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Jean d’O et Johnny, ils sont aussi à nous

Suisse francophone et culture française

Photo Cédric Sandoz
Photo Cédric Sandoz (licence CC)

Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday décèdent à 24 heures d’intervalle. Envolées lyriques dans la presse française, davantage de réserve chez nous. Comment nous situer en Suisse romande?

Nous avons pu lire dans 24 Heures au sujet de Johnny – depuis plus de 50 ans on ne l’appelle que par son prénom – qu’il s’agit d’une perte pour la francophonie. Mais ce mot ne convient pas du tout. «Francophonie» évoque au pire des liens paternalistes entre la France et ses anciennes colonies et au mieux une organisation destinée à promouvoir la langue française dans le monde.

Nous faisons partie naturellement de la culture française; la plupart des régions romandes ont parlé cette langue bien avant la majorité des provinces françaises pour cause de réforme protestante et de lecture de la Bible; nous en utilisons juste une variante régionale, ce qui participe de notre identité helvétique.

Jean d’Ormesson est volontiers présenté comme l’ultime incarnation aristocratique de l’esprit français des salons du 18e siècle, une sorte de continuateur de Choderlos de Laclos qui aurait pu dialoguer avec Mme Geoffrin et échanger des confidences avec Julie de Lespinasse. Donc quelqu’un de totalement français et qui nous est finalement très étranger? Pas du tout.

Jean d’O, puisqu’on l’appelait familièrement ainsi, avait en proportion sans doute autant de lecteurs en Suisse romande qu’en France. Genève et Lausanne ont aussi connu les salons littéraires de Voltaire à Mme de Staël. Voici quelques dizaines d’années, le Journal de Genève ou la Gazette de Lausanne propageaient la même culture savante et désinvolte que Le Figaro dirigé voici 40 ans par notre aristocrate français. Il passait une bonne partie de l’été dans sa maison familiale de Laupen dans le canton de Fribourg, car la mère de sa femme était Suissesse. Jean d’Ormesson, écrivain et homme de culture, est en fait autant à nous qu’aux Français… et pourtant nous ne le ressentons pas vraiment ainsi.

Il en va un peu de même pour Johnny Hallyday. «Johnny, c’était la France» écrit Le Monde dans le numéro spécial consacré à l’idole le lendemain de son décès et, plus ironiquement mais avec tendresse, le surlendemain «Johnny c’est Victor Hugo». En Suisse romande, il y a aussi des imitateurs du rocker  comme en France et comme pour Elvis aux USA. Nous avons aussi des clubs de fans avec des murs entièrement tapissés de photos et de coupures de journaux de l’idole.

Johnny a joué le même rôle pour des générations de Romands que pour les Français et il a probablement fait en proportion autant de spectacles en Suisse romande qu’en France. Il a vécu – plus ou moins – à Gstaad de 2006 à 2012 pour échapper aux rigueurs du fisc français. Il est donc aussi à nous Johnny… mais pas vraiment non plus.

Jean d’Ormesson comme Johnny Hallyday faisaient partie de notre univers intime, mais ils sont bel et bien et d’abord français. Voilà quelque chose de très compliqué, voire impossible à expliquer à nos compatriotes alémaniques. Nous sommes totalement suisses et nous participons en même temps totalement à la culture de notre grand voisin d’outre-Jura. Johnny ne chantait pratiquement qu’en français et il a réussi, avec l’aide de ses compositeurs et paroliers, à acclimater le rock et le blues à notre langue.

Au fond l’une des forces de la Suisse, c’est sans doute de n’avoir pas transformé en repli identitaire la difficile relation des Alémaniques avec l’allemand et le vague sentiment des Romands de ne pas se sentir toujours reconnus par les voisins français mais, au contraire, de réussir à se projeter vers l’extérieur. Nous sommes cosmopolites, pas provinciaux. Mais tout de même, Jean d’O et Johnny, franchement, ils sont aussi à nous…

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Discussion

  • C’est curieux qu’il parle de sa maison de Laupen, peut-être pour se protéger des paparazzi… En réalité il était propriétaire par sa femme (dont la mère était née Simone de Lenzbourg, d’une des çes familles fribourgeoises anoblies au service étranger) du très joli petit château de Vogelshaus à Bösingen. Il est vrai que Bösingen est tout près de Laupen. Les plans de cette propriété sont dus au même architecte que le bâtiment XVIIIIe du couvent de Hauterive, rénové à l’époque par un abbé de la famille de Lenzbourg, qui était en même temps évêque de Lausanne, Genève et Fribourg.

    Au chapitre des liens de Jean d’Ormesson avec la Suisse, vous auriez pu parler aussi de son amitié avec Jeanne Hersch qui etait sa collègue à l’Unesco.

  • Merci de votre billet. Cependant, il n’est pas très juste d’écrire que Johnny n’a pas chanté en anglais. Au contraire, il a fait pas mal de tentatives dans cette langue mais étrangement, parce que certaines chansons interprétées en anglais sont tout simplement superbes comme “L’Attente”, elles n’ont pas eu l’écho et le retentissement international et mondial qu’elles méritaient. Johnny voulait devenir planétaire. Il est resté très Français malgré son envie de donner à ses chansons plus de couleurs internationales…mais sa mort le rendra peut-être finalement mondial… On ne connaît pas le destin post-mortem des stars…et du plaisir d’écouter leurs chansons dans une autre langue que la langue maternelle…ou anglaise.

  • La nécrologie peut parfois constituer une excellente occasion pour jeter un regard intime sur ce qu’on est, en l’occurrence sur sa propre identité. L’article de M ; Guyaz se livre à cet exercice, notamment quand il revendique l’héritage de Jean d’O et de Johnny tout en affirmant en même temps que ces derniers sont avant tout français. L’interrogation est traversée par une tension permanente entre l’existence de la Suisse romande dans l’ombre du rayonnement culturel de son grand voisin d’outre-Jura et sa volonté de s’en émanciper, et donc de s’en distinguer pour affirmer son identité en accord avec son histoire, sa géographie et ses institutions politiques, quand bien même elle partage la langue et la culture avec la France. Cette aspiration ambivalente à être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de l’influence culturelle de Paris, un peu à l’instar de l’anneau de Mobïus, constitue la singularité de la Suisse romande, C’est pourquoi celle-ci ne saurait se réduire à une province française au plan culturel.

    Mais en vérité cette interrogation n’est pas nouvelle et la Suisse romande n’a pas attendu la disparition de Jean d’O ou de Johnny pour se poser cette question existentielle quelle qu’ait été d’ailleurs l’influence des deux défunts français sur les Romands. En littérature par exemple cette quête de soi et l’évasion hors de soi va de Rousseau à Jean Starobinski. En tout cas la Suisse romande ne peut se définir au plan culturel que dans un décalge fécond pour reprendre l’expression du vaudois Ramuz. Ce n’est pas seulement le décalage avec la France mais aussi le décalage avec soi. Citons Ramuz à ce propos : 

    « N’oublions pas que nous sommes sur toutes les frontières : celles de trois langues et de trois grandes civilisations, celle de deux dialectes, oc et oïl ; posés au point précis où les eaux hésitent entre le Rhône et le Rhin ; car peut-être que cet embarras ne va pas sans une certaine richesse ; peut-être suppose-t-il justement un grand nombre de possibilités entre lesquelles nous avons à choisir…. Nous ne sommes chacun qu’un tout petit morceau du monde : ce qu’il importe seulement c’est que chacune de ces infimes parties du monde prenne conscience de l’ensemble où elle se trouve engagée, tout en sauvegardant son autonomie. On va trop vite, allons lentement : ainsi l’équilibre sera rétabli. (…) Utiliser ce qu’on a d’abord, et utiliser ce qu’on est et avec des moyens à soi, c’est le conseil que me donnait Paris, au moment même où je le quittais. »
     
    Enfin un mot à propos de la rigueur du fisc français qui était à l’origine de l’exil doré de Johanny en Suisse. Il n’est un secret pour personne que le système fiscal français, en dépit de ses nombreux défauts, n’est pas l’enfer que dépeint régulièrement la droite sans nuance dans les colonnes du journal Le Figaro dont Jean d’O était le directeur. En réalité le système fiscal se caractérise par des assiettes trouées de niches fiscales qui profitent avant tout aux couches aisées dont Johnny faisait partie.

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