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Les jongleurs de la finance dédaignent les filets de sécurité

«Too big to fail», toujours

Photo Anders Sandberg
Photo Anders Sandberg (licence CC)

Il y a maintenant 10 ans, la plus grave crise financière de l’après-guerre a conduit l’économie mondiale au bord du gouffre, détruisant quantité de valeurs et réduisant au chômage des millions de salariés. Pourtant, les bonnes résolutions prises alors pour éviter la répétition d’une telle catastrophe n’ont pas résisté longtemps à l’appât du gain à court terme.

Les Etats-Unis veulent desserrer les contrôles sur les banques d’investissement, canal privilégié d’opérations à haut risque qui ont provoqué la crise de 2007. Et les pays européens se montrent plus soucieux de préserver leurs champions nationaux face à la concurrence que de leur imposer des règles garantes de leur solidité.

Dès 2010, le Comité de Bâle, régulateur de la finance mondiale, a bien adapté ses recommandations. Et la Suisse a mis en place un dispositif plus sévère, notamment en matière de fonds propres et de liquidités (DP 1904). On comprend pourquoi les banques cherchent à préserver leur marge de manœuvre en minimisant les obligations imposées par les pouvoirs publics. Une élévation du taux de fonds propres relatif à leur bilan signifie arithmétiquement une baisse de rentabilité de leur capital et donc des rémunérations de leurs dirigeants. Mais un capital propre insuffisant augmente les risques d’insolvabilité de l’établissement en cas de coup dur. L’Etat se doit alors d’intervenir si la banque joue un rôle déterminant dans l’économie nationale: la banque est trop importante pour faire faillite. La Suisse a connu ce scénario en 2008 avec la déconfiture d’UBS.

Obliger les banques à disposer d’une capitalisation suffisante vise à mettre fin à ce scénario: une prise de risque inconsidérée génère à court terme des profits pour les actionnaires et les dirigeants, puis des pertes assumées par les contribuables. Mais les banques résistent pied à pied et savent faire valoir leurs arguments auprès des autorités. Les plus grandes comme UBS n’hésitent pas à évoquer la menace à peine voilée de délocalisation. Elles prétendent que des exigences trop élevées en matière de fonds propres réduiraient leur capacité de faire crédit à l’économie. Or les banques cantonales et régionales, pourtant soumises à des prescriptions plus sévères, ne semblent pas trop gênées dans leurs activités de financement des entreprises et des particuliers. Par ailleurs une banque fortement capitalisée peut emprunter à meilleur compte qu’un établissement jugé à risque.

Arguments et menaces font effet. En novembre dernier, le Comité de Bâle a précisé les derniers éléments de la régulation bancaire dite Bâle III. Les banques continueront de calculer et de pondérer leurs risques selon leur propre modèle. Pour la NZZ, il apparaît clairement que les régulateurs – représentants nationaux des banques centrales et des organes de contrôle – ont privilégié le point de vue de leurs établissements financiers au détriment de la stabilité du système financier. Le résultat reflète plus un compromis entre banques que la décision d’une autorité vouée à réguler ce secteur. Les banques se plaindront néanmoins de l’inflation réglementaire qui les étrangle et leur coûte cher. Mais elles persisteront à refuser une règle simple, à savoir l’exigence de fonds propres beaucoup plus élevés (30 à 40% du bilan) qui permettrait de supprimer le corset qui, prétendent-elles, les étouffe.

En Suisse, l’influence prépondérante des banques dans le processus d’élaboration et l’application de la réglementation les concernant n’est plus à démontrer. Ainsi le Parlement a sévèrement affaibli le projet de loi sur les services financiers, censé protéger les consommateurs, mais qui de fait décharge les conseillers financiers de leur responsabilité. Quant au Conseil fédéral, répondant à des parlementaires s’inquiétant du rôle de Credit Suisse dans le scandale du prêt au Mozambique (DP 2179), il ne voit pas d’urgence à intervenir (ici et ).

Attendons donc la prochaine crise, car tous les ingrédients – forte dette, fortes liquidités et régulation financière insuffisante – sont là pour qu’elle éclate.

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Discussion

  • L’activité de lobbying est fluctuante à l’image de la conjoncture économique: en période de crise, souvent provoquée par leur appétit insatiable pour le risque et donc pour l’appât du gain à court terme, les banques adoptent un profil bas tout en sachant que les contribuables et la banque centrale volent à leur secours en raison notamment du risque systémique. En période d’accalmie le lobby bancaire reprend du poil de la bête et réclame le démantélement du dispositif réglementaire. Lequel est censé pourtant protéger non seulement la société de la socialisation des pertes, mais aussi les banquiers eux-mêmes contre leur propre excès et leur vision myope. Le seul enseignement que les banques sembleraient avoir tiré de la crise de 2008 est que celle-ci est un accident de parcours et que la régulation publique est néfaste à leur business et, partant à la croissance et à l’emploi. Sans parler du fait qu’elles contineuent à se considérer qu’elles sont mieux placées que quiconque pour évaluer les risques associés aux crédits accordés à leur clientèle. Cependant il y a un hic: si ce savoir-faire avait été sans faille, on n’aurait jamais eu de crise de subprime avec la sous-estimation des risques d’insolvabilité des ménages fragiles!

    Par ailleurs les banquiers américains ont toujours rêvé d’un homme d’affaires à la Maison-Blanche. Leurs attentes ont été comblées avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. En effet, en accord avec ses promesses électorales, ce dernier a lancé le détricotage de la régulation bancaire et financière. Ainsi pour lui la loi Dodd-Frank est un désastre pour l’économie.

    Toutefois cette déréglementation bancaire est de nature à engendrer une concurrence déloyale à l’égard des autres banques de la zone OCDE, y compris les banques suisses. Par exemple UBS menace de délocaliser ses activiés pour échapper aux exigences en matière de fonds proprses, lesquelles sont plus sévères en Suisse qu’ailleurs comme nous le fait remarquer M.Delley.

    L’absence d’harmonisation des règles et dispositifs de régulation bancaire et financière à l’échelle internationnale accentue les mouvements de délocalisation et accroît le risque d’instabilité du système financier. Au risque de me faire l’avocat du diable, l’argumentaire des dirigeants d’UBS comporte une part de vérité, dès lors que les banques ne sont pas traitées de la même manière en matière de régulation bancaire. A cet égard, M. Delley nous invite à relativiser les plaintes des grandes banques Suisses par le fait que les banques cantonales s’en tirent bien, alors qu’elles sont soumises aux mêmes contraintes réglementaires et aux mêmes inconvients des taux négatifs de la BNS.

    Cette observation deviendrait sans doute pertinente si l’on prenait en considération la répartition du capital des banques entre les actionnaires privés et publics. Par exemple, le capital de la BCV est détenu à hauteur de 67% par l’Etat de Vaud, alors que le capital d’UBS est détenu intégralement par le secteur privé. En clair  la banque aux trois clés est soumise à une forte pression des actionnaires en matière d’exigence de rentabilité, sachant qu’elle a connu ces dernières années toute une série de difficultés liées au poids de provisions pour litiges et aux charges de restructuration après son sauvetage par la BNS. Quant à la BCV, elle continue de distribuer de généreux bénéfices, année après année, à ses actionnaires privés et au canton de Vaud. Ce qui frappe c’est que le dividende par action est d’une stabilité remarquable sur la période 2009-2017, et il varie dans une fourchette de 30 francs à 33 francs, et cela malgré le fait que la BCV soit confrontée au même environnement réglementaire que les autres banques.

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