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La démocratie au temps du néolibéralisme

A propos du dernier livre de Marcel Gauchet

Il est délicat d’aborder de façon sereine ce néolibéralisme auquel il est de bon ton d’attribuer tous les dysfonctionnements du temps. Aux libéraux, empêtrés dans ce «néo» qui attise leur mauvaise conscience, répond souvent une gauche prompte à déceler dans le néolibéralisme un complot destiné à déstabiliser les démocraties occidentales. Témoin un récent «appel à contributions» lancé par des chercheurs de l’Université de Berne désireux de rassembler les preuves que le néolibéralisme a lui-même façonné les crises qui ont jalonné ces 30 dernières années pour mieux étendre son empire sur les âmes…

C’est contre ce type de raisonnement formaté et rétif à des questionnements trop complexes que se dresse Marcel Gauchet dans le dernier volet de sa tétralogie consacrée à l’avènement de la démocratie, et qui vient de paraître: Le nouveau monde.

Balayant les idées toutes faites sur ce fameux néolibéralisme, refusant les approches binaires et réduites à des causalités hâtivement caricaturées, Gauchet embrasse le phénomène néolibéral dans sa réelle ampleur, à la fois politique, économique et philosophique. Il ose se poser une question qui passe aujourd’hui pour une véritable provocation: si le néolibéralisme puise, certes, dans le libéralisme «historique» avant d’en «exploser» les finalités, ne se nourrirait-il pas aussi d’une vision de l’individu sublimé dans sa liberté que rien ne devrait altérer?

Voici une vingtaine d’années, nous avions mené une enquête similaire qui partait du postulat d’une victoire tardive de la pensée anarchiste dans le sillage de la révolution intellectuelle et culturelle des années 60 et 70, à travers le vieux conflit entre le rationalisme hérité des Lumières et son antithèse, le romantisme allemand. Gauchet reprend le problème en méditant sur le processus de l’autonomisation de l’individu, progressivement détaché d’un univers unifié par la religion. Gauchet débusque lui aussi dans la rupture des années 60 et 70, et la mise au rancart de toute forme d’autorité exogène, l’émergence d’une revendication libertaire adoubant l’individu-roi. Les conséquences de ce renversement sont cataclysmiques, car la perception du politique, mais aussi du droit et de l’histoire, en sort bouleversée.

Cette tentative de repérer dans les années 60 et 70, sinon la cause des avanies de la démocratie dite «postmoderne», du moins la matrice d’un changement de paradigme à même d’expliquer les aspirations contradictoires de nos contemporains, déchirés entre une soif de liberté et un ancrage national rassurant, n’est pas isolée. Dans Die Zeit du 23 mars dernier, Thomas Assheuer a montré que même des historiens de Stanford, le foyer de la contre-culture américaine, relisent désormais les prémisses de ce mouvement dans une assomption de la liberté qui, tout en s’imposant sur la durée et en influençant l’essor de l’industrie numérique, a mis en place un système de pensée peut-être pas sans effet sur le vide idéologique actuel. Ce vide si propice à des discours populistes qu’embrase l’angoisse d’une société sans repères.

Marcel Gauchet voit la crise de la démocratie représentative dans l’affermissement d’un néolibéralisme d’autant plus habile à brouiller les pistes qu’il endosse lui-même une double tradition, dont on a abusivement tendance à juger les deux axes incompatibles. Droite et gauche sont ainsi invitées à s’interroger. La première s’est trop souvent complu dans un économisme survolté qui aurait brisé les amarres avec un système étatique apte à endiguer ses pulsions destructrices. Et à cette première dérive s’est ajoutée une véritable «idéologie des droits de l’homme» qui aurait repris à son compte le culte de l’individu unique maître de son destin promu par le néolibéralisme de «droite», pour mieux matelasser son unicité à travers une série de droits déconnectés de toute responsabilité collective.

Cette dernière proposition a valu à son auteur une haine farouche de la part d’une partie de la gauche, incapable d’accepter la moindre critique à l’égard de droits de l’homme hissés au rang de morale universelle. Pourtant, dans une récente interview accordée à L’Obs, Gauchet a réaffirmé son attachement au socialisme…

La solution aux antinomies de notre modernité réside, selon le philosophe, dans une démocratie représentative seule apte à «gérer» la nécessaire distance entre le citoyen et le pouvoir. Le philosophe éjecte ainsi en une ligne «le rêve obsédant de la démocratie directe», selon ses propres termes.

Il est cohérent avec lui-même: dans son esprit, la démocratie directe ne constitue que l’aboutissement de l’individualisme qu’il dénonce. Pas à tort lorsque l’on examine les revendications du Mouvement Cinq étoiles en Italie ou des Pirates en Allemagne: leur démocratie, qui ambitionne d’anéantir tout intermédiaire, symbolise assurément le vide que Gauchet redoute. Mais son exécution de ce type de régime est toutefois un peu sommaire, à un moment où les peuples réclament, malgré tout, plus de participation aux décisions qui les concernent.

A ce titre, le système suisse, qui canalise la démocratie directe par des procédures solides et réserve une place essentielle au Parlement, pourrait inspirer quelques réflexions.

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