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Stratégie énergétique 2050: d’abord un grand élan

Premier article d’une série sur l’unique objet de la votation fédérale du 21 mai 2017

Photo Susanna Loof / IAEA

Six ans après la décision de principe d’abandonner le nucléaire, le peuple est appelé à se prononcer le 21 mai prochain sur une stratégie qui transforme la politique énergétique en vigueur jusqu’à présent. Mené dans un premier temps tambour battant, un rythme très inhabituel sous la coupole fédérale, le tournant énergétique va perdre ensuite de son élan, le temps de rallier des intérêts divergents, mais indispensables à la formation d’un soutien majoritaire.

Un regard sur les quatre dernières décennies montre à quel point les postulats énergétiques peuvent changer sous l’influence de l’opinion publique, des contraintes économiques et des possibilités techniques.

Ainsi la Conception globale de l’énergie de 1978 exprime une seule préoccupation, celle d’une production suffisante et centralisée pour répondre à une demande croissante. Dix ans plus tard, les scénarios en discussion laissent entrevoir un éventail de futurs énergétiques, y compris l’abandon du nucléaire. Mais reste privilégié celui qui mise sur le développement du parc nucléaire. Le 13 février 2011, c’est-à-dire un mois avant la catastrophe de Fukushima, une courte majorité du peuple bernois se prononce en faveur de la construction d’une nouvelle centrale à Mühleberg.

Cette catastrophe va conduire à un revirement complet de la politique énergétique. Aussitôt, le département fédéral de l’énergie suspend la procédure d’examen des projets de nouvelles centrales nucléaires. Au mois de mai, le Conseil fédéral décide l’abandon progressif de l’énergie nucléaire. Il prend certes en compte l’émotion populaire suscitée par la fusion de trois des six réacteurs de la centrale japonaise. Mais sa décision repose également sur une considération économique: le nucléaire n’est plus concurrentiel face aux énergies renouvelables (DP 1910).

En 2011 toujours, le Parlement confirme le choix du gouvernement, contre l’avis de l’UDC qui persiste à miser sur l’atome. Le PLR se rallie à cet abandon après avoir obtenu que soient poursuivies les activités de recherche dans ce domaine. En octobre 2012 déjà, le Conseil fédéral met en consultation sa «Stratégie énergétique 2050». Neuf mois plus tard, il transmet au Parlement son Message et les textes de loi concrétisant cette stratégie.

L’abandon progressif du nucléaire exige tout à la fois de développer la production des énergies renouvelables et de réduire notre consommation. Le Conseil fédéral fixe des objectifs chiffrés: moins 16% d’ici 2020 par rapport à 2000 pour la consommation globale d’énergie, moins 40% d’ici 2035; pour l’électricité, respectivement moins 3% et moins 13%. Quant aux énergies renouvelables, la production doit plus que doubler d’ici 2020 et plus que septupler d’ici 2035.

Pour atteindre les objectifs d’économie, le gouvernement mise sur une batterie de prescriptions concernant notamment les véhicules à moteur et les appareils électriques, ainsi que sur une politique active d’assainissement des bâtiments financée par un relèvement de la taxe sur le CO2. L’encouragement de la production renouvelable passe en particulier par un prix de reprise garanti de l’électricité produite par les particuliers, une reprise au prix coûtant (RPC) qui doit inciter à l’investissement. La RPC, déjà en vigueur depuis 2008, ne constitue donc pas une nouveauté. Mais sa durée sera limitée à 15 ans et la taxe qui assure son financement devra passer de 0,45 à 2,3 centimes le kWh, de manière à donner une forte impulsion à la production renouvelable.

Sur la base de premier paquet de mesures, le Conseil fédéral estime que, d’ici 2020, la construction d’une centrale à gaz sera nécessaire pour garantir la sécurité de l’approvisionnement.

Voilà pour la première étape du tournant énergétique. A partir de 2021, la seconde étape devrait voir disparaître progressivement ces mécanismes financiers au profit d’une réforme fiscale écologique, en clair des taxes d’incitation.

Le projet du Conseil fédéral rencontre un assez large soutien pour ce qui est des grandes options, mais les avis divergent sur les différentes mesures proposées. Cependant, l’UDC et le PLR s’opposent clairement au tournant énergétique, la première persistant à tabler sur la filière nucléaire, le second rejetant prescriptions et subventions au profit des mécanismes du marché. Economiesuisse et plusieurs organisations économiques, notamment celles du secteur électrique, se rangent également dans les rangs des opposants, la première n’hésitant pas à prédire une «catastrophe économique» si la stratégie devait s’imposer.

Le décor est maintenant dressé et les acteurs en place. Reste à examiner ce qui reste de cette stratégie après son passage devant le Parlement.

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Discussion

  • Contrairement à la stratégie de 1978 pour diminuer notre dépendance au pétrole, fort bien structurée et l’objet de nombreux scénarios détaillés, la stratégie 2050 proposée par le Conseil fédéral et l’Office fédéral de l’énergie (dirigé par M. Benoît Revaz) est le fruit d’une idéologie irréalisable pratiquement. Un seul exemple: réduire notre consommation d’électricité de 3% jusqu’en 2020 (3 ans !) et 13% en 2035, alors que le secteur de la construction immobilière et l’accroissement de la population font actuellement augmenter de 2% à 3% cette consommation annuelle, sans compter l’essor de la voiture électrique et les PAC pour le chauffage des immeubles, voilà qui n’est guère possible pratiquement. La peur engendrée par Fukushima est infondée et nos voisins de France l’ont bien compris. De plus, couvrir le pays d’éoliennes industrielles n’apportera qu’un 5 à 7% de renouvelable… lorsqu’elles tourneront.

  • Comme le montre le papier de M.Delley la stratégie énergétique 2050 (SE 2050) n’est pas un sujet consensuel, c’est le moins qu’on puisse dire. En effet elle a ses partisans et ses adversaires comme c’est le cas aussi en France: par exemple la question du nucléaire divise, bien que ce sujet passe actuellement au second plan en raison d’une compagne présidentielle polluée par les affaires. En la matière l’avantage de la Suisse réside sans doute dans le fait qu’elle possède un outil institutionnel original, en l’occurrence la démocratie directe pour trancher ce type de débat hautement technique.

    Néanmoins quel que soit le prochain résultat du suffrage universel, cela ne signifie nullement que les problèmes techniques inhérents seront résolus pour autant. Pourquoi? Parce que la SE 2050 vise précisément à concilier plusieurs objectifs conflictuels: assurer une indépendance vis-à-vis de l’énergie fossile importée de l’étranger, abandonner la filière nucléaire avec ses risques au profit des énergies renouvelables disponibles en quantités illimitées et moins polluantes (solaire, éolienne, hydraulique), lutter contre le réchauffement climatique de conserve avec les autres pays, réduire les coûts pour les ménages et les entreprises tout en préservant la compétitivité de ces dernières et sans sacrifier le souci d’équité à l’endroit des premiers.

    Les divergences portent aussi sur les méthodes pour atteindre les objectifs: faut-il privilégier les taxes d’incitation ou bien favoriser les mécanismes de marché par exemple des droits à polluer négociables? Ces instruments semblent avoir des incidences différentes tant sur les finances publiques que sur les comportements des acteurs économiques, par ex. les dérives de la finance carbone. La meilleure option est naturellement celle qui consiste à minimiser le coût d’opportunité de la SE 2050, ce qui n’est pas évident a priori en raison de l’incertitude inhérente à l’évolution de la technologie et à la science du climat, sans parler des divergences propres au débat démocratique.

    Ainsi pour certains l’abandon progressif de la filière nucléaire ne devrait pas être décidé sous le coup de l’émotion, mais selon son coût économique, selon l’autonomie ou la sécurité en matière d’approvisionnement en énergie. Une telle argumentation semble reposer sur le postulat implicite d’après lequel les catastrophes nucléaires sont relativement rares, un peu à l’image des catastrophes aériennes. Alors que les conséquences de celles-ci sont magnifiées par les médias. En outre la stratégie énergétique est coûteuse (notamment en subventions publiques, baisse du pouvoir d’achat des consommateurs…) et donc elle ne résout pas le problème de fond: l’interdiction de la construction de nouvelles centrales tendrait à renforcer la dépendance de la Suisse vis-à-vis du nucléaire français et de l’importation de l’énergie fossile polluante.

    Enfin la part de l’énergie renouvelable reste modeste dans la consommation d’énergie globale, et elle ne pourrait donc prendre le relais de l’énergie nucléaire du jour au lendemain. Telle est la position de l’UDC ou celle des organisations économiques. Pour rejeter la SE 2050 l’accent est mis sur le coût des taxes d’incitation et sur des considérations d’équité, tout particulièrement l’alourdissement des charges que cette stratégie impliquerait pour les ménages dont les plus modestes seraient fortement pénalisés.

    Ainsi l’UDC estime la facture de l’abandon du nucléaire à 200 milliards de francs et le coût par ménage et par an à 3200 francs à l’horizon 2035. Le coût est colossal, car il inclut les frais de nouvelles installations et le coût fixe de raccordement des sites de production de l’énergie renouvelable. Sauf que ce chiffrage extrapole les tendances et semble négliger les ruptures que pourraient induire les politiques d’incitation en matière de changement des comportements des consommateurs et des innovations technologiques notamment dans les secteurs comme la construction ou les transports où les entreprises suisses sont dynamiques en comparaison de leurs homologues allemandes ou autrichiennes.

    En résumé, une stratégie telle que la SE 2050 engage l’avenir et qu’elle ne peut porter ses fruits en matière de promotion des énergies propres et moins risquées que si elle repose sur un large consensus tant dans les milieux économiques que politiques. En revanche, quant à son ambition de lutter contre le réchauffement climatique, elle semble problématique en l’absence d’une coopération renforcée à l’échelle planétaire. A cela s’ajoute la difficulté de rendre crédibles les engagements pris par les grands pays, comme en témoigne l’Amérique de Trump qui va sans doute privilégier la croissance quantitative et polluante, et l’emploi au détriment du climat.

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