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Du quantitatif au qualitatif

Faut-il continuer de courir après une productivité insaisissable et une mondialisation destructrice?

Photo Yohann Legrand
Photo Yohann Legrand (licence CC)

L’affaire est tout sauf nouvelle. Depuis quelques années, journaux, études et rapports officiels nous disent et répètent que la productivité en Suisse est à la traîne. La Neue Zürcher Zeitung en particulier n’a cessé de taper sur ce clou au cours des derniers mois.

Cependant, le dernier rapport du World Economic Forum (WEF) consacré au Global human capital 2017 propose une autre approche. Il montre qu’à l’ère des Gafa ou Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), tout à la fois informatique, numérique et en réseau, le capital humain compte désormais davantage que le capital monétaire. La société serait en train de passer du capitalisme au talentisme – si l’on peut oser ce néologisme.

La croissance à long terme dépendra de la capacité des pays à investir en priorité dans la formation. La Suisse figure même au premier rang, pour la neuvième année consécutive, dans le classement établi par le WEF. Lequel considère également que des marchés du travail réglementés contribuent à renforcer la capacité concurrentielle. Autant d’appréciations un peu inattendues de la part de cette fondation peu connue pour afficher des positions critiques sur l’organisation et le fonctionnement de l’économie libérale. De quoi nous fournir du grain à moudre.

Références multiples

Selon le Dictionnaire suisse de politique sociale, «Dans son acception la plus simple, la productivité du travail mesure la quantité d’un bien ou d’un service produite par heure de travail. Si l’on pousse l’analyse plus loin, il s’agit de distinguer la productivité physique et en valeur, selon que la production considérée est mesurée en unités physiques ou en termes monétaires. Si la première mesure est influencée essentiellement par les progrès technologiques ou la variation du stock de machines disponibles qui permettent de produire plus avec le même nombre d’heures de travail, la seconde peut varier non seulement en raison de ces deux paramètres mais aussi du fait des modifications du prix des biens ou des services produits.»

A l’aune de cette définition, calculée à partir des statistiques relatives au PNB/PIB, l’économie helvétique serait en panne de productivité. Les références sont multiples. Ainsi Le Temps affirme en titre que «La productivité en Suisse est moins élevée que dans les pays voisins» tandis que le mensuel Bilan se réfère à une étude de l’OCDE qui recommande à la Suisse d’augmenter sa productivité. De son côté, le Seco se montre préoccupé par la faible croissance de la productivité en Suisse. Quant à la NZZ, elle affirme que «la Suisse doit sans délai renforcer sa productivité». Le même quotidien titre, sans point d’interrogation, «Pourquoi la croissance est bloquée en Suisse».

L’affaire est entendue

Les appels à se préoccuper d’une amélioration constante de la productivité se fondent sur le fait qu’elle serait à la base de la croissance économique. Se laisser distancer par nos concurrents qui feraient mieux que nous compromettrait à terme non seulement notre niveau de vie, mais aussi une situation durable de plein emploi ou de quasi-plein emploi. Sur cette base, l’affaire est entendue: qui n’avance pas recule. Donc, au fond, nous n’avons pas le choix.

La détermination de la productivité est loin d’être aisée. Certains ne doutent pas des chiffres établis par les statisticiens. D’autres vont jusqu’à dire que ces calculs sont biaisés, voire trompeurs, parce qu’ils ne parviennent pas à intégrer les changements constants dans l’économie. Lorsque celle-ci était principalement matérielle, les calculs avaient de bons fondements. Mais depuis que les services ont pris une place prépondérante, les estimations sont devenues plus aléatoires. Ce pourrait être l’une des raisons pour lesquelles certains croient pouvoir prétendre que notre productivité est en panne.

Pourtant notre économie se porte plutôt bien et il n’est pas évident que la situation se dégraderait. Le nombre des étrangers qui viennent travailler chez nous est très nettement supérieur à celui des Suisses qui font le chemin inverse. Notre niveau de vie est plutôt supérieur à celui que connaissent la plupart des autres pays développés. Notre balance commerciale est largement excédentaire (les exportations sont supérieures d’une cinquantaine de milliards de francs aux importations).

Dans ces conditions, comment expliquer que nos produits et services continuent de faire l’objet d’une demande qui ne faiblit pas, alors qu’ils sont en concurrence sur les marchés internationaux avec ceux proposés par des économies dont la productivité s’améliorerait davantage que la nôtre? Quant au taux de chômage, il demeure chez nous inférieur à celui de tous nos voisins.

Et pourtant! Une étude de Credit Suisse prévoit une diminution de l’immigration en provenance des pays voisins du fait de la reprise de la conjoncture dans l’UE. Il pourrait en résulter un recul de la consommation estimé à quelque 500 millions de francs, et donc une baisse du PIB chiffrée entre 0,1% et 0,2%. Pas de quoi s’alarmer. Il est tout à fait normal que si un certain nombre de personnes immigrées retournent dans leur pays, elles cessent de consommer en Suisse. Ce qui se répercutera sur le PIB.

Cela étant, on voit mal en quoi cette évolution affecterait le niveau de vie des personnes habitant en Suisse, et pourquoi cette baisse du PIB devrait être en quelque sorte compensée par une productivité plus élevée. Mais il est vrai qu’au niveau statistique, le PIB de la Suisse pourrait augmenter moins rapidement que celui de nos voisins. Et on affirmera, graphiques à l’appui, que nous obtenons des résultats moins bons que nos voisins et qu’il est important de relancer notre productivité…

Pas par quatre chemins

Le terrain ainsi un peu déblayé, il devient possible de s’interroger sur les raisons qui poussent certains milieux à continuellement prétendre que la Suisse est (serait) déficiente. Le chef économiste du Seco n’y va pas par quatre chemins. Il soutient la nécessité de réformes: moins de bureaucratie, davantage d’efficacité dans le domaine médical, de nouveaux accords commerciaux de libre-échange, l’ouverture des marchés pour les produits agricoles et des impôts attractifs. Nous voilà ainsi ramenés dans le droit fil de la libéralisation de l’économie en vue d’une quête continue de croissance.

En découlera-t-il une amélioration du niveau de vie des gens? Rien n’est moins sûr si les surplus de richesses produites servent davantage les intérêts des propriétaires d’entreprises et des milieux aisés. Une étude récente du Fonds monétaire international montre, en effet, que dans la plupart des pays la part des revenus du travail dans le PIB a diminué (mais cette évolution n’est pas visible pour la Suisse).

Qu’entraîne par ailleurs cette course à la croissance qu’une amélioration de la productivité devrait permettre? Peu pour le bien-être effectif de l’immense majorité, et beaucoup pour la dégradation du milieu naturel. Il en découlera inévitablement des dépenses considérables pour tenter de sauvegarder un environnement de plus en plus dégradé à l’échelle mondiale.

Ces dépenses satisferont peut-être celles et ceux qui continuent d’avoir les yeux rivés sur les pourcentages d’augmentation annuelle du PIB. Mais cette approche et cette conception font l’impasse sur les atteintes à l’environnement consécutives à la globalisation de l’économie. Nous restons dans le quantitatif alors que c’est vers le qualitatif qu’il importe de toute urgence de s’orienter.

Le dernier rapport du WEF a probablement raison. L’avenir est dans la valorisation du capital humain, pas dans des gains chimériques de croissance et de productivité.

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Discussion

  • Dans tout manuel de macroéconomie on apprend que le bien-être d’un pays dépend de sa productivité. C’est sans doute la raison pour laquelle l’évolution de cette variable économique a toujours été scrutée avec un soin particulier. A ce propos, l’article de M. Ghelfi nous montre dans le cadre de l’économie suisse, de manière documentée et argumentée, que le lamento sur la faiblesse de la productivité suisse n’a pas de fondement solide, à tout le moins au regard de certaines variables macroéconomiques pertinentes telles que le chômage ou le solde de la balance commerciale.

    Bien évidemment la faible augmentation de la productivité du travail en Suisse est une observation statistique que personne ne conteste. En la matière, la Suisse fait moins bonne figure que ses voisins, la France ou L’Allemagne par exemple. En clair le diagnostic est bon, mais les remèdes préconisés par certains dans les milieux économiques et politiques sont fort discutables dans la mesure où le déclin de la productivité de l’économie helvétique a des causes structurelles, et par voie de conséquence les mesures conjoncturelles telles que la baisse des impôts sur les sociétés ou l’allégement des charges patronales sont totalement inappropriées. Sans parler de leur impact défavorable sur l’équilibre financier des collectivités publiques et donc sur la cohésion sociale et territoriale.

    En réalité, la vraie explication de la dégradation de la productivité du travail en Suisse réside dans son lien avec l’investissement. Plus précisément c’est l’investissement net qui constitue le talon d’Achille de l’économie suisse, alors que l’investissement dans les biens d’équipement et les biens immatériels comme les logiciels sont une source potentielle de progrès techniques et donc d’amélioration des gains de productivé. Proportionnellement, la Suisse est dotée d’un stock de capital plus élevé que les autres pays de l’OCDE (voir par ex. le ratio capital/PIB). Ainsi chaque année une fraction notable de ce capital devient obsolète et donc est déclassée, c’est ce qui explique que le taux d’amortissement est plus élévé en Suisse qu’ailleurs comme le montrent les chiffres d’une étude datant de 2013: le ratio amortissements/PIB s’élevait à 20,7% en Suisse, alors qu’il était de 18,1% en France, de 13,2% en Grande-bretagne et de 15,7% aux Etats-Unis. L’augmentation de l’investissement net pourrait être le remède à la faiblesse structurelle de la productivité du travail.

    En clair, pour résoudre l’énigme de la faiblesse de la productivité du travail en Suisse, nous devrions expliquer les causes du recul de l’investissement: en gros celles-ci sont d’ordre structurel et démographique. La tertiarisation de l’économie et le vieillissement de la population semblent avoir un impact négatif sur l’investissement. En Suisse comme ailleurs une part élevée de la main-d’oeuvre est occupée dans les services. Cette tertiarisation se traduit inéluctablement par un recul de l’investissement et donc par une faible intensité capitalistique. D’autre part, la société suisse vieillit, à l’instar des autres sociétés. Or, dans une société avec une forte proportion de retraités, ce qui semble être le cas de la Suisse, nous devrions nous attendre à une chute du taux d’épargne global par un arbitrage en faveur de la consommation présente. La conséquence en est une contraction du marché des capitaux, et donc un investissement moindre. Bien évidemment s’agissant d’un phénomène aussi complexe que celui de la productivité, il existe d’autres facteurs explicatifs sa faible croissance.

    Un dernier mot en ce qui concerne le recul de la consommation des ménages, par suite du ralentissement du flux migratoire et du retour des travailleurs étrangers européens chez eux, vu que la zone Euro connaît actuellement une reprise économique avec un reflux du chômage: cette inquiétude n’a aucun fondement sérieux car ceux qui avancent cet argument semblent raisonner en économie fermée et négligent donc les autres composantes de la demande globale: on pense naturellement aux exportations et à la dépense publique. En dépit de la surévaluation du franc, l’économie suisse pourrait accroître la part de ses exportations en raison de sa compétivité hors prix. Enfin une baisse de la consommation intérieure pourrait être compensée par un surcroît de la dépense publique sous forme d’investissements dans les infrastructures, la formation et le soutien public à la recherche scientifique.

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