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L’écrivain vaudois Etienne Barilier signe un remarquable roman historique

Etienne Barilier, «Dans Khartoum assiégée», Paris, Phébus, 2018, 476 pages

Photo Ed. Phébus

Etienne Barilier a déjà derrière lui une œuvre – faite de romans et d’essais – à la fois abondante et discrète. Mais surtout exigeante et de haute qualité, ce qui a valu à l’auteur de nombreux prix littéraires. La peinture et la musique y tiennent une place importante. Avec Dans Khartoum assiégée, le lecteur se voit plongé dans un épisode historique à la fois passionnant et tragique, lequel se déroule entre 1882 et 1885.

Nous sommes donc à Khartoum, actuelle capitale du Soudan, au confluent des deux bras du Nil. La ville est alors possession de l’Egypte, mais celle-ci est déjà sous la férule de l’Empire britannique. Au sud de cette «capitale» poussiéreuse de pisé, où ne s’élèvent que quelques bâtiments officiels en dur, un mouvement religieux islamiste fanatique, mais qui revêt peut-être aussi l’aspect d’une révolte politique contre l’occupant étranger, est en train de naître et de croître rapidement en puissance. Il est conduit par Muhammad al-Mahdi – ce qui signifie «le Bien-Guidé» par Allah. Le personnage est un ascète et un illuminé, persuadé de rétablir la vraie religion. Est-il besoin de dire que l’auteur établit un lien implicite mais évident avec l’actualité, et particulièrement avec le mouvement Daech?

Gagnant du terrain, et les cœurs d’une partie de la population locale, le prophète autoproclamé assiège bientôt Khartoum. Faut-il évacuer la ville par les bateaux à vapeur naviguant sur le Nil, pendant qu’il est encore temps? Ou au contraire la défendre, en espérant l’arrivée d’une hypothétique armée de secours britannique? C’est le choix que fait le général Charles Gordon.

En réalité, le premier ministre britannique Gladstone veut abandonner Khartoum à son sort. Ce n’est que sur l’insistance de la reine Victoria et des milieux anti-esclavagistes abolitionnistes qu’une troupe de secours se mettra en marche, mais trop tard. Khartoum est prise en 1885 par les mahdistes. Les militaires anglo-égyptiens, la population européenne et une partie des indigènes sont massacrés. La ville sera reprise en 1898 par le général Kitchener, qui vengera ainsi l’honneur bafoué de l’Empire britannique. Cela, c’est la réalité historique.

Tout en restant fidèle à l’histoire, Etienne Barilier réussit à en faire un roman auquel le lecteur «croche» de bout en bout. Cela tient d’abord à la galerie de personnages – en partie réels et en partie fictifs – présents dans son livre.

Le général Gordon d’abord. Il a combattu la grande insurrection populaire et mystique des Taïpings dans la Chine de 1860, participant ainsi activement au sauvetage de la dynastie mandchoue T’sing décadente. De cette guerre, il a gardé le dégoût du pillage du Palais d’Eté de Pékin opéré par la soldatesque franco-britannique. Au Soudan, il a tenté d’extirper l’esclavage. Mais au fond, ce protestant, dont la foi profonde conditionne en partie les actions, n’est-il pas le pendant, l’alter ego spirituel du Mahdi? C’est ce que suggère Barilier, sans jamais, par ailleurs, succomber aux tentations du roman à thèse.

Mais il y a aussi l’ancien communard Pascal Darrel, tiraillé entre son athéisme et sa conviction un peu naïve que la révolte du Mahdi est une entreprise de libération du peuple contre le colonialisme. Sa fille Marie, institutrice, qui pendant le siège se dévoue avec une totale abnégation, est peut-être la plus belle figure du livre. Aux côtés de celle-ci, sœur Matilda, une religieuse catholique dont on ne saura jamais le secret qu’elle refoule au fond de son cœur.

Ou encore le personnage sombre du comte Alphonse de Veyssieux, marchand d’esclaves, sur le plan sexuel un demi-fou sadique se livrant à des atrocités. Et nombre d’autres personnages, militaires et civils, qui feront preuve de courage ou de couardise. Comme l’écrit Barilier, «le danger révèle les caractères». Citons encore le nom de Martin Ludwig Hansal, le consul représentant Sa Majesté impériale et royale austro-hongroise.

Quant à la population locale, elle hésite entre le joug anglo-égyptien et celui, qui se montrera beaucoup plus cruel, du Mahdi. Les dialogues, où les convictions et la personnalité de tous ces acteurs se révèlent, tiennent une place importante dans le livre. Ils sont surtout de nature politique ou philosophique.

Seul petit reproche que l’on pourrait adresser à l’auteur: doté d’une immense érudition, il ne résiste pas toujours à la tentation de multiplier les allusions littéraires ou culturelles, notamment dans les derniers chapitres. Il est vrai que l’ouvrage, passionnant, peut se lire à deux niveaux: comme un roman d’aventures reposant sur une base historique solide, ou comme une réflexion sur la religion, le fanatisme, la guerre, la cruauté des hommes, le «choc des cultures».

Le roman vaut aussi par l’humour, voire l’ironie de l’auteur dans les propos qu’il met dans la bouche de ses personnages. Enfin, on sera sensible aux évocations très réussies de la ville de Khartoum assiégée et de plus en plus en proie à la famine, des deux bras du Nil, du désert, de la brousse où les esclavagistes vont se ravitailler en «nègres».

Décidément, ce roman ample, puissant et riche est une grande réussite littéraire!

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Discussion

  • 1
    jacques vallotton

    Pierre Jeanneret, comme à son habitude, relate fort bien les éléments essentiels du dernier roman de Etienne Barilier. Il laisse entendre que c’est une oeuvre de qualité. J’ajouterais que ce roman est d’une actualité brûlante parce qu’il préfigure de la situation actuelle de l’Europe vis-à-vis du Proche et Moyen Orient. L’Occident colonistateur abandonne aujourd’hui peu ou prou cette région du monde, des peuples se libèrent, et l’islamisme radical se développe. Ces grands mouvements socio-politiques sont en germe dans le roman de Etienne Barilier. Mais cette dimension du livre n’en qu’une parmi tant d’autres. L’oeuvre d’Etienne Barilier est d’une telle richesse qu’il a un aspect total comme un grand livre classique. Depuis longtemps, je n’avais été si touché par un livre. On ne peut qu’être enthousiaste et je le recommande autour de moi. Avec “Dans Khartoum assiégée”, l”auteur se situe au sommet de la littérature romande et universelle.

  • Une belle synthèse d’un roman d’aventure basée sur des faits historiques avec une réflexion sur la religion. Nous devrions nous méfier comme de la peste de tous ceux qui prônent la vraie religion, pour de multiples raisons. D’abord on ne sait pas ce que c’est une vraie religion, dans le cas d’espèce, la vraie religion signifie un retour aux sources et donc à nier l’évolution de l’humanité et ses acquis dans tous les domaines. Ensuite, en général ceux qui rêvent de rétablir “la vraie religion” sont des illuminés et des fanatiques. En vérité leur ambition est de rendre l’humanité esclave d’une seule vision du monde. En outre, il est frappant de constater que les défenseurs les plus acharnés de la religion de Mahomet prônent souvent le retour en arrière en l’occurrence un retour aux mœurs bédouines de la Péninsule arabique. De ce point de vue ils donnent l’impression qu’ils sont frappés d’une incapacité congénitale à se projeter dans l’avenir afin de réformer la doctrine et l’adapter à l’évolution du monde.

    Enfin l’auteur nous décrit comment le Mahdi, le chef religieux fanatique, a gagné la bataille des cœurs afin de dresser la population contre le colonisateur britannique. Si le colonisateur avait apporté l’éducation et la prospérité à la population locale, sans doute le chef religieux aurait eu beaucoup de peine à recruter des soldats pour marcher sur Khartoum et massacrer ses habitants. Cette observation suggère que la religion dans sa version fanatique prospère sur un terreau de misère, d’ignorance et d’obscurantisme, en rappelant que la religion islamique a toujours eu besoin de désigner un ennemi pour mobiliser les soldats du djihad.

    Dernier point anecdotique, j’ai vu le film sur Khartoum assiégée https://en.wikipedia.org/wiki/Khartoum_(film) et j’ai trouvé que le rôle de Mahdi joué par le Britannique Laurence Olivier était remarquable.

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