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Un regard critique sur l’industrie pharmaceutique

L’offre de médicaments et l’orientation de la recherche sous la loupe de Denknetz

Photo Dyseult
Photo Dyseult (licence CC)

L’industrie pharmaceutique représente sans conteste un fleuron de l’économie helvétique. Mais un fleuron toxique, comme le qualifie un groupe de travail de Denknetz, le réseau de réflexion de la gauche suisse.

La Suisse abrite deux des cinq géants de l’industrie pharmaceutique. La branche caracole en tête des exportations et comble le fléchissement occasionnel de l’horlogerie. Elle fournit plus de 40’000 emplois hautement qualifiés et bien rémunérés. De par son rôle dans la santé publique, elle jouit d’une bonne réputation. Et ses actions se doivent de figurer dans un portefeuille bien géré.

Le caractère modéré des critiques auxquelles doit faire face cette industrie n’a donc rien d’étonnant. Les aménagements fiscaux en sa faveur prévus dans la réforme de l’imposition des entreprises – déductions de 150% des dépenses de recherche du bénéfice imposable – illustrent la bienveillance traditionnelle du monde politique à l’égard des pharmaceutiques.

L’analyse critique de Denknetz vient opportunément troubler cette image positive. Les pharmas constituent une puissance économique et financière obéissant à ses propres règles. Il n’est que de penser aux scandales récurrents qui les touchent – corruption, tromperies en tous genres – et qui leur valent des amendes colossales. A croire que ces dérives font partie intégrante de leur modèle d’affaires. Sans parler de la délocalisation des tests cliniques dans des pays peu regardants sur la protection des patients, dont Public Eye (Déclaration de Berne) documente sans relâche les effets néfastes.

Le groupe de travail de Denknetz a concentré son attention sur deux questions propres à interroger le rôle de l’industrie pharmaceutique en matière de santé publique.

  • l’offre de médicaments correspond-elle aux besoins des patients ou certains d’entre eux sont-ils privés des thérapies les plus efficaces ?
  • les dépenses pour la recherche et le développement (R&D) sont-elles affectées de manière optimale ou existe-t-il des incitations à ne pas poursuivre cet optimum?

La première question renvoie aux prix des médicaments. Le Sovaldi du laboratoire américain Gilead a fait la une de la presse ces derniers mois. Ce médicament pour le traitement de l’hépatite C est efficace et présente peu d’effets secondaires. Sur le marché suisse, une thérapie coûte 50’000 francs, alors que le coût de production ne dépasse pas 340 francs. En conséquence, l’Office fédéral de la santé publique en a d’abord limité le remboursement aux patients au stade avancé de la maladie, le concédant ensuite dès le diagnostic posé aux patients présentant un risque particulier de contamination du virus.

En cause, le droit des brevets qui place une entreprise en situation de monopole durant 8 à 10 ans à partir de la mise sur le marché du médicament, qui la pousse à maximiser ses bénéfices durant cette période. La santé se trouve ainsi prise en otage par des taux de profit exorbitants.

Pour garantir le droit à des soins de qualité, l’Etat se doit de réglementer le prix de vente des médicaments en tenant compte des coûts effectifs de R&D de l’entreprise et des coûts de production. Ce qui impliquerait une transparence de ces coûts, aujourd’hui très lacunaire. Cette intervention est d’autant plus légitime que le secteur public assume l’essentiel du financement de la recherche fondamentale permettant d’aboutir à un médicament. A titre d’exemple, dans le cas de l’anti-cancéreux Glivec de Novartis, les institutions publiques ont assuré 90% des coûts de la recherche préclinique.

Mais comme la recherche clinique est aux mains des pharmas, ces dernières décident seules de la poursuite du développement. D’où la deuxième question. L’intérêt économique pousse les pharmas à privilégier les produits destinés à des marchés intéressants, ces blockbusters qui génèrent un chiffre d’affaires annuel supérieur à un milliard de francs.

Le groupe de travail mentionne le relatif désintérêt pour le développement de nouveaux antibiotiques, pourtant rendus indispensables par la résistance croissante des bactéries. Ces thérapies de courte durée ne permettent pas d’engranger les bénéfices que garantissent les traitements anti-cancéreux plus longs et plus coûteux. De même, les maladies répandues dans le tiers-monde et qui touchent un grand nombre de personnes ne suscitent pas les mêmes efforts de recherche et de développement que les blockbusters. Enfin les traitements alternatifs basés plus sur des changements de comportement que sur des médicaments ou qui ne génèrent que peu de profits restent les parents pauvres de la recherche.

Pour contrer ces biais qui conduisent à produire en priorité des médicaments dont la commercialisation est économiquement profitable et à négliger les besoins sanitaires du plus grand nombre, le groupe de travail suggère la création d’un véritable service public de la recherche et du développement pharmaceutiques. Ce service, complémentaire et concurrent des entreprises privées, veillerait à affecter des ressources de recherche en fonction des besoins de la population, à diffuser librement ses résultats et à produire des médicaments que le secteur privé néglige d’offrir.

Ce service public agirait à la fois localement et globalement. Ainsi la R&D prendrait en compte les besoins de toutes les régions du globe. Toutes les institutions à but non lucratif bénéficieraient de ses résultats. Avec l’objectif de créer un acteur transnational de poids, capable de briser la logique mercantiliste qui domine aujourd’hui le secteur de la santé.

L’analyse de Denknetz met en lumière les contradictions entre respect des droits humains, règles du commerce, droit de la propriété intellectuelle et objectifs de santé publique. Par contre les propositions du groupe de travail, en particulier la création de cet acteur transnational capable de tenir tête aux entreprises privées, volent un peu trop haut pour façonner concrètement la politique sanitaire. Et la concurrence entre cet acteur et le secteur privé risquerait fort de conduire à la prise en charge des coûts par le premier – tout ce qui n’est pas rentable – et à la captation des profits par le second.

Les droits nationaux comme le droit  international offrent déjà des possibilités d’atténuer les contradictions évoquées par Denknetz. Le récent rapport de la commission des Nations unies sur l’accès aux médicaments les évoquent: notamment l’application beaucoup plus stricte des législations sur les brevets qui ne devraient protéger que les véritables innovations; l’utilisation plus intensive de la flexibilité prévue par les accords de l’OMC sur la propriété intellectuelle et de la licence obligatoire. Le rapport évoque également le rôle des institutions publiques de recherche dans l’établissement des priorités de santé publique et la libre disposition de leurs résultats.

Bref, avant de rêver à l’étatisation de l’industrie pharmaceutique comme solution miracle, il y a beaucoup à faire pour mettre en œuvre efficacement et améliorer les règles existantes.

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