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Criminalité des étrangers: des personnes au-delà des statistiques

La statistique fait réfléchir, mais les réponses sont ailleurs

Photo Mike
Photo Mike (licence CC)

Les statistiques sur la criminalité constituent une matière difficile à présenter et à interpréter. Les chiffres peuvent faire l’objet de toutes les manipulations, surtout ceux qui concernent les étrangers, toujours mis en avant par les populistes pour dénoncer une trop forte présence des immigrés. En fait, comme le professeur André Kuhn l’a montré, une fois corrigée de tous les biais statistiques la criminalité des Suisses et des étrangers est proche.

Le canton de Vaud a publié des chiffres plutôt rassurants avec une baisse de 6% des délits pour 2016 par rapport à 2015. La liste des prévenus par nationalité est particulièrement intéressante à décortiquer. Si l’on s’en tient aux infractions à la loi sur les stupéfiants, à la page 29 de la statistique policière sur la criminalité, on observe que plus de 44% des prévenus sont de nationalité suisse. Les ressortissants des pays d’Afrique noire constituent environ 15% des auteurs d’infraction. On est très loin de l’omniprésence des Africains dans le monde de la drogue telle que le voudrait l’opinion dominante, même si la nationalité n’est pas indiquée pour environ 6% des prévenus. Et les cinq premiers pays représentés en dehors de la Suisse sont dans l’ordre: la France, le Nigéria, le Portugal, l’Italie et la Gambie.

Un nombre important de Français, 186, n’appartiennent pas à la population résidente. Faut-il en déduire qu’ils ont franchi la frontière pour écouler des stupéfiants? Ou l’explication est-elle différente? Des questions qui méritent d’être posées pour mieux appréhender le phénomène de la drogue.

La Gambie est un pays minuscule, une ancienne colonie anglaise de moins de 2 millions d’habitants, enclavé dans le Sénégal. Sa population vient de se débarrasser d’un dictateur. Qu’est-ce qui a pu amener plus d’une centaine de Gambiens dans le canton de Vaud pour s’y livrer au trafic de drogue? Des réseaux familiaux ou claniques? Une filière «commerciale»? En tout état de cause, la majorité d’entre eux, 92, n’apparaissent pas dans la catégorie des demandeurs d’asile.

La situation des Nigérians s’avère également singulière. Sur les 274 individus recensés par la statistique, 250 n’ont aucun titre de séjour ou ne sont plus dans les procédures de l’asile. Le Nigéria n’est pas un vague pays de «l’Afrique de l’Ouest». C’est la nation la plus peuplée du continent africain, avec d’immenses richesses pétrolières. Ses ressortissants suscitent une espèce de phobie dans d’autres pays du continent noir, en particulier en Afrique du Sud où ils subissent de véritables pogroms. Le Nord du Nigéria est ravagé par la guerre provoquée par Boko Haram et le Sud-Est en proie à tous les trafics alimentés par l’exploitation du pétrole –  sans compter l’opposition entre le Nord musulman et le Sud plutôt chrétien. Ces délinquants du Nigéria ne viennent sans doute pas de n’importe quelle région de leur grand pays. Les réseaux qu’ils utilisent pour arriver en Europe sont sans doute enracinés dans des situations régionales singulières.

L’intérêt des chiffres si on les interroge, même sans être un expert, tient à la mise en évidence d’une grande diversité de situations. Il en va sans doute de même dans les autres cantons suisses, outre le fait que nous n’avons pour l’heure regardé que le cas des infractions à la loi sur les stupéfiants.

Il n’y a pas d’histoire commune entre tous les prévenus recensés. «L’Afrique de l’Ouest», «les Balkans», ce ne sont que des mots sans valeur explicative. Il n’y a que des situations politiques infiniment diverses qui sont à la racine d’exodes dont la délinquance est parfois l’une des conséquences. Or la réflexion sur les circonstances politiques à l’origine de la présence de ces prévenus fait gravement défaut.

Il est trop facile d’évoquer vaguement  la misère ou la guerre, comme s’il s’agissait de catastrophes naturelles. En s’interrogeant sur le contexte parfois complexe qui a provoqué la migration, puis la délinquance, on se donne les moyens de comprendre, d’analyser et donc de combattre les causes profondes de cette situation.

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Discussion

  • Ah ces thèmes où l’on parle d’étrangers! Pourquoi est-ce que ce sont des thèmes qui accrochent autant? Pourquoi DP tente-il une fois encore de rétablir une vérité guère contestable par ailleurs, comme quoi le paramètre «étranger» n’est pas un élément explicatif pertinent en rapport avec la criminalité, en tout cas bien moins que le niveau socio-éducatif? Car, même si l’on admettait (ce qui est faux!) que les étrangers, toutes considérations de sexe, niveau socio-éducatif prises en compte, étaient 2 ou 3 fois plus criminels que les suisses, qu’est-ce que cela changerait? Il n’en resterait pas moins que la plupart des étrangers sont de bonnes personnes ne commettant pas de délits et qui s’intègrent plutôt bien. Bref, cela ne changerait rien!

    Je soupçonne que les thèmes où l’on parle d’étrangers sont sensibles parce qu’on s’y trouve à la confluence de deux sentiments contradictoires. D’une part, nous avons une inclinaison naturelle, quasi biologique, à classer les choses et les gens en groupes, et à leur attribuer des caractéristiques faciles d’emploi (donc forcément simplistes). Cette inclinaison naturelle a une conséquence très tangible dans l’organisation clivante de nos sociétés: on est ou on n’est pas citoyen suisse ; on est ou n’est pas éligible pour une prestation sociale, etc. D’autre part, nous avons une morale naturelle nous invitant à respecter chaque être humain, et à lui attribuer la même valeur fondamentale.

    Ces deux sentiments à eux seuls ne nous aident pas forcément à résoudre des questions pratiques et pragmatiques de politique des étrangers, mais ils tendent à nous donner des signaux contraires sur ces sujets. Et au milieu de ce malaise, nous avons là aussi une inclinaison naturelle: celle de trancher arbitrairement en faveur d’une valeur offrant des choix simples. On a donc d’un côté les militants «favorables aux migrants», qui prennent dès lors des positions qui impliquent très clairement une option fondamentale de libre circulation mondiale, sans qu’ils en aient mesuré les conséquences, et surtout sans qu’ils aient à prendre les décisions et responsabilités effectives en rapport avec les implications inévitables de leurs positions, en termes budgétaires et d’utilisation de ressources naturelles notamment. On a de l’autre côté les militants restrictifs de la migration (que les premiers qualifient souvent «d’anti-étrangers», dans un curieux élan simpliste et stigmatisant) qui trouvent que «ça ne va pas», et «qu’il y a des abus», sans qu’ils soient en mesure de préconiser autre chose que des vœux généraux et inutiles à l’image de l’initiative contre l’immigration de masse ou les initiatives cantonales sur la préférence nationale sur le marché de l’emploi, initiative qui en restent toutes à des généralités prudentes, car le stade de la mise en œuvre nous confronte à des difficultés pratiques considérables, et surtout nous oblige à faire des choix douloureux sur ce qu’on est prêt à perdre sur un plan, pour gagner quelque chose sur un autre plan.

    Et pourtant, il y a des questions pratiques circonscrites qui méritent une réponse pragmatique, s’il en existe. Pour rester dans le domaine de la criminalité et des infractions au droit suisse: Que fait-on avec les centaines de ressortissants d’Afrique du Nord en situation illégale en Suisse, qui vivotent en partie de petits délits? Quels sont les éléments très concrets qui nous empêchent de les renvoyer, même si c’est un type d’action publique qui est et restera toujours désagréable à exécuter? J’aimerais beaucoup que les services compétents fournissent des réponses exhaustives et compréhensibles à cette dernière question. Ou encore: tous les cantons suisses, mais surtout le canton de Genève, traitent la loi fédérale sur les étrangers comme si c’était un chiffon de papier encombrant. En effet, le nombre de situations illégales est tel qu’on ne peut que conclure qu’il y a un immobilisme choisi dans le gestion du phénomène et de ses causes multiples. Quels sont les éléments très concrets qui empêchent que la législation soit appliquée, que des sanctions dissuasives soient prévues et appliquées pour les employeurs contrevenants (entreprises et particuliers), et que des mesures soient prises, par exemple pour améliorer l’offre de garde d’enfants et d’aide à la personne (notamment par une libéralisation et une simplification de la mise en place de services utilisant les forces de travail locales) ?

1 Rétrolien

  1. […] de Jacques Guyaz, publié sur le site Domaine Public, le 9 avril 2017. Cliquez ici pour lire l’article sur le site Domaine […]

    Cité par Domaine public | Criminalité des étrangers: des personnes au-delà des statistiques - asile.ch - 11 avril 2017 à 13 h 05 min

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