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Littérature: les prémices de l’horreur

Un Goncourt bref, dense, inattendu et de longue portée

Photo Actes Sud
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La deuxième guerre mondiale figure l’horizon de L’Ordre du jour. Le bref récit d’Eric Vuillard, très tenu et fulgurant, se concentre sur quelques épisodes ayant mené à l’Anschluss.

Comme l’auteur le dit lui-même, «ces événements se produisent avant les pires horreurs qui allaient se produire ensuite et qui sont là comme un point aveugle. Je m’appuie en quelque sorte sur le savoir du lecteur qui, sachant ce qui va se passer, relit ces moments, cette médiocrité, ces manœuvres à l’aune d’un futur catastrophique. Mais là, il ne s’est pas encore produit.»

Ce choix de raconter les prémices de l’horreur nazie inscrit d’emblée le récit dans une tension qui ne retombera pas, et sera même soulignée par le ridicule ou l’aveuglement de certains protagonistes. Une des dernières phrases du récit en donne la tonalité: «On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi.»

Dès les premières lignes, Vuillard marque le contraste entre la vie paisible du plus grand nombre et l’engrenage inéluctable de l’horreur qui se met en marche le 20 février 1933, sur les pas des messieurs sortant de leurs berlines noires: «Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois-pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée; mais bientôt, il n’y aura plus d’assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants» (p. 10-11).

La tonalité à la fois tragique et dérisoire de cette entrée en matière fonctionnera comme basse continue du récit. S’y ajouteront lâchetés, innombrables compromissions, avec, à l’arrière-plan, déportations et massacres.

Sans parler du cynisme omniprésent chez les nazis, y compris jusque dans le marchandage d’après-guerre, lorsque des Juifs de Brooklyn, en 1958, réclamèrent réparation à Krupp, soutien inconditionnel du nazisme, de l’exploitation des Juifs par les industriels allemands jusqu’à la fin de la guerre. Après deux ans de négociation, l’industriel s’engagea à verser 1’250 dollars à chaque rescapé, geste qui fut salué unanimement par la presse… ce qui n’empêcha pas Krupp de diminuer la somme, au fur et à mesure que d’autres survivants se manifestèrent, jusqu’à interrompre les versements.

Comme le dit Vuillard: «L’Ordre du jour raconte un épisode de l’installation des nazis au pouvoir, puis l’Anschluss, un de leurs premiers succès. Domine une impression pénible de petites combines et de mauvais coups. Cela permet de défaire le mythe: non seulement les événements ne sont pas inexorables, mais les grands crimes peuvent résulter des manœuvres les plus grossières.»

Le récit s’articule en trois moments: le 20 février 1933, Hitler, depuis trois semaines à la tête du gouvernement, et Gœring invitent les vingt-quatre dirigeants de plus importantes entreprises allemandes à apporter au nouveau chancelier leur soutien financier. Ils vont s’exécuter rapidement. Et en mars 1933, Hitler obtient les pleins pouvoirs pour quatre ans.

En mars 1937, c’est la visite de Kurt von Schuschnigg, chancelier d’Autriche, au Berghof où Hitler lui donne l’ordre de  céder le pouvoir aux nazis autrichiens. Et en mars 1938, les troupes hitlériennes entrent en Autriche.

L’art de Vuillard est à la fois dans le ton, dans le montage des moments historiques (il ne faut pas oublier que l’auteur est aussi cinéaste), dans le mélange de tragique et de grotesque qu’il distille en une composition subtile. Il le dit lui-même: «Dans mes livres, je n’invente rien, je m’en tiens aux faits. Bien sûr, j’incarne les protagonistes, je leur prête des pensées, parfois des sentiments. C’est là ma part de fiction, au sens restreint du terme.»

L’auteur a quelque chose d’un miniaturiste, il agence des détails ciselés, produisant une vision à la fois subjective, dense et convaincante, des moments historiques qu’il évoque. Et tout cela dans un texte d’une brièveté percutante: 160 pages.

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Discussion

  • 1
    Jeanneret Pierre

    Je n’ai pas encore lu ce “récit” (car peut-on encore parler ici de roman?) et ne puis donc en parler. Il est certainement excellent, si l’on en croit l’auteure de l’article. On lira cependant avec intérêt les réflexions de Pierre Assouline – dans les romans duquel l’Histoire occupe d’ailleurs une place importante! – sur le recours des romanciers au passé, qui peut être une facilité: «Il est tellement plus pratique de s’en remettre à des personnages déjà construits et célèbres, plutôt que de les créer de toutes pièces, et à des événements avérés et connus plutôt que de les inventer.» Cela dans la revue L’Histoire, No 439 de septembre 2017, p. 98. Ce qui précède n’est nullement une critique du livre primé de Vuillard, ni de l’article ci-dessus. Simplement une manière d’ouvrir le débat sur le genre très prisé du roman historique.

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