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1er Août: lettre ouverte à Ada Marra

L’historien libéral-radical répond sur le fond à la députée socialiste vaudoise au Conseil national

Photo Fabienne Müller
Photo Fabienne Müller (licence CC)

Madame la conseillère nationale, chère Madame,

Il est peu dire que la déclaration postée sur votre compte Facebook la veille du jour de la fête nationale a brusquement réveillé la Suisse, du moins francophone, de son engourdissement estival.

J’ai déjà eu l’occasion de réagir à chaud à votre affirmation selon laquelle la Suisse n’existerait pas. J’ai également eu l’occasion d’exprimer mon dégoût à l’égard des injures dont vous avez fait l’objet.

Le problème que vous avez soulevé mérite un débat plus serein car il pointe la question fondamentale de l’identité, et des identités, à une époque agitée par des remises en question d’une grande ampleur. Une fois de plus l’histoire s’invite dans le débat politique et c’est sur ce terrain qu’il s’agit de se replacer.

Un journaliste du Matin Dimanche, qui m’interrogeait après la publication de mon interview dans Le Temps, se demandait pourquoi une assertion qui a fait scandale au début des années 1990 pouvait à nouveau provoquer pareille émotion une génération plus tard. Je crois que la réponse est assez simple et ce fait ne pouvait pas vous avoir échappé. Voici 25 ans, combien de questions existentielles n’assaillaient-elles pas notre pays, attisées par les festivités liées au 700e anniversaire de la Confédération, la question européenne, puis le rôle de la Suisse durant la deuxième guerre mondiale? Période troublée qu’aggravait une terrible crise économique.

La sentence proférée à Séville par Ben Vautier tombait comme un couperet dans un contexte idéologique et intellectuel malmené. Nos partis, impuissants à répondre à la crise morale qui s’était emparée de nombre de nos compatriotes, ont ouvert la voie à l’ascension de l’UDC, qui a lancé une véritable OPA sur l’histoire à grand renfort de figures mythologiques ressuscitées pour l’occasion. La gauche vissée à sa critique unilatérale de l’Etat fédéral «bourgeois» et la droite modérée qui, elle, s’était désintéressée de la question historique, en furent pour leurs frais, hélas.

Le contexte est-il différent aujourd’hui? Le débat sur les mythes a été mené dans le prolongement de la parution de diverses Histoires suisses vulgarisées. Les historiens ont su les remettre dans leur juste perspective, dans leur aléatoire scientificité mais aussi dans leur dimension nutritive d’un récit national qu’il convient néanmoins, et continuellement, de surveiller à l’aide des instruments critiques à notre disposition. Et la question européenne s’est apaisée, bien qu’elle sème encore des ferments de discorde dans notre vie politique.

Mais la mondialisation galopante et la numérisation, surtout depuis la crise des années 2008/2009, ont brouillé les cartes et la question des identités est redevenue d’actualité, surtout dans les autres pays européens et aux Etats-Unis, confrontés à des vagues «populistes» qu’ils ne parviennent pas à endiguer. La Suisse, forte des enseignements hérités des années 90, gère autant que faire se peut cette instabilité qui a saisi les démocraties occidentales. Je considère pour ma part que la démocratie directe n’a pas peu contribué à ce résultat.

Votre déclaration n’est donc pas innocente. Elle renvoie à celle de Ben, mais aussi au contexte agité dans lequel elle fut prononcée. Nous pouvons donc être légitimement convaincus que vous souhaitez que la question soit à nouveau posée, peut-être en guise d’avertissement contre le regain nationaliste perceptible çà et là, dans le sillage des succès de certains partis «populistes» de droite.

Mais votre réponse à une inquiétude que l’on doit prendre au sérieux est-elle adaptée? Permettez-moi d’en douter. Vous créez un amalgame entre nationalisme, nation, patrie mais aussi, en remuant la soupe mythologique, avec l’histoire nationale. Vous réduisez l’histoire suisse à cette bouillie dont la valeur est surtout symbolique et paradoxalement plus féconde qu’on le croit souvent, pour mieux en déduire que la Suisse n’existe pas.

La nation, la frontière ne sont pas forcément synonymes de fermeture. La Suisse a une histoire riche, avec des hauts faits, des zones d’ombre, comme toutes les histoires. Cette réalité mérite-t-elle une condamnation morale définitive? Pas sous la forme hâtive que vous proposez. En niant l’histoire nationale, vous déterritorialisez l’individu que vous noyez dans un nuage abstrait.

L’identité collective existe, faite d’identités individuelles qui peuvent être, en effet, multiples. Elle est faite d’ingrédients en lesquels les habitants d’un espace donné, qu’ils y soient nés ou non, se reconnaissent. Pour la Suisse, la démocratie directe me semble constituer un socle auquel les Suisses, même de fraîche date, aiment dans leur écrasante majorité s’adosser. Ils n’en ignorent pas les limites, en voient les chausse-trappes, mais savent surtout l’apprécier, car ils ont appris à distinguer en elle le moyen de dénouer les tensions qui parcourent naturellement tout corps politique.

Et une histoire nationale, narrée sous toutes ses facettes, ne pourrait-elle pas apparaître comme un terrain où les Suisses et les «habitants en Suisse» pourraient se retrouver? Cultiver la connaissance de l’histoire «nationale» est-elle forcément une barrière à l’Autre? Je crois exactement le contraire!

Ma propre expérience m’a convaincu que l’on est d’autant plus apte à recevoir le métissage culturel que vous appelez de vos vœux si l’on maîtrise sa propre histoire. Car l’Autre vient avec la sienne: comment le comprendre si nous n’avons à lui offrir que la négation de notre propre histoire? Il en sortira un triste relativisme, terreau d’une incompréhension réciproque, gage d’un échange voué à l’échec.

Permettez-moi une dernière remarque. Une votation difficile nous attend sur l’initiative dite de la primauté du droit national et qui vise à la fois le droit ressenti comme envahissant en provenance de l’Union européenne et l’«impérialisme» présumé des droits de l’homme tels qu’ils seraient interprétés par les juges de Strasbourg. Libéraux, attachés à une compréhension des droits de l’homme qui puise dans les premières déclarations américaine et française de la fin du 18e siècle, et socialistes, qui font volontiers leurs les droits de l’homme tels qu’ils ont été redéfinis depuis la victoire sur le nazisme, devront travailler ensemble pour faire barrage à cette initiative. Vos déclarations placent ce combat sous de bien mauvais auspices.

Veuillez agréer, Madame la conseillère nationale, chère Madame, mes salutations respectueuses.

DOMAINE PUBLIC

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Discussion

  • 1
    Danielle Axelroud Buchmann

    Ada Marra méritait-elle d’être épinglée une fois encore pour ses propos? Quant à moi, je les partage largement. Ça fait des années que je ne participe plus aux flonflons patriotiques du 1er août, car je ne reconnais plus mon pays. Quelles valeurs ont la cote aujourd’hui? Je vois d’abord une Suisse de l’argent, la place financière suisse, la place économique suisse – l’économie est un thème important, il ne s’agit pas de cracher dans la soupe. Mais où sont les valeurs qui me sont chères? Où sont les valeurs auxquelles on se réfère le plus souvent le 1er août? Un pour tous, tous pour un – la solidarité est presque devenue un vilain mot. Il fut un temps où la Suisse était un vrai pays d’accueil, mais aujourd’hui? La justification des renvois des migrants pas les procédures Dublin fait froid dans le dos. Henri Dunant, c’est qui? c’était un Suisse, non?

  • Je crois que cette réflexion en soi anodine d’Ada Marra a suscité un tel tollé, viscéral, non pas à cause d’un retour de flamme des passions anachroniques de l’ère Schwarzenbach (qui semblent avoir marqué à vie Ada Marra, pourtant toute petiote à l’époque) mais bien plutôt à cause de l’angoisse qui étreint tout le monde, quelle que soient les appartenances partisanes, idéologiques, sociales, etc., et qu’il serait vain de nier comme de blâmer: l’angoisse de ne plus être maîtres chez soi.

    J’emploie à dessein un vocabulaire un peu provocant, mais il faut dire les choses. Même des gens sincèrement progressistes ressentent dans leur moëlle la terreur de devoir vivre dans un nouveau continent, qui ne soit plus l’Europe mais quelque chose entre l’Afrique et le Brésil, une terra incognita dans laquelle les Blancs d’héritage chrétien ne soient plus qu’une minorité et probablement une minorité opprimée. Le tabou racial étant depuis Hitler un absolu indicible, on n’ose pas énoncer cette vérité. Le sentiment d’appartenance à une communauté et à une civilisation dont un trait essentiel est le type physique des populations, disons-le, la couleur de la peau, ce sentiment est réel, profond, naturel, instinctif et il est foulé au pied avec une désinvolture insupportable par les tenants du multiculturalisme et de l’immigration. Le problème est encore aggravé et rendu plus explosif par l’impossibilité de le formuler.

    Ce sentiment angoissé que j’ai tenté d’analyser de manière nuancée, je l’éprouve comme les autres et je suis sûr que même des rédacteurs de Domaine Public le ressentent quand ils ne se surveillent pas, ou alors dans leur sommeil. C’est une angoisse permanente qui taraude… tout le monde. De ce point de vue le pataquès Ada Marra du 1er août a été un contresens parfait.

    Car en réalité Ada Marra, qui est une Italienne du Nord, appartient exactement à la même race (s’il est permis d’employer ici ce mot dans le sens que lui donnait Ramuz qui l’emploie quasiment à toutes les pages de son oeuvre) que les Helvètes autochtones qui éprouvent l’angoisse susdite. Elle n’a fait qu’exprimer une sensibilité d’ouverture au monde banale, qui en tant qu’électeur UDC ne m’a pas du tout choqué. Elle a laissé parler son cœur et elle a eu des accents qui, selon moi, rappelaient l’esprit anti-Schwarzenbach, d’une Anne Cuneo, quelque chose qui date des années 70.

    Mais le public nombreux et surexcité qui s’en est pris à Ada Marra, parfois hélas avec grossièreté, a répondu à un tout autre stimulus. En réalité je dirais qu’Ada Marra a reçu en pleine figure un paquet de mer, celui de la frustration énorme de tous ceux qui ressentent que l’on a créé un électorat captif composé d’étrangers naturalisés en hâte, pas du tout assimilés ni même intégrés, qui vit de l’aide sociale et qui par sa présence importune empêche désormais les Suisses d’élire des gens, de gauche ou de droite, qui leur ressemblent. Pour cette raison les gens se sentent dépossédés. Ils perçoivent, non sans raison, un lien entre cette invasion migratoire et le refus de la classe politique, emmenée par des intellectuels souvent issus eux-mêmes de l’immigration, d’appliquer l’initiative contre l’immigration de masse. Les gens ruent dans les brancards, furieux, n’acceptant absolument pas d’être privés de leur droit légitime à maîtriser leurs affaires sur leur territoire.

    Bref Ada Marra a reçu brutalement une colère rentrée, accumulée et très puissante, qui ne s’adressait pas à elle, mais bien plutôt à d’autres. Par exemple à Cesla Amarelle. Et Olivier Meuwly, s’il s’inquiète pour la suprématie du droit étranger a raison, car c’est celà qui est en jeu.

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