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Pour la souveraineté… de l’agriculture d’autrefois

Votation du 23 septembre 2018: au-delà des bons sentiments, le danger très réel de l’initiative

Photo Cha già José
Photo Cha già José (licence CC)

L’initiative populaire «Pour la souveraineté alimentaire» a été lancée par le syndicat agricole minoritaire Uniterre. Suivant le Message du Conseil fédéral, le Parlement fédéral, où le lobby agricole est puissant, a rejeté massivement ce texte sans contre-projet. Il n’a récolté que 23 oui au National et un seul aux Etats.

Défenseur des petits paysans, le syndicat Uniterre a une stratégie vigoureuse. Il demande d’augmenter le nombre des agriculteurs. Il veut développer la production indigène en régulant les importations par un renforcement des droits de douane. Les denrées alimentaires étrangères qui ne sont pas conformes aux règles suisses de la production agricole seront surtaxées ou interdites (par exemple les aliments contenant des œufs non pondus au sol).

Le montant équitable des prix à la production, et donc du revenu des agriculteurs, sera déterminé par l’Etat fédéral. Le modèle d’économie agricole de l’initiative d’Uniterre est proche de celui de l’économie de guerre de 39-45 qui a survécu pendant un demi-siècle.

Mais la Suisse a dû et su s’adapter à la nouvelle donne commerciale internationale. Dans les années 80, de longues négociations du Gatt (appelé aujourd’hui OMC) intégraient l’agriculture dans la réglementation des échanges internationaux. Il fallait assouplir la politique agricole ou quitter le Gatt.

Berne fait alors la découverte des paiements directs et les introduit en 1993. Ce système d’aide aux paysans – l’Union européenne l’adoptera dix ans plus tard – permet à la Suisse d’ouvrir partiellement son marché agricole à la concurrence étrangère et de signer le nouvel accord international du commerce en 1994.

L’astuce des paiements directs

Berne aidera les agriculteurs non pas en agissant sur le prix des produits, mais en leur versant directement de l’argent pour les «prestations d’intérêt général» qu’ils offrent à la population: pour maintenir un paysage cultivé, pour la conservation des ressources naturelles, pour l’occupation décentralisée du territoire, pour les modes de production écologique, pour l’élevage respectueux des animaux.

Les accords Gatt/OMC organisent les échanges internationaux en réglementant les obstacles aux frontières par des droits de douane sur les marchandises, des quotas ou par des normes de production. Les paiements directs aux agriculteurs ne concernent pas les marchandises. Pour l’OMC, ils ne sont pas un obstacle aux échanges. La Suisse peut donc aider de cette manière ses paysans sans contrainte internationale. Elle ne s’en prive pas. Les paiements directs s’élèvent à plus de 3 milliards par an.

Dans l’une de ses infolettres, le surveillant des prix souligne que les droits de douane sur les produits agricoles représentent un montant équivalent payé par les consommateurs sous la forme de prix élevés (DP 2128). Pour Monsieur Prix, il serait judicieux de supprimer les droits de douane pour baisser les prix et de soutenir l’agriculture par une augmentation des paiements directs. Soutenir les paysans exclusivement par la caisse fédérale serait un gain pour les gens modestes qui paient moins d’impôts fédéraux qu’ils ne consomment de produits agricoles. Cette suggestion de Monsieur Prix n’a aucune chance de s’imposer.

La politique voulue par Uniterre ignore les vertus des paiements directs et mise tout sur le renforcement des taxes et les restrictions à l’importation contraires aux engagements de la Suisse à l’OMC. Les mesures de rétorsion que prendraient alors nos partenaires commerciaux toucheraient durement les exportations suisses, y compris celle de nos fromages. Mieux vaut donc le maintien de la politique agricole actuelle confirmée par le peuple suisse qui, l’an passé, a accepté par 78,7% des voix le contre-projet à l’initiative sur la sécurité alimentaire de l’Union suisse des paysans.

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Discussion

  • M. Tille nous dit que “le modèle d’économie agricole de l’initiative d’Uniterre est proche de celui de l’économie de guerre de 39-45 qui a survécu pendant un demi-siècle”. Dans la foulée, il exprime implicitement ses faveurs pour le modèle d’économie mondialisée, qu’il semble donc plébisciter sans nuance, et dont il approuve les seules cautèles considérées comme licites: les paiements directs.

    La question logique me vient alors. Et ce modèle-là combien de temps survivra-t-il? A mes yeux, il ne survivra pas des siècles dans sa forme actuelle. Alors comment préparer la suite? Doit-on préparer les crises futures qui nous ramèneront peut-être à des sortes d’économie de guerre? Comment serons-nous prêts avec une agriculture qui aura disparu? Car qui peut croire que l’on pourra garder un secteur agricole vivace dans un rôle construit à coups de marketing? Certes le marketing peut réussir à convaincre des riches d’acheter des choses qu’ils pourraient avoir pour bien moins cher ailleurs, comme on le fait pour les montres et beaucoup de choses que l’on produit en Suisse. Mais pour l’agriculture, le soutien qui résiste encore est largement construit justement sur l’état d’esprit qui prévalait dans l’économie de guerre, avec un souci de solidarité locale, une inquiétude pour l’avenir et un sentiment confus que l’on a besoin de nos paysans. Mais dans une économie mondialisée (tant qu’elle fonctionne) nous n’avons pas plus besoin en Suisse de nos paysans que des fabricants de chaussures ou d’habits (qui y ont quasi disparu).

    Dès lors pour ma part, aux agriculteurs et vignerons soutenant les organisations agricoles qui prônent le non, cela me donne envie de leur dire: “vous voulez une économie libérale mondialisée? Alors assumez-en les conséquences. Je ne vois pas au nom de quelles valeurs ni pour quelles prestations je devrais payer votre soutien par des paiements directs et des prix supérieurs à ceux que je peux obtenir ailleurs. Vous plébiscitez une organisation du monde qui ne peut que vous faire disparaître. Alors disparaissez.”

  • 2
    Laurent Ducommun

    Il n’est pas facile d’avoir une politique agricole cohérente dans un monde où l’environnement naturel est en perdition…

    L’analyse d’Albert Tille est, elle, cohérente, et la réponse de Coquoz riche en sophismes. Ce vieux mot de philosophe, je l’aime bien (on en revient toujours à Socrate !) et hélas il se répand à une vitesse fulgurante dans le monde de la communication, sur Internet, sur les réseaux sociaux et aussi dans les discours des politiques, les marxistes-léninistes en ayant été historiquement de bons utilisateurs.

    C’est d’ailleurs pour cela que je voterai quand même OUI à cette initiative d’Uniterre, car j’en ai plus que la ras-le-bol des sophismes avancés par la plupart des opposants (Tille n’est pas de ceux-là, évidemment) à cette initiative.

    Cela dit, je me permets de généraliser et je n’ai qu’un voeu: que la notion de sophisme, que je pourrais aussi transcrire plus directement – les puristes me pardonneront – par un “discours d’escroc”, soit largement enseignée aux ados de 12-15 ans, à l’école obligatoire, avec de nombreux exemples, pour qu’ils se rendent compte à quel point on peut les manipuler facilement. Je vous donne ci-dessous un lien à une explication en video (de 20 minutes) de quelques sophismes illustrés – à faire écouter à vos ados –, vous y constaterez qu’en particulier Eric Zemmour est un maître en la matière : https://www.youtube.com/watch?v=-3BrhHI1_2U

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