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Un passeport ne suffit plus à légitimer sa nationalité

Pour devenir Suisse, il faut être plutôt riche, bien formé et Blanc

La nouvelle loi fédérale sur la nationalité, en vigueur depuis le 1er janvier 2018, précise les conditions de la naturalisation ainsi que la procédure à suivre. Et ce, juste après que le peuple suisse ait dit oui, en février 2017, à la naturalisation facilitée de la troisième génération. La procédure avait été lancée dix ans plus tôt par une initiative parlementaire de la conseillère nationale Ada Marra (PS/VD).

C’est l’occasion pour cette dernière de susciter une réflexion sur l’identité suisse en publiant son essai Tu parles bien français pour une Italienne! Son objectif est double. D’abord montrer la représentation que différents acteurs du pays (Parlement et partis) se font du citoyen suisse avec la logique du «nous» et du «eux». Ensuite démontrer que l’identité d’une personne ne résonne pas sans la reconnaissance des autres.

Ce bref essai, enrichi des illustrations de Denis Kormann, est agréable à lire. Les propos sont politiques, mais ils s’appuient sur le vécu personnel et familial de l’auteure.

Ada Marra est née de parents italiens immigrés dans les années 60. Elle fait toutes ses écoles dans la région lausannoise et s’engage dans la vie politique de son canton et de notre pays. Elle conserve des liens étroits avec sa famille d’origine dans le sud de l’Italie. Mais voilà, on lui fait sentir qu’elle est «une pas vraiment suisse» parce qu’enfant de migrants. Etre titulaire d’un passeport ne suffit pas à légitimer sa nationalité.

Les critères pour introduire une demande de naturalisation

Ada Marra s’interroge sur les critères définis dans la loi de 2018 pour obtenir la nationalité helvétique. Tout d’abord, il est préférable d’être plutôt riche et bien formé. Le Parlement fédéral n’est pas xénophobe; ce ne sont pas les étrangers, mais les pauvres qu’il n’aime pas. Il faut être au bénéfice d’un permis C, lié à l’obtention d’un emploi, ce qui donne une priorité aux personnes formées et d’origine européenne. Les bénéficiaires de l’aide sociale en sont exclus.

L’obligation de subir des tests de langue nationale tant oraux qu’écrits constitue un obstacle important pour nombre de candidats ne disposant que d’une formation scolaire limitée. Et Ada Marra de se demander si, dans cette logique, il ne faudrait pas retirer le passeport aux Suisses inscrits à l’aide sociale ou concernés par l’illettrisme.

Pour Ada Marra, l’identité suisse s’apparente à une roulette russe. Car aux critères fédéraux, les cantons et les communes peuvent en ajouter d’autres, ce qui introduit une inégalité de traitement. Les autorités locales disposent d’une grande liberté d’appréciation pour juger de cette intégration. Les chances d’obtenir la naturalisation pour des candidats répondant aux mêmes critères varient selon le lieu.

Nous sommes par contre sceptiques quant à sa proposition de confier cette compétence à l’administration, seule à même de garantir une égalité de traitement. Face à des décisions politiques discutables, il y a des voies de recours, mais aussi la pression des médias. On se souvient du cas de cette jeune ressortissante turque déboutée par la commune de Buchs en Argovie, son intégration ayant été jugée insuffisante pour des raisons parfaitement arbitraires.

Naturalisé, mais est-on pour autant Suisse?

La réussite de ce parcours du combattant ne suffit pas encore à convaincre tout le monde de la suissitude des candidats. Ada Marra cite un tract de l’UDC distribué lors de la campagne référendaire sur la naturalisation de la troisième génération en février 2017 affirmant qu’en 2030 la population suisse serait composée de plus de 50% d’étrangers et de naturalisés. Il y aurait donc les Suisses de naissance (les vrais), les Suisses par naturalisation (les faux) et les non-Suisses, communément appelés étrangers.

Le président de ce parti, Albert Rösti, le déplore: «Aujourd’hui on parle de naturaliser les Italiens, demain cela sera des Africains.» Pour lui et pour beaucoup de personnes, le Suisse est Blanc. Et Ada Marra de constater que si pour le Parlement, le Suisse ne peut pas être pauvre et mal formé, pour d’autres il ne peut pas être Noir non plus.

Ada Marra n’aime pas le mot secundo ou de deuxième génération. Ces jeunes sont nés et vivent ici. Les enfants ne peuvent être tenus pour responsables de l’histoire migratoire de leurs parents. La crainte de la non-intégration et la peur de naturaliser des criminels motivent ceux qui s’opposent à la naturalisation selon le droit du sol. Mais lorsqu’une personne commet un crime, son passeport pas plus que son degré d’intégration ne justifient son acte.

L’auteure s’interroge sur la tentative de l’UDC  de confisquer la définition du patriotisme et de l’identité suisse. Avec son slogan «Les Suisses votent UDC», ce parti se comporte comme les fondamentalistes  religieux qui décident de qui est un bon ou un mauvais musulman, juif, chrétien… Ce qui lui permet de stigmatiser les étrangers, les naturalisés et les Suisses qui pensent autrement.

Nous partagerons l’affirmation d’Ada Marra selon qui nos appartenances et identités sont diverses. Il y a mille façons d’être Suisse et toutes sont légitimes. «Ce qui nous lie c’est d’être citoyen d’un même pays avec ses règles démocratiques. C’est ce qui nous fait vivre ensemble.»

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Discussion

  • Si Ada Marra trouve qu’on a pris trop de temps pour la considérer comme une Suissesse à part entière, alors je lui suggère de lire l’article consacré à l’illustre famille Orelli de Zurich, dans le Dictionnaire Historique Suisse:

    Je cite un passage de cet article:

    http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F20179.php

    “Aloisio ( -> 1) est l’ancêtre de la branche zurichoise, aussi appelée Orell. Ses fils Franz et Johann Melchior Aloys ( -> 23) exportèrent des filés et des tissus de laine et de coton vers l’Italie du Nord. Tous deux furent admis en 1592 à la bourgeoisie de Zurich, mais sans droit d’accès aux charges politiques. Johann Melchior Aloys et ses descendants fondèrent au XVIIe s. les sociétés commerciales de soieries, nommées d’après leurs différentes maisons familiales (zum Mohrenkopf, im Tiefenhof, zum Spiegel, zur Sonne, zur Stelze et zum Gemsberg). Selon la statistique des exportations, elles étaient à la tête du commerce zurichois en 1700, au milieu du XVIIIe s., elles se trouvaient encore au troisième rang et en 1797 au neuvième. […] les O. se virent refuser l’octroi [des droits politiques] en 1606, 1639 et 1673. Ce n’est qu’en 1679 [soit 124 ans après l’établissement de la famille à Zurich en 1555] que le Grand Conseil accorda à toutes les branches de la famille un droit de cité complet, après que les O. eurent envisagé de transférer leurs entreprises à Berne; lors du vote, 124 des 212 membres du Conseil durent se retirer en raison des liens de parenté (parfois jusqu’au troisième degré), les O. ayant conclu au XVIIe s. des mariages avec plusieurs familles dirigeantes.”

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