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Social-démocratie européenne: fin de parcours ou nouveau départ? (2/2)

L’analyse d’un politologue averti et l’espérance d’un vieux socialiste. L’article précédent a été publié le 04.02.2018

Photo Robert Couse-Baker

La social-démocratie a commis une erreur d’appréciation fondamentale. Historiquement attachée à l’internationalisme et à la sauvegarde de la paix par le biais d’instances supra-étatiques, elle a soutenu la globalisation et la construction européenne.

Tony Blair en Grande-Bretagne et Gerhard Schröder en Allemagne n’ont certes pas abandonné les laissés pour compte de la globalisation, mais ils ont tenté un grand écart entre les exigences du commerce mondial et les aspirations sociales. Du coup, ils n’ont pas compris que l’ambition européenne se réduisait progressivement à un projet économique néolibéral, avec des attitudes néocoloniales à l’égard de l’Europe de l’Est et du Sud. L’ambition dite «sociale» de l’Union européenne s’avère une tromperie. L’émigration à sens unique, issue de pays économiquement faibles tels que la Roumanie ou la Bulgarie, ou en provenance d’Afrique, ne corrige pas l’inégalité des niveaux de développement; elle n’améliore pas davantage le sort des pauvres qui restent sur place.

La gauche a également sous-estimé les effets de la centralisation des pouvoirs à Bruxelles: les parlements nationaux ont perdu de leurs compétences et les démocraties de leur substance. Or l’Europe est riche de sa diversité politique et culturelle, incompatible avec un projet du style Etats-Unis d’Europe. De Gaulle l’avait bien compris, qui préconisait une «Europe des patries».

Un profil plus marqué à gauche – plus près de Jeremy Corbyn que de Tony Blair pour le parti travailliste par exemple – ne suffit pas à faire face à cette situation. Car l’économie a profondément changé. Le capitalisme globalisé ne peut être jugulé en recourant aux recettes de la politique keynésienne appliquées dans les années 1970.

Les sociaux-démocrates auraient désappris le langage de leur électorat, prétend-on. Mais il s’agit de beaucoup plus que de vocabulaire. L’historien britannique Tony Judt l’a bien montré: la pénétration de la pensée néolibérale dans la société nous a fait perdre à la fois le sens de la solidarité et la conscience de la nécessité de l’action publique pour satisfaire les besoins fondamentaux, qui ne sont pas solubles dans la marchandisation à tout va. La social-démocratie s’est ralliée plus que de nécessité au dogme de l’efficacité du marché pour résoudre tous les problèmes. Elle accepte trop souvent l’application de critères exclusivement économico-financiers aux politiques publiques.

Les politiciens de gauche s’illusionnent en croyant que la démocratie et la solidarité sociale ne connaissent pas de frontières et peuvent exister en dehors d’un Etat national. C’est en réalité tout le contraire. Dans la société guidée par le marché dominent l’égoïsme des individus et leur aveuglement structurel. Ils en viennent à oublier la nécessité de rendre durable la production et la consommation, tout comme le lien entre droits et devoirs. Tout comme ils perdent la conscience du fait que l’Etat n’a pas seulement à préserver les conditions-cadres faites à l’économie, mais aussi – et d’abord – les intérêts généraux et à long terme de la société. Qu’il n’a pas seulement à garantir le plus possible de libertés, mais aussi à défendre des frontières assurant une sécurité aux citoyennes et aux citoyens, bref une patrie.

Un nouveau départ

La social-démocratie européenne doit prendre un nouveau départ qui n’exige donc pas seulement de se confronter à la politique économique liée à la globalisation. Elle doit également affronter la perte des liens sociaux et de l’intégration à l’échelle locale qu’induit une société dominée par le marché.

Que cela signifie-t-il pour la social-démocratie helvétique? Certes, elle partage largement les parcours et détours de ses partis frères européens, tels que décrits ci-dessus. Mais elle travaille dans d’autres conditions. Minoritaire dans un pays majoritairement bourgeois, la gauche helvétique n’a jamais pu imposer son agenda ni exercer une influence significative sur les grandes options de la politique nationale, comme l’ont fait hier les radicaux et aujourd’hui l’UDC. Il en va de même pour le dossier européen. La justice sociale a constitué des décennies durant la priorité du PSS. Mais ce parti a également su contester la majorité bourgeoise, voire la mettre en échec, par exemple dans les domaines des transports, de l’énergie, de la défense nationale ou des banques. Le PSS a toujours été partie inhérente au système, jouant un rôle indispensable au bon fonctionnement de la Suisse et de sa démocratie. Mais la concordance engendre une majorité inamovible qui succombe à la tentation de l’exercice du pouvoir pour lui-même, typique de ceux qui croient tout savoir et ne plus rien avoir à apprendre.

Le PSS peut-il reconquérir l’électorat qu’il entend représenter – les ménages à bas revenus et les personnes peu formées – perdu au profit de l’UDC, tout en gardant ses nouveaux électeurs aisés? En tous cas pas en suivant une ligne populiste de gauche. Par contre un positionnement plus critique en matière de politique économique pourrait s’avérer plus favorable. Pour cela, il faudrait refuser la soi-disant fatalité de l’hyperglobalisation et contester la politique néolibérale de l’Union européenne, en cherchant à les faire évoluer dans un sens plus conforme aux valeurs de la social-démocratie.

Le PSS se trouve à mi-chemin. Il a mis en œuvre ses priorités avec un certain succès en matière écologique et dans la lutte contre la privatisation des entreprises publiques. Mais rien de tel dans la politique migratoire où une troisième force fait actuellement défaut.

S’agissant des problèmes de société, le courant social-libéral européen penche vers une politique identitaire en faveur des minorités, voire de groupes marginaux. Cela constitue un cul-de-sac pour la social-démocratie: ainsi lorsque dans la politique des genres on donne plus d’importance à l’accession des femmes aux postes de responsabilité qu’aux écarts de salaire entre dirigeants et femmes de ménage. De même lorsque l’accueil généreux des réfugiés n’est pas lié à la lutte contre les causes économiques de la migration du Sud vers le Nord. Ou lorsque la politique des bourses d’études occulte le fait que les jeunes des milieux défavorisés ont cinq fois moins de chances d’obtenir un diplôme de maturité. Voilà des champs d’action en friche, ignorés par les forces politiques. En les travaillant, la social-démocratie regagnerait beaucoup de sa crédibilité politique.

Les sociaux-démocrates parviendront-ils à réinventer un modèle de société? A proposer des alternatives crédibles au libéralisme et au conservatisme en suggérant «Moins plutôt que plus de globalisation», «Dépassement des inégalités de développement économique plutôt que libre circulation» et autres projets semblables?

Il s’agit de prendre un nouveau départ plutôt que de subir une fin de parcours. Tel est mon vœu personnel de socialiste convaincu et mon espoir de citoyen aspirant à une autre Suisse.

Traduction DP d’après l’original allemand. Une version de cet article est parue dans la Weltwoche du 22.01.2018.

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Discussion

  • L’article de Wolf Linder me mets mal à l’aise. Certes, je peux adhérer à certains points de son analyse. Je note toutefois que son analyse oublie des éléments importants comme le caractère structurel de la crise actuelle et la difficulté que nous avons à intégrer les étrangers (voir le refus ubuesque d’une naturalisation de la commune de Nyon).

    Mais lorsque, dans la droite ligne de l’UDC dans sa harangue sur l’Europe, il l’accuse de n’être qu’un projet économique néolibéral, il ignore ou feint d’ignorer l’essence du projet: une organisation fédérale de l’Europe qui nous évite les guerres que nous avons régulièrement subies depuis l’émergence des Etats nations et la défense d’un mode de vie fondé sur nos valeurs judéo-chrétiennes et gréco-romaines; défense d’autant plus urgente à l’heure de l’émergence de la Chine et du déclin des Etats-Unis. Que le Suisse moyen, lorsque l’on parle d’Europe, ouvre son porte-monnaie et compte ses sous, je peux l’admettre; j’en attends plus d’un politologue averti. Son argumentaire est identique à celui de l’UDC. Il intègre un illogisme. Si le programme de l’UE se réduisait progressivement à un projet économique néo-libéral la Suisse y souscriraient immédiatement puisque nous sommes des partisans inconditionnels du libre-échange et que c’est justement ce que nous aimerions négocier avec l’Europe!

    Mais prétendre, sans le justifier d’aucune manière, (aligner une tautologie: “l’Europe est riche de sa diversité politique est culturelle” et dire que c’est incompatible avec un projet du style États-Unis d’Europe n’est qu’une affirmation, pas une démonstration) que “la démocratie et la solidarité sociale ne pourraient exister que dans le cadre de l’état national” nous rappelle dangereusement des théories datant d’avant la seconde guerre mondiale. Et la référence à De Gaulle, dernier homme politique du 19ème siècle, est significative!

    Je trouve incroyable qu’un politologue suisse, connaissant le fédéralisme, pense qu’il est inadapté à l’Europe, et qu’aujourd’hui les problèmes d’indépendance, politique et économique, de sécurité, d’écologie, puissent se résoudre dans un cadre national alors qu’aucune nation, à commencer par la notre, ne peut plus vivre en autarcie. Nous somme libres, nous Suisses, de vivre libres et indépendant, comme un bouchon sur la mer. Mais ne nous plaignons pas si le vent nous pousse dans une direction que nous ne voulons pas.

  • Que signifie “être de gauche” ? Ma compréhension est faire tout pour humaniser et pour repousser l’inhumain, sous le triptyque de liberté, égalité et fraternité. Créer des conditions dans lesquelles l’être humain puisse (i) devenir humain et adulte – j’ajoute libre et responsable – et (ii) viser à la vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes, pour utiliser un langage ricoeurien. L’autre joue un rôle essentiel dans ce concept, mais encore plus la persévérance du sujet dans le développement de sa capacité à être à même de répondre à cette exigence. L’Etat joue un rôle important dans la détermination et la protection des conditions qui permettent le développement de ces potentialités, dans des conditions d’équité et de justice. Ce qui est valable pour l’économie – conditions cadres – doit l’être de plus forte raison pour les individus. Aujourd’hui, j’ajouterais la protection de l’environnement.

    Un sympathisant socialiste ou social-démocrate n’est ainsi pas forcément de gauche. Il peut être par exemple un communautariste post-moderne défendant pour des minorités des droits qui vont à l’encontre des valeurs fondamentales de l’Etat et donc de la collectivité; il peut être un pur défenseur des acquis de sa classe professionnelle sans aucun sens de son possible privilège. Des prétentions typiquement de gauche telles que salaire minimum ou âge de la retraite peuvent émaner de partis de droite tels que la Lega ou le MCG. Dans la dimension “ouverture au monde” versus “orientation nationale”, les ouverts au monde de tous les partis démocratiques s’entendent mieux entre-eux sur par exemple l’Europe qu’avec les orientés nationaux de leur parti, ce qui est valable mutatis mutandis pour les orientés nationaux de tous les partis. L'”oubli” de l’environnement dans le nouveau contrat de coalition n’est pas surprenant pour le SPD de la place industrielle qui n’en n’a jamais eu cure.

    Il est intéressant de constater que des valeurs de gauche sont souvent représentées par des ONG telles qu’Amnesty International, Transparency International, WWF, Greenpeace, et beaucoup d’autres. Ce qui indique l’importance que ces institutions devraient avoir pour la gauche. C’est de là que pourrait naître un renouveau.

  • Les articles de Wolf Linder me mettent aussi un peu mal à l’aise, mais pas pour les mêmes raisons que Jaussi et Bossoney.

    D’un côté je me réjouis qu’un politologue socialiste finisse par ouvrir les yeux et comprenne que la soi disant “gauche” a creusé sa propre tombe en embarquant sans aucun esprit critique dans l’illusion sans-frontièriste , immigrationiste, multiculturaliste et pro européenne, alors que tous ces projets faisaient partie d’un plan du capital globalisé pour annuler entièrement tous les acquis sociaux keynésiens de l’après guerre.

    Et le résultat est là. Ces acquis sociaux sont annulés effectivement. Les classes laborieuses et ouvrières, les salariés en général, ont été complètement abandonnés à la précarité et livrées à la concurrence d’une main d’œuvre issue du tiers monde, soit par délocalisations, soit par importation massive de cette main d’œuvre quasi servile sur le territoire national. Et le tout avec l’encouragement actif de la “gauche humaniste”. (Il est à noter d’ailleurs que plus personne surtout à gauche n’ose parler de classes laborieuses ni ouvrières, ce qui démontre bien la véritable trahison sociale d’un PS qui est devenu un parti de classe, représentant les fonctionnaires aisés et universitaires, acquis aux idées post-modernes et bénéficiant d’un privilège de statut. Le PS ne parle plus que de “classe moyenne”, mais les petites gens, suisses, qui les défend?)

    Pourtant la prise de conscience de l’auteur, qui accepte de publier son mea culpa dans la … Weltwoche, laisse mal à l’aise. Car elle est trop tardive. C’est en 1980 qu’il aurait dû sonner le tocsin et avertir que l’Union Européenne était un piège néo libéral au service des multinationales. C’est depuis 30 ans que la gauche devait avertir des dangers de l’immigration. Maintenant il est trop tard. Le mal est fait.

    Enfin cette lucidité tardive devrait l’amener à tirer les conclusions de ses propres raisonnements. S’il était conséquent il devrait aujourd’hui fustiger tous les parlementaires qui ont violé la Constitution en refusant d’appliquer la demande instante de la base populaire qui veut stopper l’immigration. En d’autres termes il faudrait que l’auteur exige la résiliation de l’ALCP. Mais celà, évidemment, il ne le fait pas. Il reste prisonnier des impensés bien pensants de son milieu. Par conséquent son propos est vain. Plus jamais cette gauche là ne pourra retrouver la faveur de l’électorat populaire si elle se refuse à tirer les conclusions de ses constats désabusés, et trop tardifs.

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