Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

On recherche hausse des prix!

Sortie de crise avec ou sans inflation

Photo Martin Abegglen
Photo Martin Abegglen (licence CC)

Pourquoi, malgré les milliers de milliards d’unités monétaires injectés par les banques centrales (DP 2182), l’inflation n’a-t-elle toujours pas décollé? De nombreux avis ont déjà été exprimés sur ce thème, sans fournir de réponse très convaincante. Le sujet n’est pas tout simple.

Exemple parmi d’autres, Le Monde a traité cette question à plusieurs reprises ces derniers temps. L’un de ces textes fait état d’un quasi-désarroi des banquiers qui «font tourner leurs équations pour comprendre pourquoi l’inflation reste si basse». La présidente de la Fed, la banque centrale des Etats-Unis, aurait même laissé entendre que «notre cadre de compréhension de la dynamique de l’inflation pourrait être mal défini d’une manière fondamentale».

Le texte original de l’exposé de Janet Yellen ne comporte rien d’aussi affirmatif. Elle s’interroge sur les raisons pour lesquelles l’inflation fait de la résistance, en dépit de la reprise des activités. Elle relève que «notre compréhension de la dynamique de l’inflation pourrait être biaisée à certains égards», ce qui la conduit à émettre quelques hypothèses pertinentes sur le prix de l’énergie, sur la fiabilité des statistiques du chômage, sur les changements dans les habitudes de consommation, sur l’influence des nouvelles technologies, sur l’effet de la revalorisation de la monnaie américaine, et d’autres encore. Elle n’en conclut pas moins qu’avec une hausse des prix légèrement inférieure à 2%, le comité de politique monétaire de la Fed considère que la situation se normalise progressivement.

Statut particulier

Aux Etats-Unis, sur une année, la hausse des prix est de 1,9%. En Grande-Bretagne, le taux d’inflation approche les 3%, conséquence de la baisse de la livre sterling qui renchérit les prix des produits importés (le Brexit est passé par là!). En Allemagne, ce taux atteint 1,7% et en France 0,9%. Dans les 19 pays de la zone euro, le taux moyen se situe à 1,5%. Il est donc excessif d’affirmer que les prix restent partout collés au plancher — même en France d’ailleurs. Ils se rapprochent désormais des 2% visés par les banques centrales.

Finalement il n’y a guère qu’en Suisse que cette «normalisation» se fait désirer, avec un taux, calculé sur douze mois, de 0,5%. Ce relèvement particulièrement faible provient en bonne partie de la revalorisation du franc et de la persistance d’intérêts très bas, voire négatifs.

Notre monnaie a un statut particulier. Elle est considérée comme une monnaie refuge — un havre de sécurité lorsque des vents trop violents agitent d’autres économies. La Banque nationale doit en tenir compte. La marge de manœuvre dont elle dispose pour définir sa politique monétaire s’en trouve réduite, contrairement à celle de la Banque centrale européenne (BCE) ou de la Fed. La BNS devra probablement attendre que ces deux banques centrales relèvent leurs taux d’intérêt pour pouvoir en faire autant. Décisions qui se feront probablement attendre. La BCE ne paraît en tout cas nullement pressée de modifier sa politique.

Un très vif refroidissement

Pour tenter de se faire une idée plus complète du contexte actuel, il est opportun de procéder à un bref détour par la crise des années 1930. Deux statistiques peuvent nous aider. Celles de l’indice des prix d’une part et celle de l’évolution du chômage d’autre part. En Suisse, entre 1929 et 1936, l’indice des prix a sévèrement chuté: de 20%. Il a retrouvé en 1941 son niveau de 1929. Au cours de la même période, le nombre des demandeurs d’emploi, en moyenne annuelle, a plus que décuplé passant de 8’131 à 104’842. Le niveau de 1929 a été retrouvé en 1947. Comme on voit, ces années de crise ont été marquées par un très vif refroidissement.

Ces deux indicateurs ne suffisent évidemment pas à rendre compte de toutes les caractéristiques d’une crise. Ils fournissent cependant des informations utiles à notre réflexion. C’est l’occasion de rappeler que, dans un texte de 1930, Keynes avait demandé aux banques centrales d’intervenir, prévoyant, si elles restaient passives, une crise profonde. Il n’a pas été entendu, car son propos allait à l’encontre de l’idéologie libérale dominante. Ainsi, au lieu de se rétablir «spontanément», l’économie s’est enfoncée dans la crise.

Un changement essentiel

Par rapport à la crise des années 1930, celle de ce nouveau siècle a connu un changement essentiel: l’intervention des banques centrales. Cette politique a permis de limiter les dégâts. L’économie n’a pas implosé. L’indice des prix n’a pratiquement pas reculé. Le chômage a augmenté, mais dans une proportion nettement moindre.

Il faut aussi relever d’autres changements très importants: la création de l’Union européenne, de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de multiples traités internationaux relatifs aux échanges commerciaux. L’économie s’est mondialisée, ou «globalisée» selon la terminologie anglo-saxonne. Les biens et les services sont devenus plus diversifiés, accessibles et disponibles souvent à des prix sans concurrence, comme on dit. En complément de leurs interventions monétaires, les banques centrales ont sensiblement réduit les taux d’intérêt, ce qui est avantageux pour les emprunteurs, privés et publics.

Patience et longueur de temps…

Toutes ces modifications des conditions-cadres de l’économie mondiale ont eu pour conséquence que les prix augmentent plus modérément que par le passé. Dans un premier temps, cette évolution ne fait pas vraiment l’affaire des banques centrales qui souhaitaient pouvoir remonter les taux d’intérêt afin de disposer de leur principal levier habituel pour piloter la conjoncture. Ce problème n’est cependant plus celui des banques centrales en général, mais spécifiquement celui de la BNS. En effet, la situation, comme nous l’avons vu, s’est déjà largement normalisée aux Etats-Unis et dans la zone euro.

Dans ce contexte, il importe avant tout que les économies parviennent progressivement à bien relever la tête. Elles paraissent d’ailleurs être sur cette bonne voie. Si cette tendance se confirme, les prix finiront eux aussi par se rappeler à notre bon souvenir et par reprendre leur augmentation, peut-être même pour dépasser le cap des 2%.

«Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage», disait La Fontaine. Il n’est pas surprenant que ce proverbe soit oublié à l’ère du monde désormais interconnecté dans lequel nous baignons, où tout doit se produire immédiatement. Sauf que les choses ne se passent pas si vite quand il s’agit d’effacer les stigmates d’une crise et de permettre à l’économie de retrouver un fonctionnement un tant soit peu équilibré. Le proverbe vaut particulièrement pour la BNS. Car notre banque nationale semble désormais bel et bien la seule à devoir patienter jusqu’à ce que l’inflation redécolle…

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/32328
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/32328 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Discussion

  • Comment nous le montre le papier de M.Ghelfi, il n’existe pas un consensus sur les causes de la faiblesse de l’inflation qu’on observe un peu partout dans les principaux pays de l’OCDE. Alors que les politiques monétaires non-conventionnelles mises en œuvre par les principales banques centrales (FED, BCE, BNS, BoE,…) en réaction à une série de crises depuis 2008 auraient dû se traduire par une poussée inflationnistes, selon la théorie admise par un grand nombre d’économistes pour laquelle l’inflation est d’essence monétaire.

    En effet les banques centrales ont injecté d’énormes liquidités afin d’éviter surtout le blocage du marché interbancaire. Mais force est de constater que ces mesures monétaires non conventionnelles (assouplissment quantitatif et taux d’intérêt négatifs) n’ont pas réussi à pousser l’inflation au-délà de la cible retenue par les banques centrales à savoir 2% (sauf au Royaume-Uni), en rappelant en passant que cet objectif est arbitraire, car on ne voit pas en quoi un dépassement de cette cible fait perdre la crédibilité à la banque centrale. Notons que dans la zone euro, l’objectif en question est destiné avant tout à rassurer l’Allemagne avec son traumatisme de l’hyperinflation des années 1920 et sa forte proportion de vieux épargnants, et ce d’autant plus que l’inflation est réputée opérer un transfert de richesse entre les débiteurs et les créditeurs.

    En complément de l’article de M.Ghelfi,je me permets de hasarder deux hypothèses pour tenter d’expliquer pourquoi l’inflation peine à dépasser les 2%.

    1) Si l’assouplissement quantitatif n’a pas eu l’impact escompté sur le taux d’inflation, c’est parce que les liquidités des banques centrales mises à la disposition de l’économie pour relancer la croissance et l’inflation sont restées au sein des banques commerciales. Lesquelles les parquent souvent à la banque centrale, et cela en dépit des taux d’intérêts négatifs destinés à engendrer des coûts supplémentaires pour les banques en question afin de les inciter à prêter aux ménages et aux entreprises. En clair si l’inflation n’a pas été pas au rendez-vous c’est probablement que le multiplcateur de crédit n’a pas joué le rôle qui lui est dévolu traditionnellement. C’est pourquoi l’assouplissement quantitatif n’a pas eu d’effet sur la masse monétaire et donc sur les prix et les salaires.

    2) Le second élément d’explication est lié à la flexibilisation du marché du travail et à la révolution numérique. Dans le cas américain il semblerait que le retour de la croissance ne se soit pas accompagné d’une création d’emplois de qualité, mais par une série d’emplois précaires avec des salaires faibles. A cela s’ajoute la détérioration du pouvoir contractuel des salariés en raison de la robotisation du processus de production et de la concurrence des pays à bas salaires et à faible protection sociale et environnementale. Les robots se substituent aux salariés et accroissent les gains de productivité. Ceux-ci profitent davantage aux actionnaires qui sont souvent des catégories aisées avec une faible propension marginale à consommer. En résumé si l’inflation a du mal à décoller et que les forces récessionnistes ont constitué une vraie menace, c’est sans doute que les poltiques monétaires non-conventionnelles n’ont pas nourri la masse monétaire et que les salaires n’ont pas pu prendre le relais via les anticipations et les ajustements pour déclencher la spirale prix-salaires. Dans le cas de la Suisse, le franc fort a deux effets contradictoires: d’une part il pénalise les exportateurs et donc il encourage les forces récessionnistes, et d’autre part il protége l’économie de l’inflation importée.

  • J’avoue n’avoir pas retenu grand chose à l’issue de mes études HEC à l’UNIL en 1992. Si ce n’est que l’inflation caractérise l’évolution de la masse monétaire en circulation et que l’évolution de l’indice des prix – certes corrélé – est régie par d’autres règles et mécanismes. Mais les choses ont peut-être évoluées depuis lors…

    J’avais aussi retenu que la mission première d’une banque centrale était de veiller à la stabilité des prix. L’objectif étant de permettre aux agents économiques (producteurs ou consommateurs) de prendre des décisions sereines, sans avoir à anticiper et intégrer les coûts d’une évolution défavorable du pouvoir d’achat et des taux de change.

    Alors je suis surpris que des économistes souhaitent une croissance régulière des prix et fixent même un taux d’inflation (supposé équivalent) à 2% par an. En l’absence d’une croissance infinie de l’économie réelle (impossible dans un monde fini), cela n’a aucun sens.

Ecrire un commentaire

Les commentaires ne sont mis en ligne qu'après validation par nos soins. Nous vous remercions de vos compléments et remarques, et encourageons une discussion vigoureuse mais courtoise et respectueuse. Nous nous réservons de ne pas publier les textes dont la forme ou le contenu ne sont pas appropriés.

Commentaire (max. 2000 signes)

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP