Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Stratégie énergétique 2050: un tournant certes, mais à vitesse réduite

On votera le 21 mai sur une version édulcorée, et pourtant violemment combattue

Photo Max D
Photo Max D (licence CC)

Après la catastrophe de Fukushima, le Conseil fédéral a réagi avec une rapidité inhabituelle: décision immédiate d’abandonner l’énergie nucléaire et présentation d’une stratégie à l’horizon 2050 visant tout à la fois à développer les énergies renouvelables et à améliorer l’efficacité énergétique (DP 2159).

Le scénario proposé par le gouvernement paraît raisonnable, tant d’un point technique qu’économique. Pour le professeur de l’EPFZ Anton Gunzinger, l’approvisionnement électrique de la Suisse pourrait reposer sur les seules énergies renouvelables. A condition de promouvoir fortement ces dernières et de développer une gestion intelligente du réseau (smart grid). Pour l’économiste Rolf Wüstenhagen, de l’Université de Saint-Gall, le tournant énergétique supprime les risques et les coûts liés au nucléaire et allège la facture des importations d’énergies fossiles, un indéniable avantage pour l’économie nationale. Le physicien Bernard Giovannini, de l’Université de Genève, a travaillé de nombreuses années sur les scénarios énergétiques. S’il estime raisonnable de diminuer les émissions de CO2 et d’augmenter la production renouvelable d’électricité, il ne cache pas que la mise en œuvre de cette stratégie sera difficile. L’apport de la géothermie reste aujourd’hui incertain. Quant aux coûts du tournant énergétique, ils seront à coup sûr moindres que le développement du nucléaire.

Lors de la phase parlementaire, les ambitions de la Stratégie 2050 vont être revues à la baisse et le rôle des grands producteurs d’électricité préservé. Si l’on renâcle à mettre en œuvre tous les moyens nécessaires à la réalisation des objectifs visés, rien de plus simple que de relativiser ces objectifs qui désormais ne sont plus que des valeurs indicatives. De même les objectifs d’efficacité que le Conseil fédéral voulait imposer aux distributeurs d’électricité passent à la trappe, car considérés comme contraires à une économie de marché. Comme si les mécanismes du marché avaient toujours conduit à une consommation énergétique efficace et respectueuse de l’environnement!

L’oligopole des électriciens a su défendre ses intérêts, comme le note un Collectif de scientifiques et de praticiens de l’énergie. Les centrales nucléaires se voient exemptées de toute limitation de leur durée d’exploitation et les barrages obtiennent une généreuse subvention – 600 millions sur cinq ans – pour compenser l’écart entre le prix de revient et le prix de vente du kWh. Enfin les cantons pourront autoriser la construction de centrales à gaz sans examiner la possibilité d’une production équivalente renouvelable, comme le prévoyait le Conseil fédéral.

La rétribution à prix coûtant (RPC) garantit aux exploitants d’installations photovoltaïques, de petites centrales hydroélectriques et de biomasse la reprise de leur courant à un prix fixe durant 25 ans (20 ans pour la biomasse). Ce système, introduit en 2008 parce qu’il assure un financement stable et permet un amortissement de longue durée, a favorisé le développement rapide de la production d’électricité renouvelable. En 2012, on comptait 6’285 installations en fonction ou au bénéfice d’une décision positive et 22’838 installations inscrites sur la liste d’attente. Fin 2015, cette liste recense 46’319 installations. Pour réaliser les objectifs de la stratégie 2050, il aurait fallu poursuivre cette politique. Au lieu de quoi la RPC est abandonnée: les producteurs devront vendre leur production sur le marché au gré de l’offre et de la demande. C’est dire que ces derniers ne sont plus incités à produire au-delà de leur propre consommation. De plus les petites centrales photovoltaïques – moins de 200m2 – et hydroélectriques  – moins de 2’200 kW – sont exclues de la rétribution fixe.

Cette limitation de la promotion des sources renouvelables et décentralisées ne peut que réjouir les acteurs dominants du marché de l’électricité. Pour combler d’éventuelles pénuries, ils construiront des centrales à gaz et exploiteront plus longtemps encore leurs centrales nucléaires. Ils pourront également poursuivre leur profitable commerce avec l’étranger: importation de courant nucléaire bon marché, puis vente aux consommateurs suisses au prix fort et pompage-turbinage pour produire de l’électricité aux heures de pointe. Car si certains d’entre eux ont essuyé récemment des pertes sévères, la branche dans son ensemble n’a cessé d’engranger des bénéfices au cours de la dernière décennie.

Cette version édentée ne permettra pas d’atteindre les objectifs visés par la Stratégie 2050. Néanmoins une bonne partie des mesures adoptées en vue de la réduction de la consommation devraient porter des fruits. Et, comme toute stratégie, elle a vocation à être adaptée en fonction des résultats obtenus comme des avancées technologiques. Mais il faudra faire preuve de vigilance car les producteurs et distributeurs historiques d’énergie – électricité comme énergies fossiles – restent à l’affût pour défendre leur position dominante. Alors que l’avenir, en termes d’autonomie, de sécurité de l’approvisionnement et d’efficacité économique, appartient aux énergies renouvelables produites de manière décentralisée.

Faut-il évoquer encore le référendum de l’UDC? Laissons là son parti pris d’opposition systématique. L’UDC n’a strictement aucune solution alternative à proposer. Son attachement à l’énergie nucléaire est pathétique, tant il contredit son obsession d’une Suisse indépendante. Pour ne rien dire de sa campagne, basée sur un copié-collé de celle des adversaires de la réforme de l’imposition des entreprises mais avançant, pour tous arguments, des chiffres fantaisistes et des conséquences imaginaires à propos du tournant énergétique. Voici qui dénote, de la part du plus grand parti du pays, plutôt le désarroi que la confiance en soi.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur https://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: https://www.domainepublic.ch/articles/31370
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, https://www.domainepublic.ch/articles/31370 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Discussion

  • J’ai hésité quant à ma position face à cette votation, exactement à cause des ambitions castrées bien expliquées par Jean-Daniel Delley. Mais je voterai pour le programme de Doris Leuthard car son rejet serait faussement compris comme un plébiscite pour le nucléaire. C’est ce que l’UDC a réussi à faire croire, ce qui est ridicule.

  • 2
    Durussel André

    Une réponse discordante aux arguments de Jean-Daniel Delley:

    Non! L’UDC n’avance pas des chiffres fantaisistes ni des conséquences imaginaires. Ce n’est d’ailleurs pas le seul parti qui s’oppose courageusement à cette stratégie-bidon, mais tout le mal est ainsi et désormais porté sur l’UDC.

    En réalité, le petit et moyen consommateur captif pour de nombreuses années encore sera le grand perdant, puisque les taxes pour lui (taxes fédérales selon art. 15b de la LEne) ont déjà augmenté de 250% dès 2014.

    Ces taxes, en plus du courant consommé, représentent déjà le 50% env. de sa facture annuelle (pour mon cas auprès de Romande Energie avec 13’219 kWh /an)

    Je suis plutôt PLR et j’ai travaillé dans le domaine nucléaire en Suisse. Il n’y a pas que l’UDC qui, pour le moment, estime que cette forme de production d’énergie est nécessaire, mais aussi les exploitants de Beznau 1 et 2, Gosgen et Leibstadt! De plus, couvrir la Suisse d’éoliennes industrielles pour quelques % de renouvelable est la pire des solutions.

  • La stratégie 2050 vise, comment nous le rappelle M.Delley, à assurer l’autonomie et la sécurité d’approvisionnement en énergie de la Suisse, en misant notamment sur les énergies renouvelables et l’amélioration de l’efficacité énergétique. C’est une stratégie ambitieuse qui est sujette à une série d’incertitudes. C’est pourquoi les pouvoirs publics ne devraient pas se lier les mains par un chiffrage précis en ce qui concerne les objectifs quantitatifs. Pour réaliser ceux-ci la Suisse, fidèle à sa tradition libérale, privilégie les mécanismes de marché et les taxes d’incitation. En gros le but affiché est de réduire de manière drastique la part de l’énergie fossile dans la consommation globale et de promouvoir l’électricité renouvelable au détriment de l’électricité nucléaire, sachant que ce choix divise la société suisse.

    Cette stratégie appelle trois observations que je me permets de formuler comme suit :

    1) La stratégie 2050 donne la primauté aux mécanismes de marché et aux taxes d’incitation. Elle semble négliger les subventions en faveur des recherches et développement afin d’inciter les entreprises privées à changer l’orientation des innovations technologiques. En l’absence d’un soutien public actif et conséquent, les acteurs privés n’auraient aucun avantage à changer le cap de leurs innovations technologiques. En la matière il suffit de songer aux innovations autour du moteur thermique dans l’industrie automobile. Ainsi la stratégie 2050 ne semblerait pas prendre en compte ce problème qui est en fait une défaillance du marché au même titre que les externalités ou un bien collectif.

    2) La stratégie vise à réduire les émissions de CO2 pour lutter contre le réchauffement climatique. Il n’existe pas l’ombre d’un doute que les énergies propres que la Suisse cherche à développer et l’amélioration de l’efficacité énergétique dans les secteurs tels que le bâtiment et les transports vont avoir un impact sur le climat, mais force est de constater que celui-ci sera epsilonesque compte tenu de la taille du pays. En effet, dans ce domaine la stratégie ne peut être que mondiale. D’où la nécessité d’une coopération internationale renforcée comme dans le cadre de la Cop 21. Même en cas d’un accord international, celui-ci est loin d’être contraignant pour les parties contractantes, sans doute en raison de l’inévitable problème du passager clandestin et de la tragédie des biens communs (le climat est un bien commun) : pour des raisons purement égoïstes certains acteurs sont conduits à faire un effort minimal en espérant que les autres feront l’essentiel du travail pour le bien commun. Avec un tel comportement non-coopératif on sait que l’issue est la catastrophe, en l’occurrence le déclenchement d’un processus irréversible en matière de réchauffement climatique. A cet égard l’Administration Trump vient de nous fournir la preuve que l’engagement sur un accord international ne pèse pas lourd face à la tentation d’améliorer le bien-être matériel des citoyens au détriment de la protection de l’environnement. En effet le Président américain vient de tresser des lauriers au « magnifique charbon propre » en relançant l’exploitation des mines de l’Etat de Virginie occidentale, et cela malgré le fait que les gisements d’emploi se trouvent davantage dans le secteur de la santé que l’Administration veut démanteler que dans les mines de charbon. En résumé, dans ce domaine la stratégie 2050 n’est sans doute efficace que par sa valeur d’exemplarité pour les autres pays.

    3) La stratégie 2050 est basée sur un scénario hautement optimiste en matière de création d’emplois: une croissance verte compenserait les pertes d’emplois liées aux fuites de carbone. Une telle hypothèse est problématique dans la mesure où La taxation des émissions de carbone comporte une forte probabilité d’occasionner des coûts supplémentaires pour les industries nationales exposées à la concurrence internationale, tout particulièrement quand celles-ci sont fortement émettrices de gaz à effet de serre. En tout cas une forte taxe carbone unilatérale a toutes les chances de pousser les entreprises à délocaliser leur production dans les autres régions du monde où elles pourraient polluer à moindre coût. Dans le cas contraire elles perdraient leurs parts de marché (domestique ou à l’export) au profit des firmes localisées dans les pays qui ne sont pas trop regardants en matière de pollution. En conséquence une politique unilatérale comme celle qui est sous-jacente à la stratégie 2050 pourrait déplacer la production et les emplois vers des pays moins responsables et au final elle aboutirait à une redistribution de production et de richesse sans bénéfice écologique significatif.

  • Si j’ai bien compris l’UDC et les lobbies nucléaire et hydroélectrique (propriétaires des barrages) sont hostiles à la stratégie 2050 en partant de l’hypothèse que les énergies renouvelables sont coûteuses pour la société et sans garantie qu ‘elles constituent de vrais substituts à l’énergie nucléaire. De plus la réglementation concernant l’interdiction de la construction de nouvelles centrales nucléaires ferme définitivement la porte aux innovations dans le nucléaire, par exemple une nouvelle technologie plus rassurante et plus économe en déchets.

    Sans parler des dommages collatéraux pour la nature ( défiguration des paysages et nuisance à la faune, par exemple le parc éolien) de de l’incertitude inhérente à la SE 2050 : personne n’est en mesure de dire comment va évoluer la technologie . Si bien que la réglementation concernant le nucléaire pourrait avoir les mêmes effets qu’un encadrement de loyers qui favorise la pénurie des logements, alors qu’il est destiné à aider les ménages les plus modestes à se loger. De toute évidence que l’on soit pour ou contre la SE 2050, force est de constater qu’il s’agit là des questions ouvertes pour lesquelles on ne dispose de réponses tranchées, en raison sans doute de l’incertitude technologique.

    Par ailleurs la SE 2050 privilégie la manière de produire propre avec les technologies existantes, mais elle donne l’impression au profane qu’elle n’encourage pas l’innovation dans le propre, par exemple via les subventions en faveur de la recherche et développement dans les grandes écoles ,les universités et les laboratoires des entreprises privées. Sans doute l’orientation de l’argent public vers les innovations est plus utile que les aides financières en faveur des propriétaires des barrages même en prenant en considération le fait que les usines hydrauliques produisent 60% du courant suisse. Mais ce n’est pas tout : la SE 2050 est dominée par la défiance à l’égard de la politique industrielle. Alors qu’il n’est pas excessif d’affirmer que l’Etat a un rôle à jouer pour rediriger l’innovation vers l’innovation verte dans la mesure où le secteur privé n’innove pas spontanément dans le vert. En tout cas les études empiriques montrent que les entreprises ont tendance à innover dans les domaines où elles sont déjà perforrmantes.

Ecrire un commentaire

Les commentaires ne sont mis en ligne qu'après validation par nos soins. Nous vous remercions de vos compléments et remarques, et encourageons une discussion vigoureuse mais courtoise et respectueuse. Nous nous réservons de ne pas publier les textes dont la forme ou le contenu ne sont pas appropriés.

Commentaire (max. 2000 signes)

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP