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Social-démocratie européenne: fin de parcours ou nouveau départ? (1/2)

L’analyse d’un politologue averti et l’espérance d’un vieux socialiste

Photo IISG
Photo IISG (licence CC)

Libéralisme, conservatisme, socialisme, telles sont les idées politiques qui ont marqué les démocraties occidentales au cours du 20e siècle. Leur signification sociale a évolué, tout comme l’influence des partis politiques qui les ont portées.

Le conservatisme, incarné depuis 1945 par les partis démocrates-chrétiens et leur vision du monde, a connu dans plusieurs pays une renaissance sous une forme nationaliste et partiellement populiste. Plus personne ne parle aujourd’hui de l’ordolibéralisme d’inspiration allemande qui confiait un rôle important à l’Etat. Les cartes maîtresses du néolibéralisme – marchés sans frontières et Etat minimal – sont devenues des modèles imprégnant la pensée bien au-delà de la politique.

Et le socialisme? L’effondrement du socialisme d’Etat a marginalisé les idées communistes, là où elles n’ont pas simplement disparu. La social-démocratie, représentante des intérêts des salariés face au capital, a contribué de manière décisive à l’édification des démocraties sociales occidentales. Mais au cours des deux dernières décennies, elle a non seulement subi une érosion de son électorat, mais, plus grave encore, elle n’a pas réussi à développer de nouvelles idées pour contrer les modèles néolibéraux et national-conservateurs.

Les explications du déclin des partis sociaux-démocrates ne manquent pas. S’ils ont réussi à attirer les fonctionnaires et nombre de personnes bien formées, ils ont perdu les salariés de l’industrie, elle-même en recul, ainsi que les ouvriers et les employés peu qualifiés.

Le profil de la gauche pâlit. L’Etat social a acquis progressivement un statut de normalité qu’incarnent aussi bien la chancelière Merkel que son prédécesseur Schröder. On pense que l’Etat social a atteint son apogée, rendant ainsi superflue la social-démocratie.

Comment en est-on arrivé là?

La première réponse, évidente: l’immigration! Dans la plupart des pays européens, la gauche s’est opposée à une limitation de l’immigration. Une attitude décisive pour comprendre l’abandon du PSS par les travailleurs dès les années 1970, l’effondrement du parti socialiste français tout comme les récentes défaites des socialistes allemands et autrichiens. De même, la libre circulation des personnes a constitué le motif décisif du Brexit: en Grande-Bretagne comme ailleurs, les milieux populaires vivent et pensent l’immigration d’une tout autre manière que les partisans de la libre circulation, de droite comme de gauche.

La deuxième réponse n’est guère plus éloignée: le populisme! Voilà la raison de ce nouveau conservatisme qui, aux Etats-Unis comme en Europe, a siphonné l’électorat du camp social-libéral. En effet, la plupart des partis nationalistes-conservateurs donnent dans le populisme et cette rhétorique qui stigmatise les «fausses» élites «immorales». Les populistes aspirent au pouvoir avec la prétention d’être les seuls à représenter la «vraie» volonté populaire. Cette rhétorique trompeuse monterait l’électorat contre les forces politiques raisonnables et contribuerait à l’affaiblissement des forces social-libérales.

Le diagnostic n’est pas entièrement faux. Mais il ignore le fait que le populisme ne se réduit pas à une simple rhétorique. Aux Etats-Unis tout au long du 19e siècle, on observe un fil rouge qui explique son succès. Le populisme mobilise les perdants de l’évolution économique et sociale. Trump aux Etats-Unis, Le Pen en France, Orban en Hongrie, Kaczinsky en Pologne, tous rassemblent les perdants, les déçus, ceux qui se sentent impuissants.

Il a fallu la victoire de Trump pour que les élites dirigeantes comprennent qu’aujourd’hui de larges couches sociales – dans les rust belts, ces régions américaines abandonnées par l’industrie, en France dans les banlieues et les provinces en déclin économique, mais également dans les pays d’Europe centrale – se sentent dépassées par le rythme des transformations de leur société. Et, progressivement, les élites prennent conscience de la réalité: cette perte de confiance observable chez les perdants résulte non seulement de problèmes «ressentis» ou imaginaires, mais aussi de préoccupations bel et bien réelles.

Ces problèmes, aussi différents soient-ils d’un individu à l’autre, ont un dénominateur commun: la globalisation que l’économiste américain Dani Rodrik appelle «l’hyperglobalisation», le préfixe indiquant ses excès. La libre circulation des capitaux, des biens et des services ainsi que des personnes a certes amélioré le niveau de vie de beaucoup de gens. Mais, dans tous les pays concernés, elle a fait des perdants dans différentes catégories sociales. La délocalisation des emplois dans les pays à bas salaires a provoqué un taux de chômage que de nombreux pays européens n’avaient plus connu depuis la crise des années 1930. Pour les travailleurs les moins qualifiés, la globalisation représente une menace plutôt qu’une chance. Leurs emplois sont menacés et leurs salaires diminuent.

Ils supportent les inconvénients de l’immigration et se sentent dégradés. Les classes moyennes ne sont pas épargnées: leurs revenus stagnent alors qu’un petit nombre accapare la richesse. Réduction d’impôts pour les entreprises et les mieux lotis, coupes dans les prestations sociales: ainsi se résume le programme néolibéral en vigueur en Europe, du Portugal à la Pologne.

Voilà qui devrait favoriser la gauche classique qui milite pour la protection des salariés contre les intérêts du capital. Pourtant les perdants de la globalisation ne se tournent pas vers la gauche, mais vers les droites et les nationalistes-conservateurs. Pourquoi?

(Lire la suite)

Traduction DP d’après l’original allemand. Une version de cet article est parue dans la Weltwoche du 22.01.2018.

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Discussion

  • “Je ne pardonne pas à la gauche d’avoir abandonné la laïcité” a dit Elisabeth Badinter. D’autres pourraient dire: “on ne pardonne pas au sociaux démocrates d’avoir soutenu, en Allemagne, un socle de 20 – 25 % de bas salaires, dont 15 % sont précaires”, ou “on ne pardonne pas à la social-démocratie d’avoir accepté la mondialisation comme une contrainte inévitable”, ou “on ne pardonne pas aux sociaux démocrates d’avoir réformé leurs programmes pour être plus compatibles avec l’économie et non pas avec une amélioration de la qualité de vie pour tous” ou “on ne peut pardonner à la social-démocratie d’avoir maintenu la consommation et la croissance comme des dogmes”. On peut regretter que les sociaux-démocrates aient produits par exemple des Craxi et Papandréou, des Blair et Schröder et aient oubliés par exemple les Brandt, Palme.

    La social-démocratie est une éthique, représente dans l’inconscient le mieux les idéaux de liberté, égalité et fraternité, de démocratie. C’est un parti de valeurs. Lorsqu’il en dévie sans correctif, il déçoit forcément, fait des laissés-pour-compte, des cocus. Perte de confiance, voire colère.

    Sans vouloir préjuger de la suite de l’article de Wolf Linder que DP publiera je pense (je ne vai pas acheter la Weltwoche ou payer pour lire son site), ces facteurs ne doivent pas, à mon avis, être sous-estimés. Surtout chez ceux qui constituaient la base du parti: les travailleurs salariés traditionnels. Traditionnels car il existe aussi un précariat dans le monde des créatifs, des artistes, avec une autre échelle de priorités, qui tient (encore ?) à des valeurs assurant pour tous un bon vivre ensemble.

    “La raison de la politique est la liberté, et son champ d’expérience est l’action…” “Sans les autres, qui sont nos égaux, il n’existe aucune liberté” (Hannah Arendt).

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