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L’autobiographie qui permet de mieux comprendre l’œuvre d’une artiste

Suzanne Auber, «Voilà», L’Age d’Homme, 2017, 212 pages

Suzanne Aubert (qui supprimera le t final pour son nom d’artiste) est une artiste reconnue, qui a exposé régulièrement en Suisse, en France et aux Etats-Unis. Son œuvre figure en bonne place dans plusieurs musées. Elle a rapidement abandonné la figuration pour réaliser une peinture abstraite qu’on peut qualifier de néo-expressionniste: un tachisme aux couleurs violentes, voire agressives.

On savait déjà que cette violence était la traduction picturale de blessures intimes. Or celles-ci sont révélées dans une autobiographie à la fois grave, alerte, spirituelle, qui témoigne d’une extraordinaire jeunesse d’esprit chez une femme qui ne nie pas ses 85 ans! Le récit commence par une rencontre avec Salvador Dali, qui lui offre une esquisse empreinte de son propre sperme de «génie», hâtivement récolté… Et le livre fourmille de ces anecdotes à la fois crues et amusantes. Pourtant tout n’a pas été rose dans la vie de l’auteure.

Née à Martigny en 1932, Suzanne Aubert vit très jeune le divorce de ses parents et va être séparée définitivement de sa mère. Celle-ci, alors que l’enfant a douze ans, sera victime en 1944 à Genève d’un assassinat aussi atroce que sordide, qui fera la une des journaux. C’est donc une «petite fille cabossée», placée successivement chez des membres de la famille puis dans des internats catholiques assez sinistres, dont elle brosse un tableau sans complaisance, même si certaines sœurs découvriront tôt ses dons artistiques. On peut vraiment parler d’une enfance traumatisante, marquée par des cruautés physiques et mentales.

L’auteure ne perd cependant jamais son sens de l’humour, même au milieu de scènes horribles. Au terme de ce récit d’une enfance ballottée et peu heureuse, on comprend que la peinture sera pour elle «une thérapie». Le seul reproche qu’on pourrait éventuellement lui faire, c’est sa propension à voir dans tous les événements des éléments prémonitoires de sa future carrière d’artiste. Or une autobiographie, particulièrement si elle est écrite sur le tard, n’est jamais qu’une reconstruction a posteriori du passé.

Après avoir brillamment suivi les cours de l’Ecole des arts et métiers de Vevey, et un «mariage express» qui ne durera pas, Suzanne Aubert est engagée par de grandes marques horlogères, notamment Bulova Watch, pour monter leurs stands d’exposition. Cette activité professionnelle va lui permettre de «côtoyer la jet-set internationale, stars comprises». Ce qui donne lieu dans son livre à de savoureux portraits du playboy Günter Sachs, des actrices Ava Gardner et Edwige Feuillère, ou encore de la princesse Nina Aga Khan. Plusieurs de ces personnages finiront d’ailleurs tragiquement.

Certes, elle met quelque complaisance dans le récit de ses années où le champagne coule à flots. Plaisir naïf à être invitée par les membres de cette high society? Elle ne sera cependant jamais dupe de la vanité de «ce petit monde factice». Il y a des rencontres plus profondes, comme celle qui la lie au dernier survivant du surréalisme, Philippe Soupault. La belle jeune femme a eu semble-t-il un certain nombre d’amants, épisodes suggérés mais sur lesquels elle s’étend peu. A 40 ans, elle trouvera finalement un amour qui dure toujours aujourd’hui… mais c’est une surprise que nous laissons découvrir au lecteur.

Et le livre s’achève sur une note bouleversante: une lettre remplie d’amour que lui avait adressée sa mère, peu avant son assassinat, et qui ne lui fut jamais transmise.

Suzanne Auber (cette fois sans t) parle finalement assez peu de sa peinture. Mais en filigrane, on trouvera dans cette autobiographie, dont la lecture est par ailleurs fort agréable, une série d’éléments qui expliquent son œuvre.

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