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Raiffeisen, coopérative pour la forme

L’enivrante croissance du troisième groupe bancaire de Suisse a tourné la tête de son CEO

Pierin Vincenz a été placé en détention préventive début mars, suite à la plainte pour gestion déloyale déposée contre lui par cette banque Raiffeisen qu’il a dirigée avec éclat et dominée sans partage de 1999 à 2015. Cette déchéance et le silence absolu du Ministère public du canton de Zurich auront excité les curiosités et suscité nombre d’enquêtes journalistiques.
La plus documentée a paru le 19 mars sous la forme d’un très long article dans le quotidien en ligne Republik sous la signature de Lukas Hässig, celui-là même qui tient le blog le mieux informé et le plus redouté sur la place financière zurichoise, In$ide Paradeplatz. On peut compter sur la presse alémanique, économique et dominicale, pour tenir le dossier à jour.

Le succès en affaires

Dès son avènement en 1999, Pierin Vincenz donne le ton: pas question de se contenter de prendre la succession du président de la direction de l’Union suisse des banques Raiffeisen – un titre qu’avait porté son propre père de 1984 à 1992. Imposant d’emblée un vocabulaire nouveau, il devient le CEO, le Chief Executive Officer, de l’entité bientôt renommée Raiffeisen Suisse. Par la suite, Pierin Vincenz modernise résolument structures et procédures, ce qui lui vaut la considération des médias.
En fin de compte, les banques coopératives de base se retrouvent simples composantes historiques de tout un groupe de sociétés financières et de services acquises ou développées dans une volonté de croissance typiquement capitaliste. Une évolution qui rappelle, en moins diversifiée évidemment, celle des vastes conglomérats constitués par Coop ou Migros.
Actuellement, Raiffeisen, dont le siège se trouve à Saint-Gall, se présente comme le troisième groupe bancaire du pays: 3,7 millions «de clientes et de clients» qui ont déposé 164 milliards de francs; 912 sites qui représentent un tiers des points bancaires existant en Suisse; 173 milliards de francs de crédits hypothécaires en cours, soit 17,5% du marché suisse; 228 milliards de francs inscrits au total du bilan, derrière UBS et Credit Suisse.
Avec ces deux grands établissements internationaux et en compagnie de Postfinance ainsi que de la Banque cantonale de Zurich, le groupe bancaire Raiffeisen compose le quintet des banques d’importance systémique, réputées too big to fail. Celles, dit la loi depuis 2012, «dont la défaillance porterait gravement atteinte à l’économie et au système financier suisses.» A noter que l’accession au statut de banque systémique n’a pas ébranlé la faîtière Raiffeisen Suisse qui a formellement décidé en 2014 de rester fidèle à la forme juridique de la coopérative – malgré les relatives lenteurs et rigidités qui peuvent la rendre dangereusement inopérante en cas de difficultés inattendues.

La démocratie coopérative

Et la démocratie coopérative dans tout cela? On n’en est plus depuis longtemps aux caisses villageoises de «la Raiff» tenues par le secrétaire communal en même temps que l’agence AVS. La professionnalisation de la gestion et la concentration sur les sites de petites et grandes villes ont tout naturellement entraîné une diminution du nombre des sociétés locales. Leur effectif a par ailleurs été réduit par la voie de fusions fortement encouragées du temps de la présidence de Felix Walker, prédécesseur de Pierin Vincenz.
Ce dernier a évidemment poursuivi le mouvement: des quelque 500 sociétés locales recensées en 2000, il ne restait plus à fin 2017 que 255 banques Raiffeisen, coopératives autonomes dotées de la personnalité juridique. Elles comptent ensemble 1,9 million de sociétaires et tiennent chacune leur assemblée annuelle convoquée par leur propre conseil d’administration. Les sociétés locales sont regroupées en une vingtaine de fédérations régionales, dont six en Suisse romande, qui envoient leurs quelque 160 délégués à l’assemblée annuelle de Raiffeisen Suisse.
Quant à cette société faîtière, dont les banques exploitées à l’enseigne Raiffeisen sont les propriétaires, elle possède elle-même une banque privée, Notenstein La Roche – anciennement Wegelin, dont les activités non américaines ont été reprises en catastrophe en janvier 2012 – et diverses sociétés de services. Au nombre de ces dernières figure notamment la société de conseil et d’intermédiation de participations Investnet, objet de la plainte pénale déposée le 28 février dernier contre Pierin Vincenz, lequel semble avoir joué un double jeu de vendeur et d’acheteur à la fois, réalisant ainsi un appréciable profit personnel.
Sans doute pour célébrer indirectement 2012, proclamée Année des coopératives par l’ONU, le rapport annuel de Raiffeisen pour cet exercice contient quelques considérations générales sur la démocratie coopérative (p. 50), censée renforcer Raiffeisen. C’est un élément qui ressort régulièrement de la gouvernance d’entreprise telle que présentée dans les publications maison. Mais de la coopérative, Raiffeisen n’a plus guère que la forme. Dans la réalité, les assemblées annuelles, plus ou moins bien fréquentées, avalisent sans broncher les propositions de leur conseil d’administration, dont la composition demeure fermement contrôlée. Au point que même la surprenante opération de reprise d’une banque privée a passé la rampe sans protestation formelle il y a cela près de six ans.
Mais tout annonce que les affaires concernant l’ancien CEO Vincenz ne vont pas rester sans effets sur l’organisation de Raiffeisen Suisse ni sur les rapports de force au sein du groupe. Les inévitables changements vont animer le débat dans les assemblées générales des banques coopératives qui forment la base de l’édifice suisse. Une base qui s’annonce d’ailleurs soudainement plus curieuse et combative que durant la dernière décennie, vécue comme une période de beau temps et de progression quasiment automatique. Au niveau des fédérations régionales, on semble vouloir saisir l’occasion des turbulences actuelles pour développer une stratégie tendant à rééquilibrer les pouvoirs à l’intérieur du groupe.
Si le sursaut démocratique se produit au sein du groupe Raiffeisen, cette exception montrera que le succès commercial n’exclut pas le respect des principes fondateurs de la coopérative. Et cela même en dehors du secteur des assurances où la tradition mutualiste reste forte et permet le développement de grandes sociétés comme La Mobilière.
A défaut, il faudra en rester à la modeste formule traditionnelle, présentement illustrée dans le secteur de l’économie sociale et solidaire: une coopérative se constitue de bas en haut et se déploie à l’échelle de la proximité.

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