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Franc trop fort: tous démunis

La BNS pourra-t-elle indéfiniment contrer la revalorisation du franc?

Photo DriftinAway
Photo DriftinAway (licence CC)

Aussi longtemps que la période actuelle de développement de l’économie se maintient, tout va bien. Le cours du franc suisse (DP 2095a) reste assez stable par rapport aux principales monnaies. Mais la conjoncture est chose instable. Les cycles économiques connaissent des hauts et des bas. Aujourd’hui, c’est plutôt haut. Demain, ce sera probablement plus bas. Comment se comportera alors notre monnaie?

Cette question vaut d’autant plus la peine d’être posée que la Banque nationale suisse (BNS) se trouve actuellement assise sur un matelas, en chiffres ronds, de 800 milliards de francs de réserves monétaires dites officielles. Ce matelas se montait à une centaine de milliards il y a dix ans, au début de la crise financière. Les 700 milliards que notre banque centrale a depuis lors accumulés année après année pour freiner la hausse du cours du franc peuvent être vus comme une sorte de subvention indirecte à l’économie d’exportation — dont le tourisme fait partie. Ils ont permis aux entreprises de continuer de vendre à l’étranger leurs produits et services.

Un brin téméraire

L’analogie est certes un brin téméraire. Cette «subvention indirecte» n’en est pas vraiment une. D’abord, le matelas de la BNS existe bel et bien. Il n’a donc pas été distribué. Ensuite cet argent rapporte, même beaucoup à l’occasion, sous la forme d’intérêts, de dividendes, de gains en capital, alors que ce ne serait pas le cas s’il s’était agi de véritables subventions.

Néanmoins, les interventions régulières de la BNS ont joué le rôle d’une aide indirecte aux sociétés d’exportation: sans ces interventions, le cours du franc aurait poursuivi sa revalorisation et aurait fini par très sérieusement entraver, voire asphyxier, les exportations.

Cette idée iconoclaste de subvention indirecte est intéressante dans la mesure où elle met en évidence le fait que l’action de la banque centrale équivaut à un dopage des activités exportatrices, et par extension de l’ensemble de l’économie.

Ajoutons à ce tableau une considération supplémentaire. La capacité d’innovation des entreprises, le sens de l’épargne de la population, la gestion plus que rigoureuse (en comparaison internationale) des finances publiques, la stabilité des institutions, tout concourt à faire que le franc reste une monnaie refuge, peut-être même alors que la phase de haute conjoncture aura pris fin.

Un bon père de famille

Il faudrait probablement que la Suisse passe par une phase de récession plus marquée que celle des autres économies développées pour que le franc perde de son attrait. Mais, à juste titre, personne ne le souhaite car il en découlerait de graves difficultés pour l’emploi, les exportations, les revenus, la consommation intérieure, etc. D’autant que les pouvoirs publics rechignent à intervenir pour pratiquer une politique de relance conjoncturelle.

Rappelons qu’ils n’ont rien fait à la suite de la crise de 2008. Le frein à l’endettement n’a pas été desserré. La Confédération a même continué de réduire sa dette. Un bon père de famille ne considère-t-il pas qu’il faut d’autant plus se serrer la ceinture que les temps sont difficiles? Ce qui vaut pour lui, ce bon père de famille considère que cela vaut aussi pour l’Etat.

Pour les raisons déjà mentionnées, on ne peut exclure que, même en cas de récession, le franc conserve son statut de monnaie refuge et continue de grimper. Quel sera le comportement la BNS? Devra-t-elle poursuivre ses interventions et gonfler davantage son matelas ? Ou devra-t-elle au contraire y renoncer et accepter que le taux de change de notre monnaie (re)prenne de la hauteur?

Cartouches brûlées

Face à un tel dilemme, beaucoup préfèrent ignorer le problème et rester avec le nez dans le guidon tout en percevant seulement les feux qui sont au vert. Ils ne veulent pas voir les clignotants qui s’allument au loin. La prise de conscience tardera. Mais, d’ici là, le matelas de la BNS ne se sera pas dégonflé. Elle aura donc une capacité d’intervention beaucoup plus limitée qu’en 2008.

Bien sûr, la banque centrale peut théoriquement continuer d’émettre autant de monnaie qu’elle le juge bon. Mais, en réalité, il y aura certainement un moment où cette action deviendra difficilement explicable et justifiable.

D’où cette interrogation finale. N’avons-nous pas déjà brûlé toutes nos cartouches? N’allons-nous pas nous présenter démunis lorsqu’il faudra affronter des périodes plus agitées? Celles-ci surviennent d’ailleurs souvent sans prévenir: quelques gestes de mauvaise humeur entre la Turquie et les Etats-Unis suffisent pour que le franc gagne quelques centimes en quelques jours!

Depuis la crise de 2008, le Conseil fédéral et les Chambres fédérales ont courageusement évité de conduire la politique économique du pays – le frein à l’endettement absorbant toute leur énergie. La BNS a dû monter au front. Jusqu’à quand pourra-t-elle y rester? Le risque existe que sa position finisse par se fragiliser. Le politique aura beau jeu alors d’en faire un bouc émissaire pour masquer ses propres défaillances, reflet de ses incompétences.

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Discussion

  • L’idée du dopage monétaire des exportations jouant le rôle d’une subvention iconoclaste est intéressante: elle peut rapporter gros notamment à la BNS sous forme de réserves de changes, elle ne coûte rien aux contribuables et enfin elle passe inaperçue vis-à-vis des partenaires commerciaux (pas de guerre commerciale). Ceci étant dit, il va sans dire que le politique monétaire est importante dans le cas d’une petite économie ouverte comme celle de la Suisse.

    Cependant, il semble que l’on ait perdu de vue l’idée selon laquelle la politique monétaire n’est pas la bonne à tout faire, notamment chez certains politiciens et milieux économiques dont les critiques ont été virulentes à l’encontre de la stratégie suivie par la BNS depuis 2008. C’est pourquoi les attentes envers l’institut d’émission semblent démesurées. On veut faire jouer à la BNS un rôle qui dépasse ses responsabilités définies par son mandat.

    Celui-ci est fixé par le pouvoir politique et définit clairement ses missions tant sous la forme explicite qu’implicite: la BNS doit veiller à la qualité de la monnaie émise via la stabilité des prix à la consommation. De manière implicite elle a le devoir de défendre l’emploi des Suisses via ses interventions sur le marché des changes. Depuis 2008 la BNS s’est vu confier une nouvelle mission, c’est celle de surveiller la stabilité du système financier.

    Je risque d’enfoncer une porte ouverte si je dis que la politique monétaire n’est pas toute puissante pour résoudre tous les problèmes de l’économie. En effet on a tendance à mettre trop de poids sur la banque centrale, alors que les pouvoirs publics, qui ont sans doute un rôle à jouer en matière de stabilisation conjoncturelle, n’ont pas pris leur part de responsabilité. Dans le cas de la Suisse il semble que les responsables politiques ont évité d’agir par des moyens budgétaires. Par exemple augmenter les dépenses publiques afin de contrebalancer les effets négatifs du ralentissement des exportations sur l’économie ou bien recourir à une dévaluation fiscale dont les effets ultimes seraient similaires à ceux d’une dévaluation monétaire, bien qu’en pratique cette mesure peu iconoclaste soit difficile à mettre en œuvre, en raison notamment du processus démocratique spécifique à la Suisse. Sans doute une taxe sur les achats des devises à l’instar de celle de Tobin aurait-elle été probablement une solution appropriée au contexte économique. Mais ne rêvons pas, cette mesure n’a aucune chance de passer auprès des milieux libéraux, sauf si bien évidemment le peuple l’accepte lors d’une votation.

    Par ailleurs la stratégie de la BNS a porté ses fruits en mettant l’économie à l’abri des effets dévastateurs de l’appréciation du franc. Mais elle n’est pas sans limites comme le souligne à juste titre M. Ghelfi. Tôt ou tard la BNS devrait réduire la taille de son bilan qui dépasse au jour d’aujourd’hui le PIB de la Suisse, pour la simple raison qu’elle ne peut s’affranchir de la logique de la contrainte des choix intertemporels, un peu comme un ménage, même s’il est vrai que la BNS dispose d’un pouvoir illimité en matière de création monétaire. En tout cas pour préserver sa réputation elle devra profiter des circonstances favorables pour revenir à une situation normale afin de retrouver les marges de manœuvre de la politique monétaire en cas de nouveaux chocs financiers ou autres.

    Quoi qu’il en soit la devise helvétique demeure une valeur refuge dans un monde sujet à des tensions géopolitiques et des crises financières à répétition, sans parler de la zone euro qui comporte potentiellement les germes d’une instabilité endogène (du fait du vice de la construction européenne).

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