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Un long voyage et une réflexion sur la vie de couple

Daniel de Roulet, «Terminal terrestre», Genève, Editions d’autre part, 2017, 239 pages

L’écrivain Daniel de Roulet est notamment connu pour son remarquable cycle de dix romans consacrés à l’atome, d’Hiroshima à Fukushima. Très imprégné de culture protestante, il dit éprouver une véritable allergie envers le déballage de faits et de sentiments privés. Il vient d’enfreindre ce tabou, de manière il est vrai distanciée et pudique, avec Terminal terrestre. De quoi s’agit-il dans ce petit livre?

Daniel de Roulet, 73 ans, et son épouse Chiara Bianchini, 70 ans, violoniste de talent surtout connue pour ses interprétations de la musique baroque, ont accompli un long voyage de sept mois de la Patagonie à l’Alaska. Le but de celui-ci n’était pas tant de «voir du pays» que de mettre à l’épreuve leur couple, qui dure depuis trente-cinq ans. Chaque jour, «en cachette», Daniel a écrit une lettre à sa compagne de voyage et de vie, ne lui livrant le paquet de ses missives qu’au terme du périple.

Le résultat est un livre très réussi, tantôt souriant, tantôt grave, souvent émouvant, et toujours très humain, si cette épithète veut encore dire quelque chose. L’auteur a adopté une forme originale: on est entre la prose rythmée et le vers libre, sans ponctuation, un style qui, curieusement, ne présente aucune difficulté de lecture et qui, au contraire, séduit.

Le couple s’est embarqué le 19 novembre au Havre sur un porte-conteneurs qui allait le mener jusqu’à Buenos Aires. La description de l’atmosphère à bord de ce monstre marin chargé de 10’000 conteneurs est intéressante. Mais l’essentiel, on l’a dit, n’est pas là. Il réside dans l’analyse quotidienne du couple par chacun des deux protagonistes. Car ce voyage, «un projet commun dangereux ambitieux» devait être une épreuve: si celle-ci s’avérait ratée, «l’un ou l’autre était libre de rentrer», et même, la séparation n’était pas exclue. Or les trois semaines de traversée, dans une promiscuité constante («on s’est quittés deux fois / quand tu as pris ta douche / quand j’ai pris la mienne») allaient bien augurer de la suite.

Le 10 décembre, les voilà à Buenos Aires. Chaque ville traversée donne lieu à une brève description, de caractère impressionniste et ne tenant nullement du guide touristique. Dans la capitale de l’Argentine, le couple est confronté à la persévérance des «folles de mai» ne cessant de réclamer, des décennies après la fin de la sinistre dictature militaire, des nouvelles des «disparus». Il y aura d’autres confrontations avec la politique pendant le voyage. Devant le Palais de la Moneda, à Santiago du Chili, ils ne peuvent s’empêcher de penser à Salvador Allende qui y est mort le fusil à la main.

Toutes les villes latino-américaines (à l’exception de celles du Nicaragua sandiniste) les impressionnent par leur extrême dangerosité, et bornent leurs déplacements nocturnes: «cette insécurité nous a pesé», dans la mesure où elle les confinait souvent ensemble dans leur hôtel. Le Salvador, lui, est encore marqué par les séquelles de la terrible guerre civile, où l’on a vu notamment l’armée massacrer des centaines de paysans, y compris les femmes enceintes, ce qui semble-t-il ne s’était jamais vu. Au Mexique, dans le Chiapas, Daniel et Chiara ont l’occasion de visiter un camp retranché de zapatistes. Enfin, au nord du pays, ils voient passer des centaines de migrants agrippés à des camions, en route vers l’hypothétique paradis des Etats-Unis.

Tout cela situe le vécu des voyageurs dans un contexte. Il y a aussi l’environnement naturel, évoqué à petites touches, des monotones pampas argentines à la jungle colombienne habitée la nuit par 100 cris d’animaux. On notera aussi des réflexions sur l’acte même de voyager: «la différence entre vacances et voyage / les vacances sont pour se reposer / le voyage pour se fatiguer». Dans les rapports avec les «indigènes», Daniel de Roulet se reproche l’attitude de l’étranger issu du monde riche qu’il adopte inconsciemment: «pour réclamer notre dû on est vite arrogant / on a l’habitude de hausser le ton».

Mais répétons-le, ce ne sont pas les thèmes centraux de cet attachant petit livre. C’est bien le couple qui en est le sujet privilégié, sans que la réflexion sur celui-ci ne devienne jamais répétitive ni ennuyeuse. Il y a les fréquents gestes de connivence et de tendresse («tu tardes à défaire / l’étreinte de ta main / autour de mon poignet» ou encore «je vérifie qu’entre nous / d’un seul clin d’œil / tout était dit»). Mais aussi l’attention de l’homme et de la femme à l’aspect physique de l’autre, qui peut être exaspérée par le port des mêmes vêtements («ces habits usés / mal lavés / trop pratiques»), le contenu de leurs sacs de voyage se bornant à un minimum.

Le couple vit de nombreux moments de crise: épisode éthylique qui mène à une dispute; lassitude et extrême fatigue de l’épouse due aux interminables trajets en bus public; nostalgie chez Chiara de son violon qui lui manque, alors que cet univers musical semble complètement étranger à l’écrivain. Mais le danger principal qui menace ce couple, très libre et menant dans sa vie ordinaire deux existences assez parallèles («tes absences ou les miennes ont évité à notre couple de se défaire»), c’est la routine, le face à face quotidien pendant de longs mois. L’auteur a trouvé une belle formule pour expliquer la pérennité de leur couple non fusionnel: «le principe de notre union / rester provisoire / mais à jamais».

Une parenthèse dans le voyage: les époux sont rejoints en Colombie par leur fils et son amie. Diversion heureuse, moments de tendresse, mais aussi le sentiment que les rapports père-fils se sont inversés: c’est l’homme jeune qui initie son père à la plongée sous-marine. D’où une réflexion désabusée de ce dernier: «j’espère qu’il ne devra jamais / me pousser dans un fauteuil roulant / comme je le promenais dans son landau».

Rien de très original, objectera-t-on, dans ces constats sur la vie de couple ou sur les rapports parentaux: une expérience que chaque couple ayant un long vécu commun peut faire. Encore faut-il qu’il la fasse et ne vive pas dans la cécité sur ses rapports ni dans une endormante routine. C’est le mérite de Daniel de Roulet (et indirectement de sa compagne de vie) que de nous le rappeler, sans grandes théories, mais avec des mots justes.

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