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«Un Bernois de moins, cela ne fait pas un Vaudois de plus»

Du nationalisme sportif à une vraie réflexion sur la citoyenneté

Photo Ann Fisher
Photo Ann Fisher (licence CC)

En guise de préambule: pour moi Xherdan Shakiri est un Suisse à part entière, malgré l’aigle à deux têtes. Il a joué pour la Suisse et non pour le Kosovo. Ce choix vaut preuve par l’acte. Point final.

Pourtant une vieille histoire me revient à l’esprit: un paysan bernois émigre dans le canton de Vaud. Vingt ans plus tard, il demande et obtient la bourgeoisie de sa commune. Comblé, il offre un verre de blanc à ses copains de bistrot. «Que je suis heureux d’être Vaudois», s’exclame-t-il. A quoi lui répond un grommellement: «Un Bernois de moins, cela ne fait pas un Vaudois de plus.»

Ainsi racontée, la répartie nous fait sourire. Mais elle trahit un sentiment difficilement avouable: l’immigré n’est jamais perçu comme un membre à part entière de sa nouvelle patrie, une qualité reconnue au mieux à la génération suivante.

Et nous voilà en plein dans la polémique à propos des joueurs de la Coupe du monde de football: une équipe nationale où l’on trouve plus d’immigrés et de mercenaires au service de clubs étrangers que de vrais indigènes peut-elle représenter la Suisse? Pour qui bat le cœur de Shakiri lorsque ses mains symbolisent l’aigle à deux têtes? Et Mesut Özil est-il encore un véritable Allemand lorsqu’il pose aux côtés de Recep Erdogan?

A ces questions émotionnelles, les joueurs et responsables sportifs n’ont pas toujours répondu intelligemment. Mais Özil a touché juste en remarquant: «Si je marque un but, je suis Allemand, sinon je suis un Turc.» Il nous tend ainsi un miroir: nous abordons la loyauté patriotique de manière opportuniste et irréfléchie. Alors qu’il serait judicieux de faire preuve de moins d’excitation et de moralisme.

Dans quelle mesure l’équipe nationale représente-t-elle la Suisse? Il est permis de se poser la question: quelle part de la Suisse contient le chocolat ou les montres Swiss Made? Ou encore Swiss ou Credit Suisse, totalement ou partiellement en mains étrangères? Aussi longtemps que les deux côtés y trouvent leur compte, personne n’a l’idée de s’exciter sur la question de savoir si cette part est importante ou s’il s’agit d’une simple étiquette. Özil l’a bien exprimé.

Toutefois Shakiri & Co ont attiré notre attention sur des questions qui débordent largement le domaine sportif.

Double citoyenneté

Le Parlement débat régulièrement de la double citoyenneté, un thème qui jusqu’à présent n’a jamais préoccupé l’opinion publique. Près d’un million de Suisses possèdent plusieurs passeports, la plupart à la suite d’un mariage entre indigènes et étrangers et comme descendants de ces couples. Si la double nationalité est considérée à juste titre comme un droit, elle n’en pose pas moins des problèmes. Ainsi l’usage veut que les diplomates doubles nationaux ne représentent pas la Suisse dans un pays dont ils détiennent le passeport. Même si leur loyauté n’est pas mise en doute, il importe d’éviter de créer l’apparence du soupçon.

Les doubles nationaux disposent d’un privilège dont ne bénéficient pas les «simples» citoyens. Ils peuvent profiter des avantages de plusieurs ordres juridiques et remplir des devoirs tels le service militaire ou la contribution fiscale là où ils sont le moins astreignants. Il est choquant que des doubles nationaux puissent voter dans deux pays, même s’ils ne paient des impôts que dans l’un: codécision sans coresponsabilité. Le principe «No taxation without representation», au nom duquel les colons d’Amérique du Nord se sont émancipés de la couronne britannique, se trouve ainsi nié. Voilà qui semble libéral; mais est-ce justifié?

Il en va de nombreux naturalisés comme de notre paysan bernois. Il n’est pas rare qu’à la table du bistrot on les qualifie de «Suisses de papiers». A raison?

Admettons-le: parmi les personnes ayant obtenu leur passeport suisse par le mariage, certaines sont incapables de s’exprimer dans l’une de nos langues nationales. Chacun connaît des naturalisés et des candidats à la naturalisation facilitée peu intéressés par nos particularités et notre culture. Ou bien ces personnes n’ont aucune idée du fonctionnement de notre système politique ou bénéficient de l’aide sociale sans savoir que cet argent ne tombe pas du ciel, mais provient de celles et ceux qui travaillent.

Pourtant la distinction entre «vrais Suisses» et «Suisses de papiers» manque de pertinence. Car on trouve de «vrais» Suisses faisant valoir leurs droits à l’égard de l’Etat social tout en se fichant du fait que «leur» argent ait d’abord dû être gagné par d’autres. Et de nombreux Suisses sont aussi peu au courant du système politique que certains immigrés… Dans cette perspective, on peut dire qu’il y a une masse de «Suisses de papiers».

Il y a plusieurs raisons à cela. D’une part, la politique est absente de la vie familiale de Secondos comme de Suisses de souche. D’autre part, les uns comme les autres ne bénéficient plus à l’école de ce qu’on appelait «l’instruction civique» et qui s’intitule aujourd’hui «l’éducation politique». La première a disparu depuis longtemps des plans d’études de l’école secondaire. Et dans la plupart des cantons alémaniques, l’éducation politique n’est plus obligatoire et dépend de la bonne volonté du corps enseignant.

Il s’agit là d’une grave négligence qui cache une conception dangereuse selon laquelle celle ou celui qui est né Suisse a manifestement hérité le gène de la démocratie. C’est pourquoi il n’y a nul besoin d’une formation permettant de développer la participation démocratique ou d’assurer une connaissance approfondie de nos institutions. En clair, on a affaire à une citoyenneté de souche, pire à un nationalisme tribal.

Indispensable formation politique

Il faut s’y opposer comme le fait le «Campus pour la démocratie», un réseau privé de formation politique créé par la Nouvelle Société helvétique. Une tâche qui incombe également aux autorités cantonales responsables de l’instruction publique.

La Suisse devrait accorder davantage d’importance à une formation politique permettant d’acquérir non seulement des compétences mais aussi une connaissance des institutions. Si l’on en croit les enquêtes comparatives, Suissesses et Suisses ne s’en sortent pas mieux que les citoyens d’autres pays en matière de connaissances politiques et d’adhésion aux valeurs démocratiques. Voilà qui n’est pas de bon augure, car l’exercice de la démocratie semi-directe impose aux citoyens des exigences plus élevées que la démocratie représentative: voter implique une compréhension minimale des objets en jeu.

Développer l’éducation politique ne permettra certes pas d’améliorer substantiellement la participation électorale des jeunes et encore moins de faire de ces derniers des élèves modèles de la démocratie. Pour être efficace, cette éducation ne doit pas s’adresser seulement à l’esprit mais également toucher le cœur. J’ai pu observer récemment en Italie des classes entières visiter des musées, des églises et des monuments, parfois amusées mais toujours curieuses des explications de leurs enseignants. Elles faisaient ainsi connaissance de leur héritage culturel, ressentaient leur appartenance et en tiraient une fierté.

La Suisse également dispose d’un héritage culturel dont nous pouvons être fiers. Au milieu du 19e siècle, le Grand Conseil zurichois a prié les professeurs de la faculté de droit de traiter les institutions démocratiques «avec amour». Fierté de notre héritage culturel et amour des institutions, voilà le contrepoison au nationalisme tribal, le fondement d’un patriotisme constitutionnel qui connaît ses institutions et assume cet héritage. Nul besoin pour ce patriotisme-là de distinguer Suisses de souche et Suisses de papiers.

Traduction et adaptation DP d’après l’original allemand. Une version de cet article est parue dans la Weltwoche.

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Discussion

  • Je proteste.

    L’histoire se termine par ce commentaire, suscité par l’accent alémanique du nouveau citoyen vaudois: “ça fait un vaudois de plus, mais pas un suisse allemand de moins”.

    C’est tout différent! ça prouve l’inverse de ce que veut démontrer l’auteur de cet article.

    • 1.1
      Pierre Desponds

      Weibel a raison. Le village de mon enfance passait pour le plus bernois du canton. Il y avait des Linder mais aussi des Blaser, Berguer, Christen, Gygax, Jaggi, Klay, Loeffel, Moser, Rufer, Staudenmann, Waber et j’en passe. Certain-e-s de la première génération n’avaient jamais appris le français. C’étaient des sortes de doubles-nationaux, plutôt que des apatrides, d’où la plaisanterie citée.

      A part sa prémisse fausse, l’auteur de l’article est pourtant dans le juste par la suite.

  • 2
    Laurent Ducommun

    J’aime le football et la Suisse.

    J’ai regardé pas mal de matches du dernier championnat du monde en Russie, mais je ne soutenais aucune équipe en particulier. Je suis plutôt fan des équipes africaines, de la Croatie et du Japon; cette dernière est la seule qui m’a paru jouer honnêtement.

    Je trouve ridicule de jouer encore par pays: les drapeaux, les hymnes nationaux, les spectateurs colorés par pays, je trouve cela très 19e siècle.

    Comme toutefois il faut bien vivre par pays, je serais pour que les sélections par pays soient ceux de joueurs de toutes nationalités, mais jouant dans le pays, l’année précédente. C’est sûr que les équipes d”Angleterre, d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne et de la France seraient puissantes, et par exemple, dans l’équipe d’Angleterre, il n’y aurait peut-être aucun joueur de nationalité anglaise…

    J’aime la Suisse, parce que c’est le pays où je vis, que j’y ai mes racines, mais parler d’esprit national suisse est complètement ridicule, même pour moi dont les ascendants sont d’origine suisse, au moins depuis le Moyen-Age, et alors que j’ai travaillé 30 ans à Berne, dans le privé comme dans le public. La Suisse est une belle construction de gens très différents qui ont appris à vivre ensemble le moins mal possible, et cela s’arrête là. Il y a quelques rares personnes en qui tous les Suisses ou presque se reconnaissent, Federer en est un exemple.

    Francophone, presque partout en France (pas dans les grandes villes) , je me sens chez moi, nous partageons la même culture. En revanche il y a des coins de Suisse alémanique où je me sens totalement étranger.

    Je prends l’exemple peut-être extrême de la ville d’Amriswil, 12’000 habitants environ, qui a pourtant été un centre culturel européen important (qui le sait en Suisse romande?). Si vous êtes Suisse francophone, que vous connaissez mal la Suisse alémanique, allez déménager à Amriswil, sans voiture, et restez dans la région sans aller dans les grandes villes proches (Constance, Saint-Gall, Winterthur et Zurich). Alors, si après un ou deux mois, vous n’êtes pas interné dans un hôpital psy, c’est que vous êtes mentalement vachement solide…

    • A lire Wikipedia ou le DHS, je te trouve un peu dur de clouer ainsi au pilori Amriswil, que j’ai apparemment traversée en faisant le tour du Bodensee à vélo…

      C’est plutôt ta curieuse contrainte d’y assigner les habitants à résidence qui peut poser problème, comme ce serait le cas pour n’importe quel urbain transplanté dans une telle bourgade, même sans le handicap de la langue (alors qu’une caractéristique essentielle de la Suisse est que la ville, la nature ou la montagne est à deux pas où que l’on soit – et même sans voiture).

    • 2.2
      Laurent Ducommun

      Oui, François, tu as raison sur l’exemple. Les gens d’Amriswil sont charmants et je ne les cloue pas au pilori, sauf que j’ai un style d’écriture un brin provocateur, ce qui n’est pas la marque de DP, il est vrai.

      Je reviens sur le fond: il n’y a pas de mentalité suisse, ni suisse romande d’ailleurs. La Suisse reste une construction démocratique, mais parler d’esprit national, de valeurs nationales ou de patrie suisse est marcher à côté de se pompes . L’UDC blochérienne exalte ce sentiment, mais pour ses penseurs, il est limité à la Suisse alémanique.

      J’aime bien le 1e août, car c’est un jour férié en été, et que les feux sur les montagnes sont un très beau spectacle original.

      Mais ce n’est pas une fête nationale, la Suisse n’est pas une nation. La Suisse moderne, comme on le sait tous, a été d’abord fondée à l’époque napoléonienne, puis est devenu un Etat fédéral après la guerre du Sonderbund. Et rappelons qu’Il y a 100 ans, lors de la première guerre mondiale, la Suisse a failli éclater, les Alémaniques soutenant l’Allemagne, les francophones la France.

      Bref, il n’y a pas besoin de nation pour bien vivre ensemble, mais de tolérance et d’estime réciproques, c’est déjà beaucoup, et toutes les vraies nations n’en ont pas forcément.

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