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2% d’inflation: pourquoi pas 0%?

Les banques centrales ont opté pour un juste milieu très vaudois

Photo Cobalt123
Photo Cobalt123 (licence CC)

Depuis quelques années, les banques centrales se sont fixé un objectif de hausse des prix de 2%. Le chiffre est repris par la plupart des médias sans trop se poser de questions. 2% est ainsi devenu une sorte de formule magique qui devrait permettre à nos systèmes économiques de fonctionner normalement, c’est-à-dire de manière à peu près équilibrée, sans excès particulier tant du côté des offres que des demandes (DP 2182 et 2183).

Ce 2% doit être mis en relation avec des prix qui ne changent pas ou très peu et très lentement depuis la crise de 2007/2008. En Suisse, par exemple, de janvier 2008 à janvier 2017, l’inflation a été, en fait, négative. Avec moins de 1% sur 9 ans, le recul est négligeable. Pourtant cette évolution est parfaitement incroyable, au sens propre du mot, par rapport au passé récent. L’indice des prix a en effet augmenté de 41% au cours des années 70, de 33% dans les années 80 et de 26% durant les années 90.

Une drogue

Pour celles et ceux qui ont vécu ces décennies, l’inflation était un problème permanent, en particulier parce que les loyers étaient constamment majorés et, inversement, le pouvoir d’achat des salariés et des retraités menaçait de se réduire s’ils ne parvenaient pas à obtenir la compensation du renchérissement.

Tout cela paraît déjà bien lointain. C’était le siècle dernier! Le nouveau parviendra-t-il à nous désintoxiquer? L’inflation agit comme une drogue qui rend les gens un peu euphoriques. Tout augmente régulièrement de sorte que, à condition de parvenir à obtenir des allocations de renchérissement, chacun peut croire gagner davantage. C’est vrai aussi bien pour les salariés que pour les commerçants, les industriels, les financiers. Ce sentiment a beau être de la poudre aux yeux, les gens n’en croient pas moins qu’ils bénéficient d’une plus grande aisance, toute relative qu’elle soit.

Un tout petit peu

Alors, évidemment, lorsque les prix cessent d’augmenter, comme c’est le cas depuis une dizaine d’années, les revenus ne progressent plus, ou très peu. Cette stagnation suscite le sentiment inverse, celui de s’appauvrir. L’enrichissement des périodes antérieures était illusoire, comme l’actuel appauvrissement.

N’empêche qu’il faut un peu se cramponner pour expliquer qu’en fin de compte, seule l’évolution de la valeur réelle des revenus compte vraiment. Une valeur nominale est une notion concrète. Une valeur réelle (le nominal corrigé de l’inflation) est en revanche quelque chose de très abstrait, pour ne pas dire théorique. A qui fera-t-on croire qu’il est (un tout petit peu) plus riche avec un revenu inchangé et un indice des prix qui diminue un petit peu lui aussi?

Cela étant, on peut se demander pourquoi, maintenant que la hausse des prix est devenue inexistante, les banques centrales visent un objectif de 2% d’inflation, alors qu’elles ont passé leur temps, au cours des décennies précédentes, à la combattre?

Après tout, 0% de renchérissement n’est pas si mal. Cela facilite la comparaison des prix dans la durée et permet de mieux se rendre compte de la vraie valeur des biens et des services. Un revenu qui progresse même de peu représente une amélioration effective, alors qu’auparavant les améliorations obtenues étaient illico presto «mangées» par l’inflation.

Pourquoi donc, répétant la question, les banques centrales ont-elles retenu 2% et non 0%? La réponse ne coule pas de source. Elle ne découle probablement pas de considérations théoriques, appuyées par des modèles mathématiques plus ou moins sophistiqués. Elle résulte plutôt de la simple observation du fonctionnement de nos systèmes économiques. Avec 0% (voire même légèrement moins) de ces toutes dernières années, nos économies ont tourné au ralenti. Un peu comme si leurs rouages étaient grippés.

Parer au plus urgent

Le dilemme auquel nous sommes confrontés peut être formulé ainsi: lorsque la hausse annuelle des prix s’établit à 3% ou 4%, la machine s’emballe. Mais lorsque l’inflation se situe à 0%, elle se grippe. 2% apparaît comme un compromis, un juste milieu très vaudois. Viser 2% équivaut à mettre de l’huile dans les rouages pour leur permettre de mieux fonctionner.

Ce n’est pas la fin de l’histoire. L’économie n’est pas un système stable. Il oscille constamment entre trop et trop peu, entre envol et chute, entre euphorie et déprime. Cette situation n’est pas près de changer dans un monde en transformation constante. Les gens, les entreprises, les institutions, les pays sont en compétition. Les techniques ne cessent d’évoluer. La grande finance pervertit la raison. Les risques d’excès comme d’insuffisances sont quasi programmables (surtout à l’ère des big data). Les seules inconnues sont l’amplitude et la durée des uns comme des autres.

Il est toutefois impossible de prévoir ou d’anticiper la situation que nous vivrons dans 5 ou 10 ans. Il faut toujours parer au plus pressé, au plus urgent. Hier, il était indispensable de freiner des quatre fers pour éviter la surchauffe. Aujourd’hui il faut huiler des machines que la crise a enrayées. Le 2% s’explique dans le contexte présent. Et comme personne ne sait de quoi demain sera fait, et donc quelles mesures s’imposeront, alors allons-y aujourd’hui avec ce 2%!

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Discussion

  • 1
    Laurent Ducommun

    Très bon tour d’horizon de cette question d’actualité.

    La phrase conclusive est la plus éclairante, surtout de la part d’un économiste éclairé comme J-P Ghelfi: “Et comme personne ne sait de quoi demain sera fait…”.

    Cela résume tout le dilemme des sciences économiques, qui expliquent avec force détails et monstres traités pourquoi la bourse de New York chuta fortement en octobre 1929, en octobre 1987 et en octobre 2007, mais est absolument incapable de prédire quand aura lieu la prochaine chute de cette bourse, pourtant inéluctable.

    Les économistes poussent seulement un ouf de soulagement à chaque fin de mois d’octobre, puisque chacune des trois chutes historiques ont eu lieu lors de ce mois; c’est dire si Mme Soleil et autres voyantes du Net ont encore bien de beaux jours devant elles avec leurs martingales imparables.

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