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On manque d’ingénieurs

A trop se focaliser sur le système dual, la politique suisse de formation entretient la pénurie dans des professions d’avenir

Photo Bnei Bnei
Photo Bnei Bnei (licence CC)

La Suisse manque cruellement d’ingénieurs, plus encore que d’informaticiens, de cadres, de personnel de santé. Ce cri d’alarme d’economiesuisse s’appuie sur une étude du Seco qui évalue le manque de personnel dans les différentes professions.

La pénurie se fait sentir là où l’on exige des qualifications particulièrement élevées, où le chômage est inférieur à la moyenne, où l’on recrute à l’étranger le personnel que l’on ne trouve pas chez nous, où le nombre de places vacantes est important, là où enfin l’emploi augmente rapidement.

Selon economiesuisse, il va manquer à terme 50’000 ingénieurs. D’abord, on n’en forme pas assez. En outre, les employeurs, qui ont des besoins très spécifiques, se refusent souvent à recruter du personnel qui n’y répond pas exactement et dont il leur faudrait compléter la formation. L’enquête menée auprès des ingénieurs membres de Swiss Engineering UTS le confirme. Les salaires et le manque de perspectives de carrière jouent aussi un rôle. Mais c’est d’abord le manque d’ingénieurs suisses qui explique la difficulté d’en recruter et de les conserver.

Il faut donc former davantage d’ingénieurs, en commençant par motiver les jeunes gens et les jeunes filles pour ce métier. Il faut aussi améliorer l’enseignement des «MINT» – mathématiques, informatique, sciences naturelles et techniques. Il faut enfin offrir aux ingénieurs suisses la possibilité de faire une véritable carrière pour qu’ils restent dans leur profession. Plus d’un tiers des ingénieurs changent d’orientation au cours de leur vie.

Mais ni l’étude d’economiesuisse, ni les commentaires de la presse n’abordent les priorités de nos politiques de formation. Il est naturellement réjouissant d’entendre notre ministre de la science et de la recherche, mais aussi ses partenaires étrangers, vanter notre système dual, où les élèves se forment en entreprise, souvent dès leur 15e année. Ils suivent encore des cours et pourront, plus tard, développer de nouvelles qualifications dans une haute école.

Reste que les professions où l’on manque de personnel diplômé – ingénieurs mais aussi informaticiens et personnel de santé – leur seront fermées, ou en tout cas difficiles d’accès.

A défendre à tout prix le système dual, on va jusqu’à éliminer, par ce qui ressemble à un véritable numerus clausus, des élèves qui pourraient parfaitement poursuivre un cursus scolaire. On leur ferme ainsi l’accès à des métiers où l’on manque de personnel et où l’on doit faire appel à des étrangers.

Beaucoup de nos enfants – garçons et filles – rêvent de ces professions fascinantes, bien payées et où l’on ne connaît pas le chômage: médecins, professeurs, chercheurs, infirmières, ingénieurs, juristes, cadres administratifs. Ce sont ceux qui nous manquent. Ceux qui entre 10 et 15 ans ont vu les portes de ces professions se fermer parce que l’école ne leur avait pas apporté la formation nécessaire. Or c’est à ce niveau qu’il faudrait investir. C’est justement ce que prévoit le président Macron qui veut réduire les effectifs des classes dans les quartiers défavorisés.

Que la Suisse, l’un des pays les plus riches du monde, en soit à économiser sur la formation de ses enfants et à recruter à l’étranger les cadres dont elle a besoin devrait nous faire réfléchir. Voir les professions les plus enviables largement offertes à des immigrés pourrait bien expliquer le rejet, toujours plus marqué, de la libre circulation des travailleurs.

Le monde politique a beau jeu de faire comprendre qu’on ne peut se passer de main-d’œuvre étrangère. Ceux que le système scolaire a empêchés de choisir leur métier, les mères que le manque d’aide empêche d’exercer l’une de ces professions, n’acceptent plus les yeux fermés l’afflux d’étrangers.

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Discussion

  • La solution au manque d’ingénieurs en Suisse est très simple, Il faut les payer convenablement! Comnme les banquiers par exemple.

  • 2
    Noel Benalou

    L’article de M. Erard appelle deux observations : d’une part la pénurie d’ingénieurs n’est pas un phénomène local mais bel et bien général. D’autre part elle n’est pas une fatalité comme le laissent entendre les résultats de certaines enquêtes notamment en Suisse en se focalisant sur les effets sans remonter aux véritables causes de cette situation.

    Le manque d’ingénieurs s’observe non seulement en Suisse mais un peu partout en Europe, tout particulièrement en France et en Belgique. Alors que la formation d’ingénieurs continue à un rythme soutenu en Chine et en Inde sans pour autant buter sur une crise de vocations ou un changement des préférences chez les étudiants comme c’est le cas en Europe. En effet des enquêtes montrent une désaffection des étudiants à l’égard des sciences exactes et donc celles de l’ingénieur. En outre il semblerait que les grands groupes industriels et les banques ne fassent plus rêver les jeunes. Ceux-ci aspirent à créer leur boîte par goût d’autonomie ou d’aventure entrepreneuriale. A cet égard, il n’est pas inutile de rappeler que la France vient d’élire un jeune président qui est le chantre de la Start-up et de l’économie numérique. Quoi qu’il en soit, l’Europe donne l’impression de s’être endormie sur ses lauriers en négligeant la nécessité de la mise en place d’une politique incitative active en faveur de la formation pour les métiers d’ingénieurs.

    En ce qui concerne la Suisse, force est de constater que le manque d’ingénieurs résulte d’un choix délibéré des autorités qui semblent avoir donné la primauté à la protection de l’agriculture au détriment de celle de la matière grise et donc de l’avenir. Il va sans dire que la pénurie d’ingénieurs a des causes multiples dont certaines sont exposées dans le papier de M.Erard. A cela s’ajoute la singularité de la situation géographique et linguistique de la Suisse. Il n’est pas exagéré d’affirmer que celle-ci profite pleinement des économies externes en accédant au réservoir de la main-d’oeuvre hautement qualifiée de ses voisins.

    Par ailleurs certains employeurs suisses se plaignent de l’insuffisance de la relève indigène, sans doute dans un but purement stratégique, à savoir obtenir un assouplissement de la réglementation pour pouvoir recruter des ingénieurs étrangers bon marché, sachant que le coût de formation et le salaire d’un ingénieur sont relativement élevés. A titre d’exemple, l’investissement par étudiant et par an est de 11 000 euros en France, alors que son équivalent est de 19 052 euros en Suisse. Compte tenu des salaires proposés en Suisse, les employeurs n’auraient aucune peine à attirer les travailleurs étrangers hautement qualifiés. Cependant, La seule contrainte qui peut les empêcher à satisfaire pleinement leur demande de travail est l’article constitutionnel concernant le flux migratoire.

    Le remède à cette pénurie d’ingénieurs consisterait à taxer les entreprises afin de les inciter à internaliser le coût social pour qu’un nombre optimal d’ingénieurs soit formé dans les grandes écoles (EPFL et EPFZ). Il faudrait aussi des mesures d’incitation en faveur des étudiants : une campagne de sensibilisation, encourager la féminisation, un soutien financier sous forme de bourses à des étudiants issus des milieux modestes. Enfin il semblerait que l’ouverture de la Suisse à la libre circulation des personnes ait un impact négatif sur le budget alloué à l’éducation et à la formation, sans doute la situation aurait été pire si la RIE avait été acceptée.

  • Sachant qu’un train peut décélérer d’environ un dixième de l’accélération terrestre (c’est environ le coefficient de frottement acier sur acier), quelle est la distance nécessaire pour qu’il s’arrête à partir de 120 kilomètres par heure? Les ingénieurs savent faire ce calcul. Ils n’en sont pas moins jugés incultes s’ils n’ont pas lu Proust.

    Un lecteur de Proust qui ne saurait pas faire ce calcul élémentaire assume sans aucune gêne ne rien comprendre aux mathématiques, ni à la physique. Il s’en vante, ou au moins proclame qu’il n’en a rien à faire, et personne ne lui disputera cette médiocre prétention.

    La seule culture reconnue est celle des sciences molles. La vraie culture, celle qui s’intéresse à l’ensemble des connaissances, est méprisée. Les ingénieurs sont les méprisés de notre société.

    • 3.1
      Albert Jaussi

      M. Weibel, votre réaction me surprend. J’ai passé toute ma vie professionnelle en symbiose avec des ingénieurs, moi m’occupant des problèmes juridiques et économiques, eux de la technique, d’abord dans un grand groupe international, ensuite en qualité de consultant. Les ingénieurs que j’ai connu et qui dans beaucoup de cas sont des amis, étaient des personnes de remarquable culture générale. Nos échanges, surtout hors des heures de travail et dans les longs voyages, étaient à ce point de vue un plaisir renouvelé. Nous nous sommes professionnellement enrichis réciproquement. Soyons clairs: accepter un mandat sur un projet technique sans inclure des ingénieurs expérimentés relève à mon avis de la faute professionnelle. L’évaluation des risques et les solutions pour leur mitigation seraient biaisées, fausses. Permettez-moi d’ajouter que c’est aussi valable dans le sens inverse: j’attends que les ingénieurs consultent pour des problèmes de ma profession, ce qu’ils font en général. Bon sang: un peu de “Selbstbewusstsein”!

    • M. Jaussi, sans doute me suis-je mal exprimé. Ce que je souhaite relever, c’est que la société considère que l’intérêt d’une personne pour les sciences dures ne témoigne pas de la culture de cette personne. Aux yeux de la plupart des gens, les sciences dures n’appartiennent pas au cercle de la culture. Pour mériter le titre d’homme cultivé, il faut avoir lu Proust, mais il n’est pas nécessaire d’avoir même essayé d’approcher les mathématiques.

      Je vous propose cette anecdote: il y a quelques mois, un journal de référence consacrait un article au thème de la maturité. La journaliste, excellente journaliste par ailleurs, commençait son texte par ces mots: «Compenser une moyenne de maths peu glorieuse ou une moyenne de français alarmante par une note magistrale en sport ou en musique ne devrait plus être possible…». Je lui ai écrit ce petit mot: «Madame, vous considérez donc que de faibles connaissances en maths sont peu glorieuses, tandis que de faibles connaissances en français sont alarmantes. Peu glorieux, contre alarmant. S’il me fallait parier, je parierais que vos connaissances en mathématiques sont peu glorieuses, mais que votre français exprime clairement votre pensée». Sa réponse, tout à son honneur, a été presqu’instantanée: «Cher Monsieur, Vous avez diablement raison! J’ai fait état, de manière inconsciente, d’une échelle de valeurs que je ne saurais assumer. Il est vrai que j’étais nulle en maths…».

      Vous ne pouvez pas ne pas avoir rencontré à de multiples occasions des gens qui disent n’avoir rien compris aux mathématiques ni aux sciences; vous souvenez-vous qu’une seule fois, dans une telle situation, un témoin ait suggéré qu’une telle déclaration trahit un regrettable défaut de culture?

      C’est ce déséquilibre, peu flatteur pour les ingénieurs, que je voulais évoquer après lecture de l’article de M. Erard: je le crois réel, je le crois aussi fortement ressenti par les jeunes, très tôt, à l’école probablement déjà, ce qui contribue à leur désintérêt pour les sciences exactes.

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