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La liberté économique contre les droits humains

Reportage sur une mine de Glencore, entreprise zougoise, en Colombie

Photo cueva lovelle
Photo cueva lovelle (licence CC)

Je reviens de Colombie où j’ai partagé mon temps entre le paradis qu’est Nuqui, un village du Choco au bord du Pacifique, et l’enfer qu’est une mine de charbon de Glencore sise dans le désert de la Guajira, tout au nord du pays.

Glencore, une multinationale qui a son siège à Baar dans la banlieue industrielle de Zoug, est la deuxième plus grande société suisse d’extraction et de négoce de matières premières, après le groupe Vitol, basé à Genève. Elle fait partie de l’héritage de Marc Rich et figure parmi les 50 entreprises du monde affichant le plus gros chiffre d’affaires. Active dans la production et le commerce de métaux, minerais, pétrole et de produits agricoles, elle détient les plus grosses parts de marché dans le zinc, le cuivre, le plomb et le charbon. Quand elle est entrée en bourse, en 2011, les six membres de sa direction se sont partagé 23 milliards de dollars.

En 2008, elle a obtenu le prix de Public Eye pour «ses pratiques commerciales irresponsables et opaques en Colombie» et pour sa manière inacceptable de traiter les salariés de ses mines de charbon dans ce pays et de polluer les nappes phréatiques situées aux alentours.

En Colombie, Glencore exploite la plus grande mine de charbon à ciel ouvert du monde, dans le département le plus pauvre du pays, la Guajira, occupé en grande partie par des Indiens Wayúu. Le site de Cerrejon atteint maintenant une surface de 69’000 hectares, soit environ 70 km de long sur 10 km de large. Imaginez le lac Léman asséché! En 2016, la production s’est élevée à 32 millions de tonnes de charbon, toutes exportées, principalement vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Ces activités représentent la moitié du produit régional brut de la Guajira, mais aucune valeur n’y demeure acquise, sauf les salaires des ouvriers.

Dans le petit musée installé à l’entrée de la mine, on peut lire qu’en 2016 Glencore a sauvé 3 jaguars et 447 tortues marines et a réhabilité 114 hectares de terre, soit un total de 3’674 hectares rendus à l’agriculture. Et que deviennent les gens?

Aux abords de Cerrejon survivent des communautés wayúu, qui sont de fait plutôt en voie d’extinction. Glencore a peu à peu grignoté leur territoire. Dans une des familles que j’ai rencontrées, un petit garçon de trois ans, David, est atteint d’une déficience respiratoire grave. Les médecins ont d’abord dit qu’il s’agissait d’un virus dû au réchauffement climatique. Plus honnête, une pédiatre a confié à la mère que l’enfant devait être évacué au plus tôt et poursuivre sa vie à quelque 300 kilomètres de là; elle a en outre prescrit des médicaments très coûteux. Mais Cerrejon n’a rien voulu payer pour les médicaments, arguant que l’état de santé de l’enfant échappait totalement à sa responsabilité. La docteure a été licenciée et le père, chauffeur de son métier, a dû vendre sa voiture pour payer le traitement.

A une centaine de mètres, c’est un petit garçon d’un an et demi qui a dû être amené d’urgence à l’hôpital la nuit précédant mon arrivée. Autre exemple d’une réalité contrastée bien connue: tandis que la Colombie a un taux de mortalité infantile de 6 pour 1000, cette proportion atteint 9,3 pour 1000 au sein de la communauté wayúu.

L’eau pour la mine, pas pour les habitants

Aux abords de la mine, il n’y a plus d’eau. La rivière principale côté sud-ouest a été déviée, soi-disant pour sauvegarder l’accès à l’eau. Mais Cerrejon a fait des forages près de tous les affluents. En conséquence, l’eau du Rio Rancheria est contaminée au mercure, ce qui la rend impropre à la consommation et à l’agriculture. Ces familles doivent donc acheter l’eau qu’elles vont boire; sauf en période de pluie, fort rare dans cette région désertique.

Le site minier de Cerrejon consomme 54 millions de litres d’eau par jour pour ses propres besoins: les forages, l’arrosage des routes pour éviter qu’il y ait trop de poussière, l’arrosage des wagons remplis de charbon pour diminuer la pollution de l’air sur les 150 km du parcours à destination du port maritime de Puerto Bolivar.

D’où vient toute cette eau? Glencore a construit un barrage sur le Rio Rancheria en amont de la mine, une propriété privée à usage exclusif. Pour seulement voir le lac, les Wayúu ont dû demander la permission à la Présidence de la République. Plus choquant encore, l’hôtel 5 étoiles construit par Glencore près de l’entrée de la mine, dispose d’une piscine et offre un spa.

La communauté que j’ai visitée ne peut plus cultiver ses terres; les quelques fruits qui poussent dans la lande sont contaminés. L’artisanat procure un peu d’argent ou bien les pères de famille travaillent à la mine, acceptant ainsi de sacrifier leur santé pour pouvoir élever leurs enfants.

Le poison ou la mort

Les forages, encore une autre torture. Tous les jours, à la pause de midi pour ne pas mettre en danger les mineurs, la terre subit des tremblements tels que les maisons en briques proches de la mine, toutes fissurées, ont dû être abandonnées. Un expert a été appelé de Bogota; il a déclaré que ces maisons avaient été mal construites et que Cerrejon n’avait aucune responsabilité dans leur destruction. Les Indiens ont donc dû construire de nouvelles maisons, en adobe cette fois, c’est-à-dire en briques d’argile non cuite.

Glencore a déplacé plusieurs communautés indiennes dans des villages loin de la mine. Les alignements de petites maisons avec leur minuscule jardinet bouleversent complètement la manière de vivre et la culture des communautés. Le mot «droit» semble ici vidé de son sens.

C’est par ce harcèlement que Glencore use peu à peu la résistance des Indiens. C’est une course de vitesse pour la multinationale: extraire le maximum de charbon avant que la mine soit obligée de fermer. Parce que c’est la seule solution pour sauver de l’extinction toute la communauté wayúu.

Le gouvernement colombien a été condamné par la Cour interaméricaine des droits de l’homme en décembre 2015 pour abandon de ses responsabilités à l’égard des populations indiennes de la Guajira. Mais les fonctionnaires tremblent face à Glencore. S’ils ne se laissent pas acheter, ils sont menacés de mort, tout comme leur famille.

Glencore est une entreprise suisse et nous laissons faire. Les autorités helvétiques attendent-elles un scandale mondial semblable à celui qui a secoué les banques?

La Suisse a activement participé à l’élaboration des principes directeurs de l’ONU relatifs aux entreprises et aux droits humains adoptés en 2011, et aussi contribué financièrement à leur mise en œuvre. La Stratégie droits humains du département fédéral des affaires étrangère reconnaît qu’«en tant que siège de quelques-unes des entreprises multinationales ou fédérations sportives les plus importantes de la planète, la Suisse se doit de porter une attention particulière à l’égard du respect des droits de l’homme par le secteur privé». Toutefois, le Plan d’action national publié en décembre 2016 ne prévoit rien de contraignant et se base sur des mesures volontaires au nom de la sacro-sainte liberté économique.

L’initiative populaire «Entreprises responsables» pourrait enfin redonner aux êtres humains la priorité qui leur revient, avant le profit. Dans son tout récent Message adopté le 15 septembre de cette année, le Conseil fédéral reconnaît le bien-fondé de l’objectif poursuivi par les initiants, tout en recommandant le rejet de leur proposition.

Pauvre exercice d’équilibrisme gouvernemental entre principes fondamentaux et intérêts économiques, tout juste bon à donner bonne conscience à défaut de convaincre.

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Discussion

  • Excellent article, qui impressionne et provoque la colère! Je souhaiterais que DP sorte plus souvent des frontières de notre pays, se concentre moins sur les problèmes institutionnels de notre microcosme et dénonce davantage encore qu’il ne le fait les pratiques criminelles (il n’y a pas d’autre mot) de certaines entreprises suisses à l’étranger, en particulier leurs atteintes à la dignité et la vie des populations “indigènes”.

    • 1.1
      Hugues Poltier

      Pleinement d’accord avec vous.
      Cela faisait un bail que DP n’avait rien publié de tel. Alors même que ce qui y est décrit est le “usual business” des sociétés transnationales (STN).
      Ad Weibel: Le “droit” ici n’est pas colombien : il est celui qu’impose la STN au pays, comme condition à l’activité économique sur son territoire (avec pots-de-vin pour ses dirigeants; qui, s’ils résistaient à ces “amicales pressions”, seraient bientôt liquidés, physiquement ou politiquement ; en somme : le pot-de-vin ou la mort). Ce “droit” résulte du rapport de force entre un pays et une STN le dépassant en puissance.
      Phénomème répandu, connu depuis des années: Brigitte Alepin, Chavagneux et Palan, Nicolas Shaxson, Xavier Harel, Saskia Sassen, Naomi Klein, Alain Deneault, plus anciennement F.-X. Verschave (FrançAfrique), et alii documentent ces questions avec force enquêtes, rapports, etc. Sans aucun écho ou presque; faut pas cracher dans la soupe… Donc, “on” ne sait pas. Un peu comme les Allemands disaient ne rien savoir des camps de la mort…
      Par son rejet de l’initiative pour des STN responsables, le CF énonce que les STN doivent jouir de la sécurité juridique dans leurs activités offshore = jouir d’un blanc-seing où rien ne leur est interdit: éliminer, s’emparer de terres, contaminer, exploiter à la limite de l’esclavage, n’être astreint à aucune obligation de réparation, etc., sans compter, cerise sur le gâteau, l’évasion des profits vers les « paradis fiscaux » (G. Zucman).
      Au nom de quoi ce rejet de l’initiative ? Au motif que si les STN de CH y étaient astreintes, elles subiraient un désavantage compétitif. Sonne comme un aveu de l’exactitude du diagnostic des initiants. Cynisme? Sinistre? Autre?
      La Suisse, pays à haute tradition humaniste ? Ne semble pas s’étendre à l’autre lointain et pauvre… Bon, c’est pas la Suisse, c’est les STN. C’est pas nous. On peut s’en laver les mains…

  • Le droit colombien est hélas un droit tristement humain.

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