombre de médecins, d’avocats, d’artistes, ont-ils pu croire à ces fables? Mais comme le relève Julien Sansonnens, y a-t-il une grande différence entre celles-ci et d’autres mythes où les eaux s’ouvrent devant Moïse, où l’on naît par Immaculée Conception, qui sont pourtant des fondements non de «sectes» mais de religions établies?

Dans la théologie de l’OTS, Emmanuelle est un avatar au sens hindou du terme, la réincarnation d’un roi-prêtre biblique, élevée comme telle. Et pourtant, en elle il y aura aussi une petite fille, puis une jeune adolescente, aimant jouer à se maquiller, à se costumer et plus tard écouter des tubes sur son walkman. Sansonnens s’est visiblement attaché à elle: il ira jusqu’à déposer un bouquet de fleurs sur sa tombe. Di Mambro, qui semblait en adoration devant sa fille, l’a-t-il vraiment aimée, lui qui l’enverra à la mort dans le brasier de Salvan? Autre question sans réponse. Goebbels ne s’est-il pas suicidé avec son épouse, après avoir empoisonné leurs six enfants?

Au début des années 1990, tout commence pourtant à se désagréger. Les dirigeants de l’OTS font des affaires financières douteuses. Certains donateurs très généreux remettent en cause leur honnêteté et vont jusqu’à réclamer le remboursement de leurs dons. Les dirigeants vivent de plus en plus dans un luxe qui est bien loin des idéaux de simplicité du groupe à ses débuts. L’organisation est dans le collimateur de la police québécoise. Jo Di Mambro lui-même, vieilli, est de plus en plus atteint par la maladie. Il se sent remis en question. On assiste au sein de l’OTS à une lutte pour le pouvoir. Plusieurs facteurs – autres que l’évolution mystique croissante – semblent donc avoir contribué à l’idée du Transit (en clair le suicide collectif), qui s’achèverait dans le feu purificateur, en une sorte de Götterdämmerung wagnérienne.

Avec les visions d’horreur de Cheiry et de Salvan, la presse à scandale trouvera un bon aliment pour assouvir la faim de sensations fortes et de pulsions macabres qui sommeille dans le public… Les habitants des lieux du drame s’enfermeront, eux, dans un mutisme que l’on peut certes comprendre: ils ne veulent pas que le nom de leur village soit associé à une folie collective sanglante. Et Julien Sansonnens de poser la question des responsabilités: qui, dans cette affaire, est coupable, qui est innocent?

Pour conclure sur une dualité: «Les frères et sœurs ne sont-ils pas tous victimes, et tous tout aussi coupables? Les coupables n’ont-ils pas sincèrement cru à leurs délires? Les victimes n’ont-elles pas pour certaines alimenté et légitimé les théories auxquelles parfois elles adhéraient plus encore que leurs bourreaux?» L’intérêt du livre, répétons-le, est que l’auteur s’abstient de jugements faciles. Sur toutes les étapes de l’histoire de l’OTS, il ne cesse de s’interroger. C’est ce questionnement qui rend l’ouvrage particulièrement intéressant.

Il livre enfin une hypothèse globale – à laquelle on peut souscrire ou non – pour expliquer la prolifération de ces «sectes» et mouvements ésotériques. Notre époque de matérialisme et d’individualisme exacerbés, niant toute transcendance, tout mystère, où la vie semble pour nombre d’hommes et de femmes n’avoir plus de sens, ne susciterait-elle pas, a contrario, la naissance de ces groupes en recherche, basculant souvent dans le mysticisme ésotérique, exploités parfois par des escrocs sans scrupules? Certes, tous ne conduisent pas à la mort de masse…

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