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L’économie numérique ne fait pas dans l’angélisme

Ne pas se cacher les côtés moins reluisants de la modernité

Photo Scott Lewis
Photo Scott Lewis (licence CC)

Elle court, elle court, la numérisation de la société. Dans ce domaine protéiforme, si l’on s’en tient à ce que le grand public perçoit dans la vie de tous les jours, il convient de clarifier le vocabulaire.

Airbnb et Uber proposent des services qui n’ont rien de numériques. Le propriétaire qui loue son appartement ou le locataire qui propose le sien en douce doivent accueillir le client, faire le ménage et s’arranger pour que le logement soit attrayant, autrement dit des activités typiquement hôtelières. Seule la gestion du système relève de l’économie numérique. Il en va de même pour Uber. Le travail d’un chauffeur n’a rien de numérique. Il est bel et bien au volant de sa voiture, mais le dispositif qui le met en relation avec le client est, lui, purement numérique.

Dans nos supermarchés, l’installation de caisses automatiques se poursuit très rapidement grâce aux progrès des réseaux et des outils informatiques. Mais le principe est vieux comme l’économie des services: faire travailler le chaland à la place des employés réduit les coûts. Le client qui vide son panier, passe sa marchandise au scanner, annule ses erreurs, remplit son Caddie, enregistre sa carte du magasin, ses bons de réduction, sort tant bien que mal sa carte de crédit pour payer, récupère son ticket et voit l’usager suivant qui pose déjà ses courses à l’emplacement adéquat alors que lui-même n’est pas encore parti, effectue une sorte de parcours du combattant qui n’a rien de numérique.

Cette économie dite numérique a un impact direct sur quatre catégories très différentes de la population.

Tout d’abord une aristocratie de concepteurs, d’informaticiens, d’experts en études de marché et de financiers regroupés dans de petites entreprises très mobiles à la mortalité d’ailleurs très élevée: n’est pas une start-up, c’est-à-dire une société à croissance très rapide, qui veut.

La seconde catégorie est celle des professions menacées comme les caissières des supermarchés ou les vendeurs des boutiques agonisant lentement face aux sites de vente en ligne, mais aussi les emplois émergents mal payés tels que ceux des caristes et des petites mains des entrepôts géants d’Amazon ou de Zalando.

La troisième catégorie est celle du vendeur en bout de chaîne, pseudo indépendant comme le chauffeur d’Uber ou hôtelier sans le savoir comme le loueur d’Airbnb.

La quatrième catégorie, dont nous faisons pratiquement tous partie, est celle de l’usager en hypnose devant son écran.

A côté des bénéfices de l’économie numérique, la pulvérisation des rapports sociaux et l’atomisation générale de la société doit cependant nous interroger. Cette situation qui concerne chacun d’entre nous suscite fort peu de réactions dans la population. Ce sont les chauffeurs de taxis professionnels, leurs concurrents directs, qui malmènent Uber, pas les clients… L’époque est profondément individualiste. Les aspirations professionnelles des jeunes générations changent et suscitent peu de discours critiques. Pour beaucoup, l’idéal n’est plus d’être embauché chez Nestlé, dans une banque ou dans un grand bureau d’ingénieurs mais de créer sa propre petite entreprise, pas forcément dans l’informatique.

Si les pages des journaux se font régulièrement l’écho de la création de nouvelles entreprises technologiques, bien entendu toujours promises à un avenir radieux, elles sont aussi remplies de photos de fringants trentenaires qui ouvrent des restaurants tous plus originaux les uns que les autres. Là aussi, le taux de mortalité est sans doute très élevé, mais un curriculum vitae avec une expérience de création d’entreprise, même si elle a échoué, est apprécié. Et sans doute rien de mieux pour se garder de l’individualisme ambiant que d’en avoir été soi-même victime.

L’économie dite numérique est porteuse d’immenses progrès techniques et de gains de productivité considérables. La situation était la même avec le travail en usine au début du 20e siècle. Depuis lors, les combats politiques et des luttes syndicales intenses ont permis d’améliorer continuellement le sort du monde ouvrier tout au long d’épisodes souvent épuisants, douloureux et parfois violents. Rien de tel ne se dessine aujourd’hui.

Bien sûr, les syndicats produisent aussi des réflexions et des travaux sur ce monde nouveau, et c’est heureux. Il n’empêche, nous demeurons pour l’instant comme tétanisés, sans réaction face à des progrès qui nous dépassent et que nous avons de la peine à penser. Ce sont les protagonistes de l’économie numérique eux-mêmes, tel Mark Zuckerberg dans son discours de Harvard, qui fournissent une lecture critique de leur propre action. Les choses se passent aujourd’hui comme si, au début du 20e siècle, Henry Ford avait expliqué à ses ouvriers et à ses clients comment ils devaient développer une pensée contestataire à propos du progrès technique et du travail à la chaîne.

Espérons que la célèbre prophétie appliquée au fascisme par Antonio Gramsci ne se réalisera pas sous une forme totalement inattendue: «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.» Pour l’éviter, la pensée critique sur le numérique est indispensable. Evidemment plus difficile à exprimer dans la pratique qu’à suggérer.

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