Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Dix ans de crise: ça se fête!

Il est temps de tirer quelques enseignements de l’action des banques centrales et des pouvoirs publics

Photo Sergey Shpakovsky

Le gros de la tempête est derrière nous. Cette tempête ne doit rien au réchauffement climatique, mais tout à un monde de la finance insatiable et à des conceptions économiques calamiteuses.

Commencerions-nous à sortir la tête de l’eau? La crise dite des subprimes fête cette année ses dix ans. Nos économies en sont encore toutes cabossées — certaines davantage que d’autres.

Le chômage a grimpé un peu partout. Même s’il a commencé à reculer ici et là, son niveau actuel reste supérieur à celui d’avant. Les salaires ont peu augmenté, quand ils n’ont pas reculé dans certaines branches. L’emploi s’est trop souvent précarisé.

A l’autre bout de l’échelle, les milieux aisés sont devenus plus riches, et souvent de beaucoup. L’équité et la solidarité qui sont à la base d’un fonctionnement démocratique de la société n’y trouvent plus leur compte. Même le FMI s’en inquiète. C’est dire!

On doit se demander ce qu’il serait advenu si les principales banques centrales des pays développés (USA, UE, Japon et Suisse) n’avaient pas injecté dans le système économique des milliers de milliards de dollars, d’euros, de yen et de francs afin d’éviter que la crise financière de 2007 ne se transforme en crise généralisée — un tant soit peu analogue à celle des années 30 du siècle dernier. Il est possible, peut-être même probable, que nous aurions revécu une telle crise. Et les dommages auraient été bien pires que ceux que nous avons effectivement connus.

Le piège de la déflation

On pourrait nous objecter que ces considérations sont toutes spéculatives – pas au sens financier du terme! – puisqu’il est impossible de savoir ce qui se serait passé si les banques centrales n’avaient pas agi. Nous avons pourtant quelques raisons de penser que nous aurions été davantage cabossés.

En effet, sans leurs interventions, on ne voit pas comment nous aurions pu éviter le piège de la déflation — qu’il serait aussi possible d’appeler implosion. C’est-à-dire d’une situation dans laquelle la conjoncture se dégrade, entraînant un processus de contraction de l’activité économique avec son lot de faillites d’entreprises, de pertes d’emplois et de tout ce qui s’ensuit. D’ailleurs la BNS y a fait explicitement référence en mentionnant «le risque de développements déflationnistes».

Ce risque aurait été d’autant plus élevé que, parallèlement, les gouvernements ont pratiqué des politiques de rigueur budgétaire avec l’objectif avoué de réduire la taille de l’Etat et son endettement. La Confédération a été à cet égard un élève modèle — si l’on ose dire. Elle est en effet parvenue à diminuer sa dette de 25 milliards de francs (de 124 milliards 2003 à 99 milliards en 2016). Du coup, la part de cet endettement est passée de 26% à 15% du PIB. A notre connaissance, aucun autre pays n’a réalisé une telle «performance».

Indispensable et vertueux

Cette politique d’austérité, proclamée indispensable et même vertueuse, peut avoir des effets dévastateurs lorsque la conjoncture se détériore et tant qu’on ne peut exclure une récession, voire une crise. Or c’est bien la situation dans laquelle nous nous sommes trouvés à partir de 2008.

Rester passif face à une telle éventualité est, pesons nos mots, irresponsable. Pourquoi? La crise des années 30 a montré que, contrairement aux prétentions des théories libérales alors dominantes, l’économie ne se stabilise pas «spontanément» ni ne se rétablit «automatiquement». L’Etat doit intervenir pour contribuer à redresser une conjoncture dégradée. Il doit le faire en pratiquant le «deficit spending», c’est-à-dire dépenser davantage qu’il n’encaisse et donc ne pas craindre de s’endetter.

Dans une telle situation, la dette de l’Etat est un moindre mal par rapport aux dégâts causés aux entreprises, aux emplois et aux ménages. En Suisse, cette politique a souvent été dénommée «programme de relance».

La faute à l’Etat

Les enseignements de cette crise ont malheureusement été vite oubliés. D’autant plus vite que les sombres années de la deuxième guerre mondiale ont été suivies par la période de croissance quasi ininterrompue dite des «30 glorieuses», de 1945 à 1975. C’est à cette période que le parti radical a lancé son slogan «moins d’Etat, plus de liberté» — que nous avions traduit en son temps par «moins d’Etat pour les milieux modestes» et «plus de liberté pour les classes aisées».

Dans notre pays, cette conception s’est progressivement imposée. Elle a contribué à établir un nouveau modèle libéral – d’où le terme de néolibéralisme – qui ressemble comme deux gouttes d’eau à son prédécesseur. Ils prétendent tous deux que l’économie comporte des mécanismes de stabilisation automatiques, lesquels fonctionnent de manière d’autant plus efficace que l’Etat s’abstient d’intervenir.

Et, au cas où ces éléments stabilisateurs ne jouent pas, ou pas suffisamment, la faute en revient à l’Etat qui en ferait toujours trop. Par conséquent l’Etat doit en faire encore moins, de manière à ce que l’économie puisse «spontanément» se rétablir. Et pour que l’Etat en fasse le moins possible, son désendettement est évidemment prioritaire. Ce qui coule de source.

Ce choix est foncièrement idéologique. Il ne peut s’appuyer sur aucune expérience concluante. Les baisses d’impôts n’ont jamais permis d’améliorer la conjoncture. La réduction des dettes publiques pas davantage. En revanche, les conséquences négatives en sont bien connues.

De manière très simplifiée, disons que ma dépense est ton revenu. Si je réduis ma dépense, ton revenu sera aussi diminué. Ce qui saute aux yeux au niveau individuel n’est pas moins vrai pour l’ensemble de la société. Quant aux dépenses de l’Etat, elles sont les revenus de sociétés, d’organisations, de personnes, de ménages. Si l’Etat, pour réduire son endettement, encaisse plus qu’il ne dépense, il réduit ipso facto les revenus qu’il distribue.

Faire de l’argent

Cette politique est assumée par les partis bourgeois. Malgré la réduction de la dette fédérale, il n’est pas question de renoncer au frein à l’endettement, pour reprendre la terminologie en usage. Elle explique, du moins en partie, que l’amélioration de la conjoncture est plus tardive et plus timide chez nous que dans d’autres pays, notamment l’Allemagne.

Ainsi, de fait, la politique de relance a été assumée par la BNS. Certes, son but premier était d’éviter que le franc ne s’envole exagérément. Il fallait empêcher un effondrement des exportations qui, à n’en pas douter, aurait provoqué de nombreuses fermetures d’entreprises et donc des pertes d’emplois très importantes.

Pour illustrer l’ampleur des interventions de la BNS, on peut la comparer à celle de la banque centrale des Etats-Unis. Les réserves de devises de cette dernière ont presque quintuplé, passant de 900 milliards à 4’200 milliards de dollars. Pour la BNS, la progression a été encore plus spectaculaire. Ses réserves ont décuplé, passant de 70 milliards à plus de 700 milliards. Où en serions-nous si ces interventions n’avaient pas eu lieu?

Le bilan dressé à l’occasion de ce dixième anniversaire permet de montrer que les difficultés auxquelles nous avons été confrontés ne sont pas tombées du ciel. Elles sont la conséquence de la cupidité insatiable du monde de la finance toujours prêt, aujourd’hui comme hier, à proposer toutes les astuces possibles et (in)imaginables afin de «faire de l’argent». Mais l’ampleur et la durée de cette phase de récession résultent aussi de l’idéologie libérale (re)devenue dominante et qui conduit à pratiquer, même en période de difficultés conjoncturelles sérieuses, une politique de rigueur incompréhensible du point de vue économique et calamiteuse sur le plan social.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/32276
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/32276 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Discussion

  • De toute évidence les fluctuations économiques et les crises font partie de l’ADN de l’économie de marché avec des décisions décentralisées et motivées par des gains souvent à court terme, voire par la cupidité tout particulièrement dans le secteur financier. La crise financière de 2008 a révélé l’ampleur du risque systémique inhérent aux grandes banques impliquées dans l’innovation financière (par exemple la titrisation destinée à vendre du rêve de propriètaires aux pauvres). Elle nous a également apporté la preuve que l’Etat ne saurait être réduit à une machine à dépenser et à taxer de façon inconsidérée en raison de la myopie des hommes politiques Mais bien au contraire il a une fonction de stabilisation, notamment en cas d’échec des forces du marché.

    Cela a été le cas lorsque l’Etat a fourni des liquidités à l’économie via les banques centrales afin d’éviter la propagation de la crise financière au secteur réel de l’économie. A cet égard il n’est pas déraisonnable d’assimiler le blocage du marché interbancaire à une sérieuse défaillance du marché au même titre que les externalités positives ou négatives comme le progrès technique ou la pollution. En effet les banques ont perdu confiance les unes dans les autres du fait que la suspicion s’est généralisée. En clair les banques ont arrêté de faire des prêts entre elles en raison de la dissimulation des produits toxiques dans les bilans.

    Dans un tel contexte de méfiance endémique et de risque systèmique, l’absence de l’intervention des banques centrales pour fournir la liquidité à l’économie aurait sans doute créé le chaos. En tout état de cause le systéme économique aurait été exposé à une réelle catastrophe avec des conséquences incalculables sur la société.

    Ainsi si les banques centrales ont joué leur rôle de prêteur en dernier ressort, c’est parce que les enseignements historiques, notamment ceux de la grande dépression des années 1930, ont été beaucoup plus utiles que les modèles théoriques et souvent abscons, et destinés avant tout à la promotion de la carrière de leurs auteurs. On pense naturellement aux modèles qui font la part belle à l’hypothèse d’efficience des marchés financiers et à l’idée sans nuance selon laquelle la spéculation a des vertus stabilisatrices.

    Certes les leçons ont été tirées de la crise financière de 2008, principalement en termes de régulation et de normes prudentielles dans un double souci de prévention et d’actions en cas de nouvelles crises. Mais force est de constater que les vraies causes sont toujours là. Ainsi les banques qui font courir un risque systémique n’ont pas disparu du paysage financier et la séparation entre les banques de détail et les banques d’investissements n’a pas été opérée comme cela a été recommandé par Paul Volcker l’ancien gouverneur de la FED.

    En tout cas il n’est pas prudent d’affirmer que le système financier est désormais sûr, en dépit des réformes faites par Bâle III avec un accent particulier mis sur le caractère contracyclique des exigences en fonds propres (durcir le ratio de solvabilité en période de booms et l’assouplir en cas des difficultés du secteur financier). En effet il existe toujours des zones de risque importantes. En la matière il suffit de songer à la finance de l’ombre ou le shadow banking: au fur et à mesure que la régulation bancaire se peaufine et devient contraignante les activités bancaires ont tendance à migrer vers les banques de l’ombre ou banques parallèles non ou peu régulées. Cette pratique se fait souvent aux dépens des finances publiques et des acteurs fragiles tels que les petits déposants et les PME. Ce qui est scandaleux aux yeux du profane, c’est que le secteur non régulé peut bénéficier en toute légalité de la liquidité publique et des renflouements en cas de crise. Autrement dit ce sont les contribuables qui assurent les risques pris par des acteurs privés dans le souci de réaliser des profits.

    Enfin, last but not least le nouvel environnement post-crise a créé une situation inédite dans l’histoire monétaire: les taux d’intérêt très bas ou négatifs sont lourds de conséquences pour l’allocation des ressources et la redistribution de la richesse au sein de la société. En effet les taux d’intérêt bas, pour nécessaires qu’ils soient en cas de crise, ne sont pas sans coûts. Ils induisent un transfert financier massif des épargants vers les emprunteurs, c’est l’effer recherché quand on aspire à renflouer un système bancaire mal en point. Mais force est de constater qu’ils vont au-delà de l’effet recherché: la baisse des taux d’intérêt provoque une hausse des prix des actifs tels que l’immobilier ou les actions, et donc elle implique une redistribution de la richesse, car les détenteurs de ces actifs réalisent de belles plus-values en cas de revente. C’est pourquoi les taux d’intérêts bas ont des effets redistributifs gigantesques souvent d’ailleurs non désirés.

    Dans le cas de la Suisse, les taux d’intérêts négatifs utilisés par la BNS pour neutraliser les effets adverses de la surévaluation du franc sur les exportations et donc sur le bien-être des citoyens (revenus et emplois) ont aussi produit des dommages collatéraux involontaires, notamment sur les caisses de pension et les petits épargnants. Ces derniers, s’ils ont de l’aversion pour le risque, n’auraient pas intérêt à mettre leurs économies à la banque par les temps qui courent, mais les détenir sous forme d’espèces sonnantes et trbuchantes. Voilà un argument qui plaide contre l’abolition du cash, sujet abordé dernièrement dans un article publié dans DP.

Les commentaires sont fermés.

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP