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No Billag: les effets pervers d’un individualisme égoïste

Bien au-delà de la redevance, c’est l’existence même d’un service public de l’audiovisuel qui est en jeu

Photo Jana Vanden Eynde

Une proposition loufoque, exprimée entre amis autour d’une bière en fin de soirée. C’est ainsi, selon ses concepteurs, qu’est née l’idée de lancer une initiative pour la suppression de la redevance radio-TV.

L’analyse des arguments à l’appui de cette Bieridee et de ses conséquences dévoile pourtant un enjeu autrement plus important que la seule question de la redevance. Ce trio estudiantin, rejoint bientôt par les Jeunes libéraux-radicaux et UDC, conjugue tout à la fois un individualisme exacerbé et une foi aveugle dans les bienfaits du marché que persistent à propager les facultés d’économie.

On peut ainsi résumer le précepte majeur de ce trio: «Je ne paie que ce que je consomme et je suis seul maître de mes choix.» L’argumentaire du comité d’initiative reprend et développe cette posture. Imposer une redevance reviendrait à violer le droit à l’autodétermination. Le consommateur sait ce qui lui convient, et l’argent qu’il économise grâce à la suppression de la redevance lui permettra d’exercer librement son choix. Dans cet univers rêvé, le consommateur-client devient le roi d’un marché qui, par nature, lui offre la plus grande diversité au meilleur prix, concurrence oblige.

Marché: le maître mot est lâché. Nos apprentis économistes croient pouvoir appliquer aveuglément le modèle du marché à l’audiovisuel helvétique. Prétendre, comme ils le font, que le quasi-monopole de la SSR empêche l’émergence de nouveaux acteurs et d’une saine concurrence source d’innovations, c’est ignorer les caractéristiques de ce marché particulier, à savoir sa dimension restreinte et son cloisonnement. Pour tenir le coup sur ce marché national, il faut disposer de moyens financiers dont seule une institution comme la SSR peut disposer grâce à la redevance. Et même au plan local, les radios et TV existantes vivent largement de la part de la redevance qui leur est attribuée.

Sans redevance, l’audiovisuel suisse se réduira à des émetteurs locaux à programmes restreints. Car la manne publicitaire dont bénéficie actuellement la SSR bénéficiera en priorité aux TV étrangères qui aujourd’hui déjà captent les deux tiers de l’audience. Dépendance des chaînes étrangères, offre de prestations partielles – sports, films et séries notamment – payantes ou/et lardées de spots publicitaires, voilà l’avenir radieux que nous réserverait l’acceptation d’une initiative qui, au travers de la suppression de la redevance et de toute forme de subventions fédérales, vise en réalité la disparition de la SSR.

Le texte de l’initiative, même si ses partisans se montrent très discrets sur le sujet, signifie la fin du service public de l’audiovisuel en Suisse. En effet, l’initiative abroge l’article 93 alinéa 2 de la Constitution fédérale, celui qui précisément définit les exigences – libre formation de l’opinion, prise en compte des particularités du pays, présentation fidèle des événements et de la diversité des opinions – auxquelles doit répondre le service public. Un abandon qui aurait des conséquences désastreuses sur le fonctionnement de la vie démocratique.

Cette initiative ne constitue pas une action isolée conjuguant divers mécontements à l’égard de la SSR. Elle s’inscrit dans un agenda plus général de privatisation des services publics tel que promu par Avenir Suisse.

Sous prétexte de protéger le contribuable des risques liés aux aléas que ne manqueront pas de rencontrer les entreprises publiques et pour améliorer leurs prestations grâce à la concurrence, il faut dégager les collectivités publiques de tâches que le secteur privé exécuterait de manière plus efficace. Dans le viseur, Postfinance, les banques cantonales, l’assurance des bâtiments là où elles font encore l’objet d’un monopole public, Swisscom que la Confédération devrait abandonner aux investisseurs privés. Comme le note Niklaus Ramseyer sur le site Infosperber, toutes les infrastructures et institutions qui contribuent au succès du modèle helvétique devraient tomber dans l’escarcelle du secteur privé.

Parmi les tenants de ce désengagement, on trouve très régulièrement les troupes de l’UDC. Ainsi la majorité de son groupe parlementaire ainsi que ses sections zurichoise et vaudoise ont approuvé la suppression de la redevance radio-TV. La demande de privatisation de Swisscom émane de ses rangs.

Ce même parti ne cesse de flatter le sentiment patriotique de la population en stigmatisant la présence étrangère et le prétendu impérialisme européen. Mais dans le même temps, il s’engage systématiquement en faveur de la réduction de la puissance publique à la portion congrue, n’hésitant pas à livrer aux forces du marché les institutions et les infrastructures qui constituent l’identité du pays et font sa force. Un double jeu à dénoncer sans relâche.

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Discussion

  • D’accord avec J.D. Delley. Ce qui m’étonne le plus (un euphémisme), c’est d’avoir entendu par 2 fois le même reproche au CF: de ne pas avoir de plan B. La 1ère fois de la part d’un initiant zurichois, la 2ème fois de la part de Monsieur Rime. En d’autres termes, si l’initiative devait être acceptée, c’est le CF qui devrait répondre des conséquences néfastes. Laissez-nous jouer à la démocratie directe avec des initiatives même extrêmes, c’est notre droit, mais malheur au CF s’il y a des conséquences néfastes. Une mentalité d’enfants gâtés sans responsabilité. Donc non libres. C’est la négation de la démocratie directe.

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