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On recherche hausse des prix!

Sortie de crise avec ou sans inflation

Photo Martin Abegglen
Photo Martin Abegglen (licence CC)

Pourquoi, malgré les milliers de milliards d’unités monétaires injectés par les banques centrales (DP 2182), l’inflation n’a-t-elle toujours pas décollé? De nombreux avis ont déjà été exprimés sur ce thème, sans fournir de réponse très convaincante. Le sujet n’est pas tout simple.

Exemple parmi d’autres, Le Monde a traité cette question à plusieurs reprises ces derniers temps. L’un de ces textes fait état d’un quasi-désarroi des banquiers qui «font tourner leurs équations pour comprendre pourquoi l’inflation reste si basse». La présidente de la Fed, la banque centrale des Etats-Unis, aurait même laissé entendre que «notre cadre de compréhension de la dynamique de l’inflation pourrait être mal défini d’une manière fondamentale».

Le texte original de l’exposé de Janet Yellen ne comporte rien d’aussi affirmatif. Elle s’interroge sur les raisons pour lesquelles l’inflation fait de la résistance, en dépit de la reprise des activités. Elle relève que «notre compréhension de la dynamique de l’inflation pourrait être biaisée à certains égards», ce qui la conduit à émettre quelques hypothèses pertinentes sur le prix de l’énergie, sur la fiabilité des statistiques du chômage, sur les changements dans les habitudes de consommation, sur l’influence des nouvelles technologies, sur l’effet de la revalorisation de la monnaie américaine, et d’autres encore. Elle n’en conclut pas moins qu’avec une hausse des prix légèrement inférieure à 2%, le comité de politique monétaire de la Fed considère que la situation se normalise progressivement.

Statut particulier

Aux Etats-Unis, sur une année, la hausse des prix est de 1,9%. En Grande-Bretagne, le taux d’inflation approche les 3%, conséquence de la baisse de la livre sterling qui renchérit les prix des produits importés (le Brexit est passé par là!). En Allemagne, ce taux atteint 1,7% et en France 0,9%. Dans les 19 pays de la zone euro, le taux moyen se situe à 1,5%. Il est donc excessif d’affirmer que les prix restent partout collés au plancher — même en France d’ailleurs. Ils se rapprochent désormais des 2% visés par les banques centrales.

Finalement il n’y a guère qu’en Suisse que cette «normalisation» se fait désirer, avec un taux, calculé sur douze mois, de 0,5%. Ce relèvement particulièrement faible provient en bonne partie de la revalorisation du franc et de la persistance d’intérêts très bas, voire négatifs.

Notre monnaie a un statut particulier. Elle est considérée comme une monnaie refuge — un havre de sécurité lorsque des vents trop violents agitent d’autres économies. La Banque nationale doit en tenir compte. La marge de manœuvre dont elle dispose pour définir sa politique monétaire s’en trouve réduite, contrairement à celle de la Banque centrale européenne (BCE) ou de la Fed. La BNS devra probablement attendre que ces deux banques centrales relèvent leurs taux d’intérêt pour pouvoir en faire autant. Décisions qui se feront probablement attendre. La BCE ne paraît en tout cas nullement pressée de modifier sa politique.

Un très vif refroidissement

Pour tenter de se faire une idée plus complète du contexte actuel, il est opportun de procéder à un bref détour par la crise des années 1930. Deux statistiques peuvent nous aider. Celles de l’indice des prix d’une part et celle de l’évolution du chômage d’autre part. En Suisse, entre 1929 et 1936, l’indice des prix a sévèrement chuté: de 20%. Il a retrouvé en 1941 son niveau de 1929. Au cours de la même période, le nombre des demandeurs d’emploi, en moyenne annuelle, a plus que décuplé passant de 8’131 à 104’842. Le niveau de 1929 a été retrouvé en 1947. Comme on voit, ces années de crise ont été marquées par un très vif refroidissement.

Ces deux indicateurs ne suffisent évidemment pas à rendre compte de toutes les caractéristiques d’une crise. Ils fournissent cependant des informations utiles à notre réflexion. C’est l’occasion de rappeler que, dans un texte de 1930, Keynes avait demandé aux banques centrales d’intervenir, prévoyant, si elles restaient passives, une crise profonde. Il n’a pas été entendu, car son propos allait à l’encontre de l’idéologie libérale dominante. Ainsi, au lieu de se rétablir «spontanément», l’économie s’est enfoncée dans la crise.

Un changement essentiel

Par rapport à la crise des années 1930, celle de ce nouveau siècle a connu un changement essentiel: l’intervention des banques centrales. Cette politique a permis de limiter les dégâts. L’économie n’a pas implosé. L’indice des prix n’a pratiquement pas reculé. Le chômage a augmenté, mais dans une proportion nettement moindre.

Il faut aussi relever d’autres changements très importants: la création de l’Union européenne, de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de multiples traités internationaux relatifs aux échanges commerciaux. L’économie s’est mondialisée, ou «globalisée» selon la terminologie anglo-saxonne. Les biens et les services sont devenus plus diversifiés, accessibles et disponibles souvent à des prix sans concurrence, comme on dit. En complément de leurs interventions monétaires, les banques centrales ont sensiblement réduit les taux d’intérêt, ce qui est avantageux pour les emprunteurs, privés et publics.

Patience et longueur de temps…

Toutes ces modifications des conditions-cadres de l’économie mondiale ont eu pour conséquence que les prix augmentent plus modérément que par le passé. Dans un premier temps, cette évolution ne fait pas vraiment l’affaire des banques centrales qui souhaitaient pouvoir remonter les taux d’intérêt afin de disposer de leur principal levier habituel pour piloter la conjoncture. Ce problème n’est cependant plus celui des banques centrales en général, mais spécifiquement celui de la BNS. En effet, la situation, comme nous l’avons vu, s’est déjà largement normalisée aux Etats-Unis et dans la zone euro.

Dans ce contexte, il importe avant tout que les économies parviennent progressivement à bien relever la tête. Elles paraissent d’ailleurs être sur cette bonne voie. Si cette tendance se confirme, les prix finiront eux aussi par se rappeler à notre bon souvenir et par reprendre leur augmentation, peut-être même pour dépasser le cap des 2%.

«Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage», disait La Fontaine. Il n’est pas surprenant que ce proverbe soit oublié à l’ère du monde désormais interconnecté dans lequel nous baignons, où tout doit se produire immédiatement. Sauf que les choses ne se passent pas si vite quand il s’agit d’effacer les stigmates d’une crise et de permettre à l’économie de retrouver un fonctionnement un tant soit peu équilibré. Le proverbe vaut particulièrement pour la BNS. Car notre banque nationale semble désormais bel et bien la seule à devoir patienter jusqu’à ce que l’inflation redécolle…

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