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Infrastructures et compétence: la Suisse peut construire l’avenir

Utiliser la force du franc pour investir dans le progrès

Au moment de prendre de grandes décisions politiques, il faut souvent mettre en balance deux facteurs distincts: d’une part le coût que l’on doit subir maintenant et, d’autre part, le bien que l’on en retirera dans l’avenir. C’est tout le dilemme des investissements dans les infrastructures, dont il est relativement aisé de déterminer les coûts, mais souvent beaucoup plus difficile d’évaluer les bénéfices futurs.

En Suisse, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation tout à fait exceptionnelle. Nous avons potentiellement les moyens d’investir et de créer de la valeur, en offrant en échange aux prestataires quelque chose qui ne nous coûte rien. En plus, tout investissement aura, comme toujours, un effet sur l’emploi et le pouvoir d’achat à court terme.

Se posent donc deux questions. D’abord, comment dégager les moyens d’investir sans que cela ne péjore notre situation présente? Ensuite, quels sont les bons choix à faire maintenant en matière d’investissements?

Des moyens non exploités

A l’heure actuelle en Suisse, et pour encore une durée indéterminée, les taux d’intérêt sont négatifs – ce qui a rapporté une coquette somme à la Banque nationale suisse. En clair, les dépôts auprès de la BNS ne sont non seulement pas rémunérés, mais coûtent à ceux qui doivent les effectuer.

Par ailleurs, nous avons un problème crucial de monnaie trop forte qui pénalise notre industrie, en particulier suite à la décision inexplicable (et toujours inexpliquée) de la BNS de supprimer le taux plancher du franc par rapport à l’euro. Les industries d’exportation en souffrent sérieusement. Les travailleurs aussi ont subi les conséquences de l’option de la BNS: des plans de chômage partiel ou de restructuration ont été annoncés dès après la hausse brutale du franc.

Notre franc est beaucoup trop fort. Non parce que l’étranger veut acheter nos produits ou investir en Suisse, mais simplement du fait que notre monnaie devient objet de spéculation et passe pour une valeur refuge. Il est temps d’utiliser cette force excessive de notre monnaie, à défaut de vouloir payer le prix d’un retour du franc à une valeur raisonnable – ce que nos entreprises exportatrices comme nos travailleurs souhaitent.

La BNS dispose de très grandes quantités de devises, de francs notamment. En agissant de façon plus stratégique avec cette force de frappe, il est possible de se renforcer sans perdre de marge de manœuvre.

Investir à la périphérie de l’îlot suisse

Il y a deux façons de gagner ainsi sur tous les plans.

Premièrement, il faut constituer un fonds souverain, alimenté par les devises étrangères que la BNS doit acquérir par centaines de milliards pour affaiblir le franc. Plutôt que d’investir de façon large, il serait possible de financer des projets d’avenir, par exemple dans la périphérie géographique de notre pays ou dans l’intérêt de la population. N’oublions pas que si les régions qui nous entourent vont bien, cela aidera bien sûr de nombreuses personnes à l’extérieur, mais aussi notre propre industrie d’exportation par exemple.

Deuxièmement, des projets dans le domaine de l’énergie ou du développement d’infrastructures doivent se faire en collaboration avec l’étranger. Autant investir au-delà de nos frontières, car nous serons ainsi parties prenantes et associés aux grandes décisions.

Nous pouvons donc simultanément créer des projets d’avenir qui rapporteront et soutenir l’industrie de notre pays. Le seul prix de l’émission monétaire, c’est la perte de valeur de la monnaie. Or, c’est aujourd’hui ce que nous souhaitons. Mieux encore, nous ne prenons aucun risque. En effet, si un jour le franc baisse trop, car on a trop dépensé, nous pourrons racheter les francs que nous avons émis à l’extérieur pour un prix inférieur à celui de leur vente. Nous gagnerons alors de l’argent.

L’idée d’utiliser une part des réserves de la BNS pour l’investissement international se rapproche d’ailleurs des propositions, nombreuses, préconisant la création d’un fonds souverain en Suisse. En l’occurrence, il s’agirait en effet d’avoir une logique analogue, avec une focalisation stratégique sur les investissements transfrontaliers. Par ailleurs les investissements locaux se différencient d’un fonds souverain par le fait qu’il s’agit d’utiliser notre propre monnaie plutôt que les réserves de devises issues directement de la politique d’affaiblissement du franc suisse.

Construire l’avenir

L’avenir, ce sont d’abord les personnes. Mais ce sont aussi les infrastructures durables que nous laisserons à ceux qui nous suivront. Au moment où le chômage existe dans notre pays et où l’Etat est payé pour emprunter de l’argent, il devient évident que tout investissement un tant soit peu intelligent ne peut que s’avérer rentable, même du point de vue strictement financier.

Il est donc temps que, d’entente avec la BNS, la Confédération lance un nouveau plan d’infrastructures dans les domaines d’avenir que sont l’énergie et les transports, notamment. L’augmentation des cadences de desserte dans tout le pays et l’amélioration de la convenience, soit le confort des usagers des transports publics, contribueront à maîtriser l’augmentation prévisible du trafic, tout en respectant les impératifs de sauvegarde de l’environnement.

Le peuple a montré à deux reprises, par l’adoption des fonds FAIF (2014) et Forta (février 2017), qu’il est prêt à soutenir un engagement public en faveur des investissements dans les infrastructures, même quand leur financement se fait en bonne partie par les budgets de collectivités. Réfléchir aux infrastructures du futur, dans les transports mais aussi dans d’autres domaines d’avenir, en utilisant un modèle de financement en partie monétaire aurait moins d’impact négatif sur la population et les contribuables. Il aurait du coup de meilleures chances d’être accepté politiquement.

D’ailleurs, l’implication de la BNS ou de fonds de pension peut se faire en partenariat avec des organisations qui géreraient les investissements sur le terrain, jouant un rôle analogue à celui d’une banque à disposition de collectivités ou encore de privés, pour stimuler le développement.

Créer un centre de compétence

Il ne suffit toutefois pas de jeter de l’argent sur le pays pour faire pousser de nouvelles infrastructures: il faut qu’elles soient pensées et développées de façon optimale. Cela mène au deuxième pas politique important que nous devons faire: transformer notre pays en centre de compétences en matière d’infrastructures. Nous avons la chance d’avoir un terreau parfait pour développer ici un tel outil: hautes écoles, pépinières d’entreprises innovantes, cadre de vie agréable, main-d’œuvre hautement qualifiée, institutions démocratiques et reconnaissance internationale.

Positionner la Suisse comme centre de compétences constituerait un investissement pour notre propre avenir et donnerait à notre pays le caractère de pionnier reconnu pour faire face aux défis que l’ensemble de la planète doit relever.

Le besoin crucial d’investir dans les infrastructures en utilisant les moyens à disposition dans notre pays emporte l’adhésion, sous des formes différentes, des acteurs de tous bords politiques.

Le progrès comme priorité

La solution s’impose comme une évidence: il faut utiliser la force du franc, les fonds de la BNS et les capacités de notre système de prévoyance professionnelle pour investir dans des projets d’infrastructures d’avenir.

En réalité, celles et ceux qui payeront pour nos investissements sont les responsables actuels de la surévaluation de notre monnaie, qu’ils achètent en masse pour bénéficier de la sécurité qu’elle apporte. La Suisse peut vendre cette sécurité pour s’acheter un avenir plus radieux. Pourquoi hésiter à prendre une option si évidente? Il n’y a plus lieu de se priver de la possibilité de définir de façon un tant soit peu démocratique la stratégie de la BNS en matière d’utilisation de ses fonds.

Actuellement, l’obstacle principal à l’utilisation de cette force de frappe tient à la limite posée par la Constitution fédérale. Laquelle accorde à la BNS une très grande indépendance dans l’accomplissement de son mandat, centré sur la lutte contre l’inflation et la politique conjoncturelle. Cette limitation devrait faire à l’avenir l’objet d’ajustements pour permettre à la banque centrale de notre pays de défendre le mieux possible les intérêts des habitants du pays.

En effet, tant la banque centrale que les fonds de pension disposent de moyens financiers considérables, susceptibles d’aider à faire évoluer substantiellement notre pays. Reste à faire le choix politique d’en tirer parti et profit.

Voir aussi DP 2159: Ne pas ouvrir la boîte de Pandore, par Jean-Pierre Ghelfi.

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Discussion

  • 1
    Daniel Schöni

    Fondamentalement, je suis en accord avec la proposition, mais une question plus technique me taraude ici.

    Vous écrivez que “la BNS dispose de très grandes quantités de devises, de francs notamment”. Et vous proposez d’utilisez les devises étrangères dans des projets situés dans le voisinage de la Suisse (ce qui se rapproche, comme vous le signalez, de l’idée d’un fonds souverain), mais vous proposez aussi d’utiliser des francs pour financer des projets en Suisse, ce qui est plus mystérieux. En effet, si on trouve à l’actif du bilan de la BNS plusieurs centaines de de milliards de devises étrangères, je peine à comprendre où se trouvent les francs disponibles (les francs en circulation se trouvant au passif du bilan de la BNS et constituant formellement une dette de celle-ci).

    Quels sont donc les francs possédés par la BNS que vous souhaiteriez voir consacré au financement de projets en Suisse? S’agirait-il de vendre une partie des titres actuellement en possession de la BNS? Honnêtement, je ne vois pas…

  • Voici un article qui soulève des questions intéressantes quant à l’usage des réserves de devises accumulées par la BNS en relation avec sa lutte contre la spéculation à la hausse du franc.Dans le même temps les méthodes qu’il suggère pour les traiter nous semblent discutables. En gros l’analyse nous dit que la sécurité et la stabilité que la Suisse vend au reste du monde sous la forme d’une devise forte et très prisée en période de tensions et d’incertitudes peuvent être exploitées à des fins de bien-être collectif, tout particulièrement au profit des générations futures.

    En clair et au risque de caricaturer: la planche à billets peut être assimilée à une ressource naturelle tels que les hydrocarbures ou bien à un surplus budgétaire. En conséquence une partie des réserves de change de la BNS devraient être affectées à la création d’un fonds souverain à l’instar de la Norvège ou de Singapour ou d’une banque d’investissements dont la principale mission serait de s’occuper de l’aménagement du territoire et d’autres domaines d’avenir(formation, recherche, santé, énergies renouvelables).

    A priori l’idée de privilégier les dépenses d’investissement ne semble souffrir aucune critique, quoique ce type de dépenses ne semble pas être sans inconvénients, notamment lorsque l’économie est en situation de plein-emploi, ce qui semble être le cas de la Suisse avec un taux de chômage de 3,7% en janvier 2017. Cependant avec des cantons romands enregistrant des taux bien supérieurs à cette moyenne nationale. En revanche, l’idée qui consiste à faire financer ces dépenses par les réserves de change de la BNS ne fait pas l’unanimité pour des raisons qu’on peut résumer comme suit:

    La BNS n’a pas pour mission de s’occuper de l’aménagement du territoire et encore moins de s’occuper directement du bien-être des générations actuelles et futures en les dotant d’un capital physique (infrastructures par ex) et d’un capital humain.Son mandat tel qu’il est précisé dans la Constitution lui assigne la tâche de veiller à la qualité de la monnaie émise, sans négliger bien sûr la stabilisation conjoncturelle. En conséquence confier de nouvelles tâches à la Banque nationale supposerait une modification de la Constitution. Dans cette hypothèse et compte tenu de l’attachement des citoyens à la culture de la stabilité monétaire, il est peu probable qu’une initiative populaire visant à introduire un amendement constitutionnel soit validée par les urnes.

    Par ailleurs les réserves de devises figurant à l’actif du bilan de la BNS ne sont pas des capitaux propres, par conséquent elles ne pourraient pas être versées à un fonds souverain, puisqu’elles sont financées à 90% par des capitaux externes. Si le but des réserves de change en euros et dollars est de financer les projets d’infrastructures en Suisse, nous devrons nous attendre à ce que les choses deviennent encore plus problématiques. Il faudrait que la BNS commence par vendre ses euros et ses dollars pour les changer en CHF. Or une telle opération serait en contraction totale avec sa stratégie de lutter contre l’appréciation du franc. Néanmoins le seul scénario où la BNS pourrait convertir une partie des ses réserves de devises en capitaux propres afin de financer un fonds souverain sans perdre la main sur sa politique monétaire, est celui d’une appréciation de l’euro par rapport au franc, par exemple un euro s’échangeant contre 1,30 CHF ou plus. Dans ce cas de figure, la BNS réaliserait un bénéfice substantiel, lequel pourrait être versé à un fonds souverain visant à améliorer le bien-être des générations futures. Mais pour imaginer une dépréciation du franc de cette ampleur vis-à-vis de l’euro, il faut être très optimiste sur les chances de survie de la zone euro.

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