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Le rôle majeur des Anglais dans le tourisme en Suisse au 19e siècle

Laurent Tissot, «Histoire du tourisme en Suisse au XIXe siècle. Les Anglais à la conquête de la Suisse», Neuchâtel, Ed. Libreo-Alphil, 2017, 395 pages

Photo Ed. Alphil

Professeur à l’Université de Neuchâtel, Laurent Tissot est un spécialiste de l’histoire économique. Il s’est notamment intéressé au tourisme, un objet d’étude longtemps considéré comme «peu sérieux» par ses pairs… Son livre est la réédition d’un ouvrage paru en 2000, mais mis à jour en tenant compte des recherches historiographiques récentes.

C’est un travail académique: en témoignent l’imposant appareil de notes (775 au total), une liste abondante de sources, la bibliographie et l’index des noms de lieux et de personnes. Néanmoins, cette étude se lit agréablement.

Dans le processus qui a amené, à la fin du 19e siècle, des milliers de touristes vers nos montagnes et nos lacs, les Anglais ont joué un rôle capital. Ce qui explique le sous-titre du livre. Du Grand Tour aristocratique qui remonte au 16e siècle, on est passé à un tourisme industriel, favorisé par l’amélioration des moyens de transport (chemins de fer et navigation à vapeur). De 16 jours requis dans les années 1820 pour le trajet Londres-Genève, on passe à 26 heures en 1874.

Le premier chapitre, fort original, est consacré aux guides de voyage imprimés. Ceux-ci restent coûteux: en 1864, un dénommé Bradbury dépense 21 shillings pour l’ensemble de ses guides, soit une semaine de salaire d’un ouvrier anglais! Le guide se dissocie progressivement du récit subjectif de voyage qui est en vogue au 18e siècle: il a un objectif purement pratique (prix, itinéraires, qualité des auberges, horaires, etc.)

Cette évolution mènera aux actuels guides Michelin ou du Routard. On trouve cependant dans l’introduction, hier comme aujourd’hui, des considérations générales sur le pays, sa géographie, son histoire. Puis on assistera, à la fin du 19e siècle, à la publication de guides spécifiques, s’adressant notamment aux alpinistes, alors que l’ascension des Alpes, depuis la conquête du Cervin par Edward Whymper en 1865, a la cote dans les cercles de la noblesse et de la haute bourgeoisie britanniques. Enfin paraîtront des guides pour les automobilistes, les premiers adeptes des sports d’hiver, qui appartiennent eux aussi à la gentry, les personnes malades à la recherche du bon air des montagnes, et d’autres catégories encore.

Le regard sur les autochtones – les Suisses – est particulièrement intéressant: prévention contre les «indigènes» considérés comme laids, crasseux, fourbes, voleurs, en hiatus complet avec la beauté des paysages! On y dénonce «l’incessante mendicité des femmes et des enfants». Le touriste se doit, lui, de respecter les valeurs anglaises, à une époque où le British Empire domine une partie du monde. Sa vision du pays visité est donc mâtinée d’anglocentrisme, de clichés, pour ne pas dire de préjugés racistes.

Le deuxième chapitre, intitulé Voyages, accorde une très large place, légitime, à un promoteur de génie, qui fera école: Thomas Cook. Dès l’ouverture de son agence en 1841, cet adepte du mouvement tempérant voit dans le voyage un substitut à l’alcoolisme. Il organise d’abord des excursions en chemin de fer en Angleterre et en Ecosse, puis vers l’Exposition universelle de Paris en 1851. Ensuite il s’attaque au continent.

Il conclut des arrangements pour groupes. Ce sont les ancêtres des voyages organisés. Il traite avec les nombreuses compagnies de chemins de fer et réussit à créer des Swiss Circular Tickets. Il comprend que le choix d’un hôtel ou d’un restaurant s’avère pénible pour un touriste ne connaissant pas la langue du pays ni ses usages, et souvent grugé.

Après l’organisation du transport, il se lance donc dans celle du logement. En 1867, il introduit le système des coupons d’hôtel, qui limite le besoin de porter sur soi des sommes importantes en argent liquide. Il crée des chèques de voyage, qui sont à la base du principe des Traveller’s Cheques.

En 1875, 28 tours accompagnés sont organisés par Cook en Suisse. Sans qu’il s’agisse du tout d’un tourisme «de masse», on peut remarquer que le voyage se démocratise quelque peu – ce qui correspond aux vœux de Thomas Cook – et commence à concerner les classes moyennes britanniques. Quant aux lieux visités dans notre pays, on y trouve des must, tels que Lucerne, le mont Pilate et le lac des Quatre-Cantons, l’Oberland bernois ainsi que le bassin lémanique, avec parfois une extension à Chamonix.

On pourra s’étonner que, dans cette étude pointue, les Suisses soient aussi absents… En fait, rien d’étonnant à cela: tant les guides que les organisateurs de voyages recommandent aux touristes britanniques de limiter au minimum indispensable leurs contacts avec ces autochtones si peu en harmonie avec le lovely Switzerland!

Seul regret, l’absence totale d’illustrations. Celles-ci auraient rendu le livre un peu moins austère, et surtout auraient permis de visualiser certaines situations décrites.

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Discussion

  • 1
    Christiane Roh

    Pour quelque chose d’un peu plus illustré et plus facile à lire, on peut acquérir celui-ci:

    “Slow train to Switzerland: one tour, two trips, 150 years and a world of change apart” by Diccon Bewes

    C’est un compte rendu du premier voyage organisé de Thomas Cook à travers les Alpes, que l’auteur refait de nos jours en s’appuyant sur le journal d’une des ladies qui y avait pris part. Il existe je crois aussi une traduction française.

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