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Littérature : Une vitalité insensée

Le roman de Katharina Faber, Manchmal sehe ich am Himmel einen endlos weiten Strand (Zurich, Bilgerverlag), dont nous
proposons ici quelques extraits en traduction inédite, a obtenu cette année le Prix de Rauris du premier roman
(en
Autriche). Daniel Rothenbühler le présentait dans le n° 5 de la revue
Feuxcroisés: «Un vers de Rimbaud sert de titre à ce roman, mais
l’auteure aurait aussi bien pu se laisser inspirer par Pier Paolo
Pasolini, comme le font deux de ses personnages, et choisir Una
disperata vitalità. Car c’est cela qui marque tous les personnages du
livre : leurs vies d’adultes, commencées dans les années 1970, se
révèlent n’être que de grands embrasements, nourris d’une énergie
vitale inépuisable, mais dénués de sens et de satisfaction. Ils sont
tous proches et en même temps séparés les uns des autres par cette
aliénation rêveuse qui caractérise en particulier les rapports amoureux
entre les deux protagonistes : Darja, la cinquantaine, alcoolique, et
Alain, son jeune amant, un prisonnier évadé. Tous deux, responsables de
la mort d’autres êtres humains, sont persécutés par leurs voix
fantomatiques et celles de leurs proches. Tout le récit se base sur des
voix qui se croisent, s’entrecoupent, se confirment et se démentent,
celles des vivants comme celles des morts. Ce qui confère à ce livre un
souffle à la fois épique et haletant, une fougue par laquelle on se
laisse entraîner.»

Après tant d’années, tu me manques toujours, toujours, et le matin je te cherche, les yeux fermés

(Mathias)
Elle disait quelquefois: tous les matins, toute cette blondeur au réveil, et déjà, c’était reparti pour une nouvelle dispute.

c’est
qu’on reparle de toi, à présent, et à mots couverts, ils disent que je
t’ai assassiné, ou du moins que je t’ai acculé à la mort, et quand je
fais les courses, leurs regards se referment derrière mon dos comme un
mur. Il y a juste la vieille Léar, en sortant de son magasin, je l’ai
entendue marmonner que cela faisait plus de vingt ans, maintenant,
qu’il fallait oublier tout cela, laisser cela en repos, maintenant.
C’est comme si la mer t’avait rejeté une seconde fois sur le rivage, or
ce rivage est devenu mon pays. A présent, certains veulent savoir si je
me teins les cheveux, dans leurs rapports avec moi, ils deviennent plus
hardis, ils se permettent toutes sortes de choses qu’ils ne se seraient
pas permises autrefois, ils demandent de quelle étoffe est faite ma
veste neuve, et d’où sort ce motif vieillot, ils attrapent la manche,
la tripotent en tous sens et disent par-dessus ma tête que c’est du
pied de poule, qu’on se croirait dans les années cinquante, et pourtant
le siècle se renverse déjà sur le dos aux pieds du suivant, et déjà le
suivant se gonfle d’importance, comme tout ce qui est jeune et brut,
comme Alain Noiret qui vit avec moi, dans ma maison, il prétend
s’appeler Alain Noiret, c’est un voleur, je ne crois pas vraiment que
c’est son nom, mais je crois tout ce qu’il fait, je prête foi à chacun
de ses gestes, je lui fais confiance parce que rien en lui ne brigue la
sympathie ou la compassion, parce qu’il est indifférent.
Alain est
indifférent et lent et il ne cause presque pas, parfois il enfonce son
large menton dans son large cou, comme si quelque chose lui était resté
dans la gorge, puis il retrousse les babines et montre ses fausses
dents de métal, avec lesquelles il fait peur à tout le monde. J’aime le
regarder, sa démarche fatiguée et souple, ses petites marottes, ses
ablutions, ses méticuleuses flâneries de triage à travers toute la
maison, son programme de gymnastique démodé, son sommeil éveillé,
agité. Dans tout ce qu’il fait, il suit un rituel obstiné dont il n’est
pas prêt à démordre, sous aucun prétexte Ð étrange personnage qui
choque à la folie mon fils devenu grand.

(Mathias)
Qui choque à la folie mon fils devenu grand : tout est faux, ici.

Le
soir, à présent, c’est presque toujours Alain qui fait la cuisine, et
d’un poste d’observation quelconque, je le regarde faire, hier, comme
il a été pris d’un fou rire, le vin lui a giclé par le nez et il a
qualifié ce vin, après coup, de musclé, disant que c’était un vin
musclé pour s’aventurer aussi haut, un vin sportif, et il riait de son
rire rare et muet et il avait encore la figure éclaboussée de vin, et
la chemise aussi, et juste à ce moment-là, Grégoire est rentré, sans
bruit, lui qui d’habitude fait un tapage incroyable, et debout sur le
seuil, ombre géante, il n’a pas accepté à manger, il fumait presque
sans mot dire un de ses petits cigares épais, et buvait, et sans arrêt,
il fixait Alain qui à un certain moment, s’est levé pour empiler les
assiettes, Grégoire a fumé son cigare jusqu’à la moitié seulement, puis
il l’a écrasé, m’a donné un baiser et il est parti. Quand il était
petit, il m’arrivait de le secouer sous l’effet de la colère, alors la
nuit, il glissait ses pieds froids entre mes jambes, en signe de
réconciliation, je l’ai baptisé Grégoire, dans l’allongement des
voyelles typique de ce pays, il y a la place de dire presque tout, un
nom qui semble attendre, et jusqu’à ce jour, il ignore qui est son vrai
père, que c’est toi qui es son vrai père.
(traduit par Marion Graf)

Cet article poursuit la collaboration entre la revue Domaine Public et Feuxcroisés (www.culturactif.ch)

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