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Questionner la mondialisation

Le monde meilleur qui nous était promis n’est pas au rendez-vous

Photo David Flores
Photo David Flores (licence CC)

Commencerait-on à pouvoir apprécier les conséquences de la mondialisation de l’économie? Les échanges commerciaux, figés durant la deuxième guerre mondiale, ont été relancés en 1947 avec la création du Gatt (General agreement on tariffs and trade = Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce). La chute du mur de Berlin (1989) et la fin de la guerre froide ont donné un nouvel élan aux échanges en 1996, dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à laquelle participe la très grande majorité des pays.

Il y a moins de 25 ans, un large consensus existait sur l’idée qu’une ouverture généralisée des frontières au commerce international constituait une avancée majeure dans la consolidation d’un monde pacifié et plus prospère. La Suisse comptait parmi ses plus chauds partisans. Un petit pays qui vit de ses exportations serait nécessairement gagnant. Il avait aussi le devoir d’y participer puisqu’il accueillait le siège du Gatt, puis celui de l’OMC.

Les sceptiques étaient en revanche qualifiés de protectionnistes attardés qui ne comprenaient rien à la marche du monde et aux bienfaits du libre-échange. Pourtant on ne peut pas dire, avec Suzanne Berger, que la première mondialisation intervenue entre 1870 et 1914 ait été une grande réussite.

Mais voilà! Comme souvent dans la vie, on peut partir d’un bon sentiment, avec un projet porteur d’avenir, sans voir ou savoir que le chemin deviendrait beaucoup plus compliqué et moins radieux qu’on ne l’imaginait. La mondialisation a pris en effet une dimension et une extension qui justifient un examen critique et une interrogation sur ses tenants et aboutissants.

Les effets d’annonce

Sans prétendre à l’objectivité ni surtout à l’exhaustivité, voyons ce que cet examen pourrait nous apprendre.

Quelles sont les caractéristiques actuelles de l’économie mondialisée? Le creusement des inégalités ne cesse de s’accentuer. Les nationalismes redressent la tête et prennent à revers des décennies d’extension progressive du libre-échange. Présentée comme la démonstration ultime de l’efficacité des marchés concurrentiels et de la spécialisation des pays dans les domaines où ils disposent (ou disposeraient) d’un avantage comparatif, la mondialisation se heurte à un scepticisme croissant.

Schématiquement, la mondialisation a favorisé la constitution d’entreprises multinationales. Elles font travailler les gens là où ils sont le moins payés. Elles offrent leurs produits et leurs services dans les pays où le pouvoir d’achat est le plus élevé. Elles paient leurs impôts dans ceux où ils sont les plus avantageux — d’où une concurrence mortifère au moins-disant fiscal.

La situation est peut-être bien pire. Les inégalités n’affectent pas seulement les personnes à l’intérieur de la plupart des pays, mais aussi les pays entre eux. Le «marché» non seulement ne parvient pas à impulser un développement effectif des plus pauvres, mais il les maintient en outre dans une situation de dépendance. Les multinationales parviennent à accéder aux matières premières dont elles ont besoin. Elles n’hésitent pas à l’occasion à corrompre des régimes qui exploitent et laissent exploiter leurs populations. Si tel n’était pas le cas, croit-on que nous verrions des millions de personnes en provenance d’Afrique et du Proche-Orient émigrer, ou vouloir émigrer en Europe?

La mondialisation apporte aussi une contribution significative à l’accumulation des pollutions de toutes natures qui étouffent progressivement la planète. Tous les pays, ou presque, ont signé l’Accord de Paris sur le climat (2015). Mais aucun (sinon lequel?) ne prend sérieusement les mesures nécessaires pour atteindre les objectifs fixés — une augmentation de la température du globe n’excédant pas 2°C par rapport à l’ère préindustrielle. Seuls les effets d’annonce sont à la hauteur des enjeux, donnant l’illusion de politiques volontaristes!

Faibles hausses des salaires

La Suisse ne se trouve pas dans une position différente. Les multinationales qui y sont implantées n’hésitent pas non plus à délocaliser leur production si tel est leur intérêt. Notre pays s’est parfaitement formaté aux règles de ce système. Ni meilleur ni moins bon, jouant sur ses particularités pour se différencier et s’efforcer de tirer son épingle du jeu. Si besoin, il traîne les pieds aussi longtemps et lourdement que possible pour retarder l’application de nouvelles règles internationales de transparence et de respect des droits sociaux élaborées par l’OCDE ou l’UE.

La question se pose donc de savoir si, dans le processus de mondialisation de l’économie, des marchés concurrentiels, ceux de la finance en particulier, peuvent fonctionner de manière satisfaisante pour permettre d’améliorer effectivement les conditions de vie des gens. Eu égard à tous les avantages annoncés par la libéralisation de l’économie, la réponse devrait être affirmative. Or elle ne l’est pas.

Le paradoxe est en effet que, depuis le tournant du siècle, le chômage ne se résorbe pas et les hausses de salaire, quand il y en a, sont les plus faibles depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Dans le même temps, les multinationales réalisent des profits considérables, offrent des rémunérations à sept ou huit chiffres à leurs dirigeants et distribuent des dividendes toujours plus substantiels à leurs actionnaires.

Dira-t-on que cette appréciation est biaisée par la crise de 2008 dont les conséquences ne seraient pas encore entièrement résorbées? Cette objection vaut peut-être en partie en Europe. Mais pas ou moins dans les autres continents.

La difficulté de savoir ce qui se passe vraiment réside dans le fait que l’économie n’a pas grand-chose de scientifique. Elle est une science humaine qui tente de comprendre le fonctionnement réel d’un processus qui se modifie en continu. D’assez longues périodes sont nécessaires pour qu’apparaissent les effets cumulés des changements dont elle est le siège. Avec les incertitudes et les approximations qui en découlent.

Pour émettre des considérations pertinentes, il importe de s’intéresser aux attitudes des êtres humains. Le modèle standard de l’économie libérale part de l’idée que les gens adoptent des comportements rationnels qui visent à maximiser leur intérêt personnel. Ce n’est pourtant là qu’un versant de leur attitude. L’autre est qu’ils ont également une morale, une éthique, le sens de l’équité et de la solidarité, et même qu’ils savent faire preuve d’un peu d’altruisme — problématique qui a été abondamment analysée par Amartya Sen.

La mondialisation flatte les aspects égoïstes des être humains, mais frustre leurs penchants altruistes. Cette ambiguïté provoque une tension qui peut devenir insupportable, au propre comme au figuré, pour les gens «ordinaires». Certains s’en libèrent en soutenant les mouvements nationalistes ou populistes, en rejetant les élites et les experts qui leur avaient annoncé un monde meilleur qui n’est pas au rendez-vous. Ils peuvent même avoir le sentiment que c’est l’inverse qui se produit: plus l’économie se mondialise, plus les puissants deviennent riches, immensément riches, moins les revenus du travail progressent.

Le creusement des inégalités ne se réduit pas à un phénomène statistique. C’est une réalité d’autant plus durement ressentie que le processus de mondialisation a tendance à exacerber plutôt qu’à résorber ces excès.

(A suivre)

DOMAINE PUBLIC

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Discussion

  • 1
    Noel Benalou

    L’article de M. Ghelfi a le mérite de nous montrer les limites et les méfaits de la mondialisation qui nous a été présentée par les partisans du libre échange ou plutôt du capitalisme débridé avec ses marchés financiers supposés efficients comme la seule voie pour faire le bonheur du genre humain ! Bien évidemment il n’est pas question de contester le rôle du marché en matière d’allocation des ressources, mais force est de constater que les forces de marché semblent d’autant plus efficaces quand elles sont encadrées par des institutions efficaces, des instances de coordination internationale et des poltiques économiques destinées à corriger les inégalités, les nuisances en tout genre et à donner des incitations adéquates aux acteurs économiques

    La mondialisation qui est essentiellement la transposition de la libre concurrence à l’échelle mondiale, n’a pas réussi à enchanter le monde contrairement aux promesses de ses thuriféraires. Avec son cortège d’inégalités dans la distribution des revenus, l’asphysie de la planète due à la pollution, la désindustrialisation comme dans le cas de la France, le déclassement des individus peu ou prou qualifiés, la montée du sentiment d’identité face aux vagues migratoires souvent exploité par les mouvements nationalistes ou populistes en raison des tabous de la gauche européenne! Par exemple le déclin industriel de nombreuses régions en France a jeté de nombreux ouvriers et employés dans les bras du Front national. La prospère et industrielle Suisse est confrontée au même problème d’identité en dépit d’un faible taux de chômage : L’UDC a su créer un capital de sympathie auprès des catégories qui n’ont pas été suffisamment accompagnées par les pouvoirs publics en matière d’emploi, de formation et d’aide au logement.

    En tout cas le monde qui émerge sous nos yeux impuissants n’est pas celui qui est promis par la théorie libérale et selon laquelle l’ouverture des frontières à la mobilité des biens et services, et des facteurs de production devrait améliorer le sort du plus grand nombre de manière significative. En effet le commerce international peine à vérifier dans le concret du réel ce qu’il est convenu d’appeler le théorème de l’égalisation des prix des facteurs.. Certes la mondialisation a amélioré le sort matériel des populations qui n’avaient rien au départ tout en accentuant l’exploitation de celles-ci, souvent d’ailleurs sans respecter les normes sociales, sanitaires et environnementales. En revanche elle a mis sur la paille de nombreux travailleurs dans le vieux monde industriel.

    Bien sûr le commerce international n’est pas un jeu à somme nulle. La libre concurrence produit un gâteau de taille maximale mais il n’est pas sûr que les parts soient égales entre les pays et à l’intérieur de chaque pays, d’où la nécessité de recourir à la mise en place des politiques destinées à corriger les inégalités de revenu inhérentes aux forces du marché. En outre la mondialisation nous administre la preuve que le monde globalisé va droit dans le mur en ignorant les principes élémentaires de l’analyse économique : la mondialisaiton est portée par les firmes multinationales, lesquelles sont en permanence à l’affût des régions à bas coûts salariaux et sociaux et de la fiscalité douce. le raisonnement de ces acteurs économiques est vicié à la base car il semble ignorer l’idée selon laquelle les capitalistes gagnent ce qu’ils dépensent et les travailleurs dépensent ce qu’ils gagnent : actuellement les biens et services sont produits dans les éspaces économiques à faibles coûts salariaux et ils sont écoulés dans le vieux monde industriel supposé disposer d’un pouvoir d’achat conséquent et illimité: le problème est que si le processus de délocalisation et de l’externalisation des activites se poursuit, il existera une forte probabilité pour tarir les sources de revenu et donc du pouvoir d’achat dans le monde occidental, à moins que les firmes multinationales augmentent les salaires dans les pays émergents et pauvres pour compenser la contraction des débouchés en Europe et aux Etats-Unis. La mondialisaiton heureuse régie par une logique myope et supposant un pouvoir d’achat illimité dans les vieux pays industrialisés veut le beurre, l’argent du beurre et le sourire des travailleurs dépouillés de leurs outils de travail !

    Par ailleurs le commerce international agit comme le progrès technique dans ses conséquences ultimes sur l’emploi. Cela suppose la mise en place des mécanismes de compensation pour les perdants pour que le processus d’ajustement s’accomplisse sans douleur sociale. La mondialisation semble être fondée sur le mercantilisme industriel : le pays le plus agressif à l’exportation peut imposer une désindustrialisation aux autres. A cet égard l’Angleterre du XIX ième siècle en constitue une parfaite illustration dans la mesure où ce pays avait entièrement joué son industrialisation sur une stratégie de croissance de ses exportations en augmentant de manière concomitante ses importations agricoles. Les autres pays avaient dénoncé à juste raison l’échange inégal que ce partage des tâches imposait. Selon la logique de Ricardo, le papa de l’avantage comparatif, il suffit que les travailleurs migrent du secteur en déclin vers les secteurs en expansion pour que tout le monde y gagne. La réalité est bien évidemment moins rose que ce scénario optimiste. La raison en est que la capacité d’embauche des secteurs exportateurs n’est pas illimitée. En général les échanges jouent au travers du phénomène d’élimination des plus faibles et d’expansion des plus forts. Le commerce international détruit les firmes les moins efficaces et contribue à augmenter la productivité d’ensemble… La conséquence fâcheuse la capacité d’entraînement des survivants sur l’ensemble de l’économie est limitée.Les meilleures firmes ne semblent pas en mesure d’embaucher tous les perdants comme c’est le cas dans le raisonnement de Ricardo.

    En résumé le commerce international fonctionne selon une logique néodarwienne où les plus fragiles disparaissent et les meilleurs prospèrent sans que les forces du marché suffisent à offrir aux premiers une réinsertion assurée. Le problème est de savoir si les mécansimes d’accompagnement sont possibles pour que les gagnants volent au secours des perdants. Comme il est peu probable que cette éventualité se réalise, nous ne devrons pas être surpris que la mondialisation ne soit plus en odeur de sainteté auprès des peuples.

  • 2
    Richard Lecoultre

    Le monde évolue selon des modes: hier le christianisme, puis le communisme, et aujourd’hui, nouvelle religion résolvant tous les problèmes, la loi du marché. Selon ses grands-prêtres, tout le monde possède les mêmes capacités, la même immoralité, et vise les mêmes buts; tout le monde est béni par l’esprit d’entreprise, de vente et surtout de concurrence; tout le monde doit croire que le fric fait le bonheur puisqu’il permet de tout acheter.

    Soyons reconnaissants à la grande presse qui se garde bien de démentir ces mirifiques théories, étant elle-même propriété des principaux bénéficiaires du système. Quant aux partis politiques, ils ne voient aucun intérêt à informer complètement et correctement les populaces qui pourraient soudain renoncer à leurs services routiniers.

    Tant que nous aurons de quoi consommer, il n’y a guère de risques que la situation change.

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