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Deux artistes vaudois sortent du «purgatoire»

A voir: Raoul Domenjoz à Lausanne, Eugène Burnand à Moudon

Photo Reese
Photo Reese (licence CC)

Une belle rétrospective consacrée à Raoul Domenjoz

Raoul Domenjoz (1896-1978) est un peu oublié aujourd’hui. C’est aussi le cas d’un certain nombre de ses contemporains, artistes actifs surtout dans l’entre-deux-guerres et dans l’immédiat après-guerre: Charles Clément, François de Ribaupierre, Georges Borgeaud, Abraham Hermanjat, Paul Froidevaux et d’autres. Comme eux, Domenjoz subit encore une période de «purgatoire», ce temps où un créateur n’est plus considéré comme il a pu l’être de son vivant. Il est vrai que ces peintres se détournèrent des avant-gardes, et que leurs toiles restent assez «sages» et traditionnelles. Ce qui ne nous empêche nullement d’admirer leurs œuvres.

Raoul Domenjoz est né et mort à Lausanne. Mobilisé pendant la première guerre mondiale, il partit durant une pause au Sénégal pour y travailler, mais en revint rapidement avec le paludisme. En 1920 il s’installa à Paris, où il participa à plusieurs expositions personnelles et de groupes. Il effectua des séjours dans le Midi et à La Rochelle. En 1939, la guerre le força à retourner en Suisse, comme nombre d’artistes helvétiques exilés à Paris. Pendant le conflit il exécuta plusieurs commandes de peintures murales, notamment pour des écoles.

L’Espace Arlaud présente une belle rétrospective de son œuvre. On y trouve des nus, par exemple le Grand nu aux oiseaux qui fait un peu songer à Bonnard. Plusieurs tableaux traduisent avec bonheur les édifices de la capitale française et la vie parisienne. On appréciera particulièrement ses vues du Pont Marie. Sur le plan technique, la pâte picturale est épaisse, le frémissement des arbres bien rendu par une série de traits de pinceaux parallèles. Là, Domenjoz reste à la fois proche des Impressionnistes et frise la modernité.

Le meilleur de son œuvre est sans doute dans ses marines. Il aimait visiblement les bords de mer, les ports, les barques de pêcheurs en Bretagne. Avec un métier certain, il rend bien les eaux bleues, verdâtres ou grises, les ciels et les nuages. On a là une belle peinture d’atmosphère. Les toiles de la dernière partie de sa vie nous paraissent en revanche plus lourdes.

Cette exposition, sise dans les vastes espaces nus du musée, vaut donc la visite.
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«Raoul Domenjoz», Espace Arlaud, Lausanne, jusqu’au 15 juillet.

Eugène Burnand, le peintre des campagnes vaudoises

Le cas d’Eugène Burnand (1850-1921) est différent. La popularité de son œuvre reste très grande, en tout cas dans le Pays de Vaud. On trouve des reproductions de ses toiles dans d’innombrables fermes de ce canton.

Sa vie est suffisamment connue. Rappelons seulement qu’il naquit près de Moudon, vécut à Schaffhouse, Zurich, Paris, Montpellier, Hauterive (NE), avant de revenir dans sa Broye natale, où il réalisa notamment ses grandes toiles devenues célèbres, comme La Fuite de Charles le Téméraire. Il peignit aussi de grands tableaux à sujets religieux, qui nous paraissent bien datés aujourd’hui. Burnand connut une grande notoriété de son vivant, en Suisse comme à Paris. Puis, cet artiste très traditionaliste fut un peu moqué, voire méprisé par les historiens de l’art. On a dit de lui que, dans ses toiles, il n’oubliait pas un poil du pelage de ses vaches. Mais on réhabilite depuis un certain nombre d’années une partie en tout cas de son œuvre.

Le Musée Burnand à Moudon présente à la fois sa collection permanente, et une exposition consacrée à la Campagne d’autrefois. Dans la première, l’épique Charles le Téméraire déjà cité, ainsi que de grandes compositions en rapport avec la seconde. La noblesse du travail de la terre est bien rendue dans Le Faucheur. Signalons aussi Le Paysan suivi de ses bœufs, le célèbre Taureau dans les Alpes qui, selon René Burnand (l’un de ses fils), incarne les valeurs de «virilité, force et courage des montagnards suisses de la fin du 19e siècle». Une autre toile nous montre deux vieillards assis sur le banc devant la ferme. Au premier plan, leurs vaches. Relevons un détail: alors que l’homme fume tranquillement sa pipe, la femme, elle, continue à travailler: elle épluche ses choux… Quant au Labour dans le Jorat (refait à l’identique suite à un incendie en 1915-1916), le même René Burnand en a dit ceci: «Le labour est présenté comme un geste presque éternel, immuable dans un monde ravagé par la première guerre mondiale.»

On le voit, Eugène Burnand nous montre des campagnes et des travaux agricoles idéalisés, dans des paysages sereins, bénis par le Créateur. On pourrait dire de lui qu’il est un peu le Millet protestant…

Malgré son conservatisme esthétique, il faut reconnaître ses qualités. Il fait preuve d’un métier époustouflant dans la représentation des animaux, saisis dans leurs mouvements. Par ailleurs, l’exposition temporaire nous présente de petites toiles, moins connues, plus intimes et pleines de charme. Les gardiens de moutons font songer à des scènes bibliques. Et, plus inattendus, ses troupeaux de chevaux en Camargue: on sent que là, l’artiste se «laisse aller», fait vibrer sa palette, renonçant à la monumentalité et à une certaine grandiloquence.

Notons que le même billet d’entrée permet de visiter le Musée Burnand et le Musée du Vieux-Moudon, tout à côté, où les outils des «campagnes d’autrefois» sont présentés de manière vivante.
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«Campagne d’autrefois», Musée Eugène Burnand, Moudon, jusqu’au 25 novembre.

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Discussion

  • A l’heure où le bâtiment où se trouve le Musée Eugène Burnand est en sursis pour deux années, il est en effet important de souligner l’importance de ce peintre vaudois et de ses œuvres exposées à Moudon.

    Grand merci à Pierre Jeanneret pour cette contribution certes brève, mais essentielle. Ce “Millet protestant” a en effet marqué toute la génération de nos ancêtres. Mon grand-père maternel possédait une lithogravure qui illustrait la parabole des ouvriers dans la vigne (Matt. 20, v.1-6). Elle fait partie du célèbre volume in quarto de 151 p., avec 61 dessins et 11 planches hors texte, ainsi qu’une une préface de Eugène Melchior de Vogüé, membre de l’Académie française, un ouvrage édité chez Berger-Levrault à Paris en 1908.

    Lors d’une conférence dans ce musée moudonnois, le 1er oct. 2017, le professeur Daniel Marguerat a porté un regard de théologien sur ces œuvres religieuses en particulier, dont le nombre et l’importance sont à souligner.

    J’ai moi-même donné un exposé sur 8 paraboles de cet ouvrage de 1908 à des groupes d’aînés de 5 paroisses de l’EERV, de 2014 à 2017) . Ces notes (non exégétiques) sont à disposition des lecteurs de DP qui souhaiteraient en prendre connaissance.

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