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«Deal»: les mauvaises bonnes idées de Fernand Melgar

Le cinéaste se trompe sur presque tout. Mais sa fureur doit nous inquiéter

Photo Marco Verch
Photo Marco Verch (licence CC)

(Réd.) Cet article, écrit avant la publication jeudi 7 juin 2018 d’une lettre ouverte à Fernand Melgar signée par plus de 200 professionnels et étudiants du monde du cinéma et de la réponse de Melgar le lendemain, n’a pas pour objet les méthodes du cinéaste et n’entend pas porter de jugement éthique à son égard. En revanche, cet article s’inscrit en faux contre l’analyse que fait Melgar du problème de la drogue à Lausanne, et c’est bien ce problème plus général qu’il entend aborder.

Gagné! Une petite semaine après son coup de gueule largement médiatisé, Fernand Melgar peut se vanter d’avoir amené la Municipalité de Lausanne à résipiscence. Une présence policière ininterrompue sera instaurée dans six zones du centre-ville, dont celle où il habite, avec pour but affiché d’y décourager le trafic de rue. D’autres mesures auront pour ambition d’accentuer la pression sur acheteurs et vendeurs avec l’espoir que la scène ne se reformera pas ailleurs. Ou pas entièrement. Ou pas trop vite.

Rien de tout cela n’est vraiment nouveau. Les plans visant à débarrasser le centre lausannois des dealers – ou à rendre ces derniers moins visibles – se suivent et ne réussissent que très partiellement depuis des années. Il n’en découle pas qu’il s’agisse d’un exercice vain: le deal et son impact sur l’espace public, comme l’analysait très pertinemment en 2012 déjà le regretté Olivier Guéniat, constituent désormais le problème explosif susceptible de faire déraper l’ensemble d’une politique des addictions au reste remarquablement raisonnable.

On pourrait s’en étonner: la révolution tranquille opérée à la fin du siècle dernier par la Suisse dans le domaine de la gestion des drogues semble étonnamment bien digérée. On prescrit de l’héroïne sans problème dans 21 villes suisses; les locaux d’injection présents dans huit d’entre elles suscitent certes parfois des frictions avec les riverains, mais sans dérapage notoire. L’ouverture toute prochaine de structures de ce type dans le canton de Vaud, résistant historique à la politique des quatre piliers, confirme cette évolution. Alors, si une approche raisonnable des problèmes d’addiction implique de renoncer au rêve d’un monde sans drogues, ne serait-il pas judicieux de renoncer aussi à celui d’un monde sans dealers?

Ce n’est bien sûr pas si simple. L’espace public, relevait le célèbre policier, est devenu un enjeu politique central, au cœur des préoccupations sécuritaires. Et le deal de rue est perçu comme une invasion de cet espace. Au point de troubler parfois les esprits.

Questions de couleur

On a accusé Fernand Melgar de racisme. C’est certainement injuste. Il n’en demeure pas moins que la couleur de la peau des dealers joue, dans cette affaire, un rôle important. Car, finalement, d’où vient le malaise? Non pas tant de l’existence d’un marché de la cocaïne – personne ou presque n’est assez naïf pour croire qu’il n’en existe pas – mais du fait que ce marché ne prend même pas la peine de se cacher. Il dispute l’espace public aux honnêtes gens. Et toute la colère se déchaîne sur les vendeurs. Qui sont Africains.

De nombreuses études l’ont relevé: il existe une affinité marquée entre le danger imputé à un moment donné à un produit donné et le rapport qu’on peut lui attribuer avec l’étranger. L’opium représentait, dans les Etats-Unis de la fin du 19e siècle, un péril jaune lié à l’immigration chinoise, la cocaïne et la marijuana seront assimilées aux Noirs, tandis que la première deviendra, dans la France de la Grande guerre, la drogue des boches. C’est chargée d’exotisme oriental que l’héroïne – pourtant produite d’abord par une firme allemande – devient, à partir des années 1960, la drogue à abattre. Le cannabis enfin a perdu un peu de son aura néfaste lorsqu’il s’est transformé, sous la bêche de quelques cultivateurs valaisans et fribourgeois, en produit du terroir.

Le mariage est particulièrement pervers. Non seulement, étrangers visibles, les dealers africains violent d’autant plus manifestement la loi, mais les craintes qu’ils suscitent, entre xénophobie et phobie des drogues, s’alimentent et se renforcent mutuellement. Leur pouvoir maléfique enfle jusqu’à faire oublier qu’une fois partis, d’autres les remplaceraient immanquablement.

Tout à son émotion, Fernand Melgar les soupçonne ainsi de propager le VIH. Et clame son angoisse pour la sécurité de ses enfants, que leur voisinage semble susceptible de transformer comme par magie en toxicomanes endurcis. Comme il l’écrit: «Pour chaque adolescent mort d’overdose, la Municipalité de Lausanne ne devrait-elle pas être poursuivie pour homicide par négligence?» Par la force des stéréotypes se trouve ressuscitée une image aussi ancienne que discréditée: tout le problème viendrait de l’offre de drogue, réputée irrésistible, et la responsabilité socio-sanitaire des autorités se résumerait à supprimer cette offre par tous les moyens. Simple. Et faux.

Bien sûr, un malheur peut toujours arriver, il en est arrivé un, terrible, aux anciens voisins de Fernand Melgar qui ont perdu leur fils d’une overdose. Bien sûr la préadolescence et l’adolescence sont des âges vulnérables, qui exigent une protection particulière. Bien sûr enfin, s’il n’y avait pas du tout de cocaïne sur le marché, personne ne risquerait de devenir dépendant de la cocaïne. Le malheur, c’est que ce «si» est de ceux avec lesquels on met Paris – ou Lausanne – en bouteille, mais qui ne permettent certainement pas une politique sérieuse.

Le pilier répressif en question

Un demi-siècle passé à tenter en vain, au niveau mondial, d’annihiler l’offre de drogue a produit, pour le dire en forme de litote, des résultats plus que modestes. C’est d’ailleurs, comme le développait le même Olivier Guéniat dans un autre article, largement en conséquence de ces efforts qu’il existe désormais de prospères filières de cocaïne en provenance d’Afrique de l’Ouest. Les mesures annoncées permettront peut-être d’exclure le trafic de drogue des zones visées pendant un laps de temps défini. Mais pas de le supprimer durablement, même, restons modestes, sur l’ensemble du territoire lausannois. Du point de vue de la régulation de ce trafic, elles ont tout de l’emplâtre sur une jambe de bois.

Du point de vue de la pacification (temporaire) de l’espace public, elles ont un sens et d’autres villes suisses semblent avoir réussi, dans des contextes différents et avec des méthodes diversifiées, à éviter durablement la formation de scènes du deal dans leur centre. Reste la question du coût de ces politiques, notamment en termes de dangerosité des produits vendus – puisqu’il est acquis qu’elles n’en font pas diminuer la quantité.

Dans le premier article cité, Olivier Guéniat plaidait pour une refonte de la politique de répression des drogues. Accès régulé au cannabis pour les consommateurs majeurs avec encadrement non répressif des mineurs – on y viendra presque certainement – et, pour la cocaïne, combinaison d’une prise en charge médicale pour les consommateurs les plus accros, d’une éventuelle distribution contrôlée et d’une répression accrue visant le trafic résiduel sur la voie publique.

Le second chapitre – celui qui concerne la coke – est bien sûr le plus délicat. Conscient des réticences d’une grande majorité du corps médical face à une prescription de cocaïne comparable à celle pratiquée pour les opiacés, le criminologue s’interrogeait sur une possible substitution par l’héroïne. Sans rien affirmer d’autre toutefois qu’une préoccupation et la conscience d’une urgence: le modèle actuel – et notamment la place toujours concédée au pilier répressif – est en crise. Il faut donc le repenser.

Le psychodrame lausannois confirme cette urgence. Parce que c’est bien, à terme, l’ensemble de la politique suisse des addictions qui pourrait se trouver menacée. Et parce que, si les individus ne sauraient être tous suspectés de racisme, le climat dans lequel aura enflé la controverse est, lui, clairement raciste, porteur qu’on le veuille ou non d’une légitimation des contrôles au faciès, de mesures musclées visant une partie bien définie de la population et, comme on en discerne déjà, hélas, quelques exemples, de bavures.

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Discussion

  • Je n’adhère absolument pas à ce prêchi-prêcha socialo-tiersmondiste. Melgar a été très courageux. Ce n’est pas en pointant le doigt vers d’autres problèmes suisses comme le racisme que vous allez résoudre les problèmes de consommation de drogue.

  • 2
    Cavin Jean-François

    Bien sûr, on ne sait comment venir à bout du fléau. Mais le semi-amalgame entre le maintien de l’ordre dans la rue et de prétendues tendances au racisme anti-Noirs ne clarifie pas le problème, bien au contraire.

  • 3
    Richard Lecoultre

    Est-ce considéré comme une déchéance, dans ce pays, de parler de “trafic” de drogues, de “trafiquants” et de “surdoses”. Craint-on de manquer de persuasion en se contentant des mots français?

  • 4
    Laurent Ducommun

    En tant que simple citoyen, j’ai énormément apprécié la politique préconisée par le regretté Olivier Guéniat, et que vous semblez partager.

    En revanche vous axez votre commentaire sur le racisme qu’inspire les dealers, et là je ne vous suis pas du tout. A l’époque à Berne, je passais tous les soirs à proximité du Kocherpark, et les habitants du quartier étaient aussi remontés qu’aujourd’hui à Lausanne contre ce trafic à ciel ouvert, mais à l’époque les trafiquants n’étaient pas différenciables de bons Suisses comme nous.

    C’est vrai que le trafic à Lausanne est essentiellement tenu par des étrangers, mais ne va-t-on pas au marché parce que les vendeurs sont des agriculteurs, ou dans les hôpitaux, parce que la plupart des soignants sont étrangers, ou encore ne va-t-on pas en bateau à Evian, parce que la plupart des passagers sont Français ?

    Non, bien sûr. Pour moi la problématique de la drogue est vaste. Au Guatemala, d’où je viens de passer quelques jours, le marché de transition entre l’Amérique du Sud et les Etats-Unis est tenu surtout par de Guatémaltèques. Et le problème est bien bien plus sérieux qu’ici, les statistiques officielles du pays disent qu’il y a, en raison surtout de ce trafic et pour un pays de 17 millions d’habitants, environ quinze à vingt morts PAR JOUR, donc environ 120 morts par semaine, 500 par mois, 6’000 par année, et cela depuis des années…

    Quand, en Suisse, s’intéressera donc en priorité au recyclage de l’argent sale, qui fait vivre chez nous des tas de financiers, des tas de gérances immobilières, et aussi certains politiciens pas trop regardants sur cette problématique? La grande majorité des politiciens sont en effet des démagogues dans ce domaine, la priorité est pourtant de combattre les têtes du trafic, et elles sont bien plus connues qu’on ne veut l’admettre.

    Le racisme est une chose, le coeur du problème de la drogue est bien plus vaste qu’une couleur de la peau, et Melgar a eu raison de pousser ce coup de gueule.

  • Cet article n’apporte pas grand chose. La problématique de la drogue est bien connue et il ne s’agit pas de ça. L’occupation par les dealers de l’espace public urbain surtout à proximité des écoles est simplement insupportable et Melgar a raison. Et ces dealers sont bien identifiables par la couleur de leur peau, alors parler de contrôle au facies est un peu ridicule.

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