Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Les enjeux de la fuite et de l’accueil des réfugiés

Un retour aux bases des questions d’émigration et d’immigration, à partir des travaux de l’économiste Paul Collier (2 / 2)

Photo Penguin
Photo Penguin

En Occident, le problème des réfugiés est perçu à travers le prisme du drame des migrants disparus en Méditerranée et de l’incapacité des pays européens et de l‘UE à trouver une solution commune pour accueillir le nombre croissant de demandeurs d’asile (voir aussi l’article précédent, DP 2179).

Collier rappelle cependant que le problème n’est pas européen, mais mondial. L’anomie et la violence des milices dans les Etats faillis, les guerres civiles, souvent aggravées par des interventions extérieures, les pénuries alimentaires et les catastrophes naturelles forcent un nombre croissant de gens à quitter leur région natale.

Le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) estime leur nombre à plus de 65 millions. La plus grande partie d’entre eux, soit 44 millions, restent au pays. Ceux qui franchissent la frontière vivent pour la plupart dans les pays voisins, des Etats fragiles comme le Pakistan, l’Iran, le Kenya, l’Ouganda, l’Ethiopie et la Tanzanie.

Contrairement à la migration économique des pays pauvres vers les pays riches, une bonne partie des réfugiés fuit un Etat fragile pour se rendre dans un autre pays pauvre ou à revenu modeste. Une petite minorité seulement arrive en Europe. Le droit de refuge ou d’asile dans le pays pauvre ou en voie de développement, en réalité, consiste souvent à survivre dans des camps sans aucune perspective. Pour Collier, voilà le vrai drame qui devrait mobiliser le HCR et la communauté internationale.

Un système d’accueil inadéquat

Dans son nouveau livre Refuge. Transforming a Broken Refugee System (2017), écrit avec son collègue Alexander Betts, Collier expose les défaillances du régime de refuge international à l’exemple de la crise syrienne.

La politique européenne, confrontée à la guerre civile en Syrie et à l’exode massif de ses habitants, n’a jamais été à la hauteur du défi. L’UE et la communauté internationale ont négligé de soutenir les pays voisins (la Jordanie, le Liban et la Turquie) qui ont accueilli la plupart des Syriens en fuite, au-delà même de leur capacité d’accueil.

Suite à un nombre croissant de migrants cherchant leur chance en Europe et aux naufrages tragiques en Méditerranée, la chancelière allemande Angela Merkel a décidé d’abandonner le régime restrictif de l’UE et d’accepter un nombre illimité de réfugiés. Cette décision «de cœur sans raison» a eu des effets pervers, dans la mesure où elle a, en particulier, stimulé les passeurs illégaux et criminels. La sympathie d’abord manifestée par l’opinion publique s’est rapidement transformée en une attitude critique, voire hostile.

Les pays européens se sont montrés incapables de répartir entre eux de manière équitable les réfugiés et les coûts engendrés par cet afflux. Dès lors Merkel a dû reculer et négocier avec la Turquie le retour d’une partie des réfugiés en échange d’une somme de 6 milliards d’euros.

Pour Betts/Collier, cette situation est absurde. Quatre millions de réfugiés sans activité utile ni emploi survivent en Turquie et au Liban; un million de personnes trouvent protection en Europe. Les coûts d’entretien de ces derniers se montent à 135 dollars par jour et par personne, alors qu’un réfugié dans le voisinage de la Syrie ne bénéficie que d’un dollar.

Cette situation éthiquement intolérable résulte d’un régime international de refuge inadéquat. Betts/Collier proposent une panoplie de mesures. Nous nous limitons à mentionner les principales.

Qui sont les «réfugiés»? La notion de «persécution» qui, selon la Convention de Genève de 1951, sert de critère de base pour définir leur statut, est trop restrictive. Aujourd’hui, la plupart des personnes en fuite ne subissent pas une persécution mais se trouvent dans une situation de menace physique grave qui les force à quitter leur foyer. Ils ne répondent donc pas à la définition du réfugié «classique».

Mais ils se distinguent des gens faisant le choix de l’exil pour fuir la pauvreté. Betts/Collier proposent dès lors de remplacer le critère de persécution par celui de «force majeure», couvrant la menace ou l’atteinte à l’intégrité physique.

Du point de vue éthique, le statut doit protéger l’ensemble des réfugiés et non seulement une minorité de happy few. Cependant cette protection n’équivaut pas à un droit absolu à la migration et à l’intégration immédiate. Elle reste limitée dans le temps pour la durée de la menace. L’objectif consiste à assurer leur autonomie dans la perspective d’un futur retour.

Les lieux d’accueil les plus propices restent les pays voisins des réfugiés, proches de leur culture et de leur mode de vie. Ces pays, pauvres ou en voie de développement pour la plupart, doivent pouvoir compter sur la coopération et un engagement financier plus important, venant en première ligne des pays riches. L’alternative aux «silos humanitaires» que sont les camps de réfugiés consiste à créer des zones réservées dans lesquelles les réfugiés peuvent développer une activité économique, culturelle et sociale qui leur soit propre.

Pour les 10% de migrants débarquant en Europe, Betts/Collier préconisent une politique plus ouverte que celle qui s’applique aux réfugiés au sens strict du terme, notamment en leur offrant plus largement un accueil temporaire.

Reste encore à gérer la contradiction entre la nécessité d’intégrer ces immigrés et le caractère provisoire de leur statut. Et à trouver les modalités d’un contrat qui inscrive leur séjour comme la possibilité d’acquérir un bagage utile à leur retour dans leur pays d’origine.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/32209
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/32209 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Discussion

  • 1
    Claude Bossoney

    Bon article sur un sujet complexe et combien difficile. Une aide efficace dans les pays proches des zones de conflit (un nouveau drame de ce type se joue au Bangladesh avec les Rohingyas) est certainement une bonne chose. Elle à été préconisée par des membres de l’UDC. Ne pourrait-on pas les prendre au mot et leur demander de participer activement à une telle aide et d’accepter un financement sérieux de la Confédération?

    Par ailleurs, il existe encore des situations où la La notion de «persécution» garde toute sa valeur. C’est le cas en Érythrée, où un régime dictatorial enrégimente ses jeunes adultes dans un service militaire de durée indéterminée. Les déserteurs sont passibles de lourdes peines. Malgré cela, le SEM a durci sa juridiction et décide, un peu à la louche, qui est digne de l’asile et qui ne l’est pas.

    Mais le double langage est patent: on refuse l’asile à certains parce qu’ils ne courent aucun danger, mais on se garde de les renvoyer de force chez eux car le risque de mauvais traitement en cas de renvoi est trop important! (En langage populaire, il s’agit d’une argumentation de faux-culs) Il ne leur reste alors que le travail au noir ou la vente de drogues pour survivre. Cela justifie une sévérité plus grande contre ces Africains malfaiteurs. La boucle est bouclée.

Les commentaires sont fermés.

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP