Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Pour ne manquer aucun article

Recevez la newsletter gratuite de Domaine Public.

Fête nationale: pourquoi le 12 septembre n’est pas près de remplacer le 1er août

Le vrai ciment de la Suisse, c’est la démocratie directe

Photo Wikimedia
Photo Wikimedia (licence CC)

Le 1er août 2018 n’aura pas échappé à la fatalité qui frappe à intervalles réguliers tous les 1er août… Que signifie cette célébration? On a tous appris qu’il s’agissait de la fête nationale de la Suisse. Mais comment définir ce pays multiculturel? Peut-on le réduire à son origine largement mythifiée et extirpée de légendes nées, qui plus est partiellement, dans les vallées de Suisse centrale?

Cette fois c’est Le Temps qui est revenu sur le sujet dans une série d’articles à la veille du 1er août dernier: comment les Romands pourraient-ils sérieusement s’identifier à cet «événement» si éloigné de leur univers? Si les Suisses souhaitent vraiment fêter quelque chose, ne devraient-ils pas enfin se tourner vers le 12 septembre 1848, jour où fut adoptée la Constitution que tout le monde s’accorde à considérer comme le berceau de la Suisse moderne?

Les choses sont-elles si simples? Il est temps de tordre le cou à certains lieux communs qui obèrent une compréhension sereine du passé helvétique. Les Romands n’ont-ils réellement rien à voir avec les Waldstätten? En apparence seulement. On sait aujourd’hui que s’il ne s’est rien passé le 1er août 1291, la fin du 13e siècle voit le monde médiéval de l’Europe centrale entrer dans une phase d’ébullition. L’actuel territoire de la Confédération va en effet devenir un enjeu majeur entre deux familles en plein essor.

D’abord les Habsbourg à l’Est, qui ont accédé à la direction du Saint-Empire et qui sont sur le point de consolider leurs possessions originelles, dans la Suisse actuelle, où des conflits économiques récurrents, bien étayés aujourd’hui, les opposent aux commerçants lucernois et aux paysans des vallées voisines du Gothard: la bataille de Morgarten, contrairement à une légende tenace, sera importante dans la mesure où elle marque le début de la fin de leurs ambitions à l’Ouest et en Suisse centrale. Et à l’Ouest, justement, émerge la Maison de Savoie, dont les terres s’étendent largement sur l’actuelle Suisse occidentale.

Les petites Cités-Etat helvétiques, alliées aux cantons de Suisse centrale, se trouvent coincées entre ces deux puissances régionales. L’histoire suisse sera longtemps rythmée par les rivalités entre elles: par la Savoie, le destin de la Suisse dite romande commence à se rapprocher de celui de leurs futurs confédérés orientaux. En faisant alliance avec la Bourgogne défaite en 1476, la Savoie amorce un déclin qui l’obligera à abandonner ses fiefs situés au nord du Léman aux convoitises berno-fribourgeoises…

Transportons-nous au 19e siècle, celui qui a assisté à la naissance de la Suisse moderne. Le souvenir des temps héroïques et des traditions des Waldstätten est, autre idée reçue à évacuer, encore bien vivace. On sait que les Landsgemeinden sont guidées par des oligarchies locales, mais le principe qu’elles incarnent est, lui, puissant. Les radicaux vainqueurs de la guerre du Sonderbund ont certes un rapport très différencié à la démocratie directe, qui varie d’un canton à l’autre. Il n’empêche que ceux qui y adhèrent, notamment les Vaudois, prêchent l’idéal de la Landsgemeinde comme objectif de leur projet.

A partir des années 1860, l’aile gauche des radicaux pose les bases du système que l’on connaît depuis la Constitution de 1874. Au référendum constitutionnel obligatoire de 1848 s’était ajouté alors le référendum législatif, qui sera suivi en 1891 de l’initiative populaire en matière constitutionnelle: deux institutions qui, en annihilant la toute-puissance de la majorité parlementaire, conduiront inexorablement à la démocratie de concordance. Et n’oublions pas que, quelques décennies plus tôt, un La Harpe puisait ses modèles contre la tyrannie bernoise dans le mystique souvenir du Grütli… Cette Suisse centrale qui ne devrait inspirer aucun sentiment aux Romands a ainsi réussi à inonder leur région des principes dont elle apparaît comme la source au moins symbolique!

Hasardons une hypothèse: la démocratie directe n’aurait-elle pas fonctionné comme le ferment d’une «unité» helvétique si volatile vu la multiplicité des histoires locales? Et, de la sorte, n’aurait-elle pas donné son sens à cette Suisse francophone, riche d’autant d’histoires que de cantons? Les patriciens fribourgeois, les sujets vaudois las de leur éternelle servitude, la ville-Etat de Genève pensant se suffire à elle-même, le Valais épiscopal, l’ancien évêché jurassien et ses deux confessions, les Neuchâtelois dans leur principauté… Des destins si différents que seul l’idéal confédéral pouvait réunir!

1291, en dépit des innombrables débats historiographiques qui l’entourent, n’est donc pas dénué d’intérêt pour l’histoire suisse, y compris pour les Romands, indirectement.

Mais pourquoi cette année-là fut-elle choisie comme fête nationale, célébrée officiellement pour la première fois en 1891, à l’occasion du 600e anniversaire du Pacte de 1291 dont le texte avait été redécouvert et publié en 1760?

Désireux d’affirmer leur suprématie à un moment où ils étaient vigoureusement contestés tant par les conservateurs que par les socialistes, les radicaux s’adressent à ce Moyen Age riche de ses héros légendaires pour leur fournir les aliments de leur vision de la Suisse qu’ils estiment représenter: une Suisse unie, bien avant la fissure religieuse puis socio-économique, une Suisse «éternelle» dont ils pourraient se prétendre les héritiers légitimes, et surtout les garants de sa pérennité contre les affres du temps et les germes de division qu’il contenait dans ses flancs…

Voilà aussi pourquoi 1848 ne pouvait pas convenir comme étendard d’une fierté nationale secouée: la Constitution n’avait-elle pas jailli d’une guerre? Il s’agissait de viser une réconciliation nationale, pas de dresser une Suisse radicale contre une Suisse catholique. Et si, en plus, la lutte des classes s’invitait au débat… 1848 est une grande date de l’histoire suisse, par ce qu’elle permet et par ce qu’elle annonce. Peut-elle être coupée de la Suisse d’avant, comme le réclament certains? Qu’il nous soit permis d’en douter.

Une réaction? Une correction? Un complément d’information? Ecrivez-nous!

Et si l’envie vous prend de passer de l’autre côté de l’écran, DP est ouvert aux nouvelles collaborations: prenez contact!

logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/33609 - Merci
DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/33609

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP