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Ce que Penelope et Melania nous disent à propos de leurs maris

Le conservatisme revient au galop: portrait avec dames

Photo Jim Gardner
Photo Jim Gardner (licence CC)

«Penelope n’a jamais été ma subordonnée. Elle est ma compagne de travail.»«Un travail exercé dans la discrétion.»«Elle n’a pas parlé à ma place comme certaines épouses.» Qu’elle ait convaincu ou non, la défense de François Fillon empêtré dans le Penelopegate a une qualité: elle est lumineuse. Elle délimite avec une netteté admirable la place des femmes dans le nouveau conservatisme incarné par le candidat des Républicains à l’élection présidentielle française.

Ecoutons d’abord Penelope, dans l’interview au Sunday Telegraph rediffusée par Envoyé Spécial. L’affirmation, tirée de son contexte assure François, selon laquelle «Je n’ai jamais été son assistante ni quoi que ce soit de ce genre» et dont on a toujours un peu de peine à comprendre dans quel contexte elle signifierait: «J’ai été son assistante.» Et surtout la suite.

On y apprend que Penelope Fillon, née Clarke, a une formation d’avocate mais qu’elle n’a pas exercé son métier: un mari qui fait de la politique et cinq enfants l’ont suffisamment occupée, notamment à des «choses horriblement ennuyeuses». Ça tombe bien, elle est modeste, cette qualité qui sied tant au beau sexe: dans les meetings, elle aime se mettre au fond de la salle et écouter ce que disent les gens et elle a parfois distribué quelques prospectus. Cette abnégation semble toutefois avoir fini par lui peser: elle raconte s’être inscrite à des cours de littérature anglaise après avoir réalisé que ses enfants ne la voyaient que comme une mère. Une mère qui doit préciser: «Vous savez, j’ai un diplôme de français, j’ai fait du droit, j’ai eu le concours d’avocat, je ne suis pas si stupide.»

Discrétion est le mot. Avec des ambitions des plus modérées, confiées à Paris Match en septembre 2015 dans un entretien auquel, précise l’auteur, elle est venue à vélo. Evoquant son mandat de conseillère municipale dans la Sarthe, elle en résume ainsi la portée: «L’idée de succéder à mon mari m’a plu.»

Mais c’est une photo publiée par le même Paris Match deux ans plus tôt qui en dit le plus. On y voit la famille Fillon en toute simplicité, dans le jardin d’un manoir à tourelles qui permet peut-être de mieux comprendre ses gros besoins financiers. Chaises longues, shorts, pieds nus dans les espadrilles – une famille heureuse en été, dont l’harmonie est supposée séduire l’électeur pas trop regardant sur les inégalités sociales. Tout le monde est détendu. Tout le monde est assis, aussi. Sauf une personne: Penelope. Une main sur le dossier de son époux, l’autre sur celui d’un de ses fils, sorte de figure tutélaire, mère de tous, y compris de son politicien à succès de mari. Mais debout. Comme de nombreuses autres avant elle qui avaient trop à faire, entre cuisine et service, pour s’asseoir avec tout le monde à la table du repas familial. Qui, après ledit repas, préféraient débarrasser rapidement et faire la vaisselle plutôt que de se poser devant la télévision – et en profitaient pour apporter quelques snacks aux spectateurs. Avaient? Préféraient? Est-on bien sûr que l’imparfait soit de mise? Mme Fillon, qu’en dites-vous?

Cette femme admirable d’effacement a donc, affirme son mari, effectué pour lui «les tâches les plus diverses», non limitées à l’horizon de son bureau de parlementaire: tri de courrier, tenue d’agenda (avec sa secrétaire), conseils pour ses interventions, représentation dans des manifestations culturelles locales, accueil d’électeurs, «tout un tas d’actions modestes accomplies dans l’ombre qui peuvent paraître anodines mais sont indispensables».

Pas étonnant que cette histoire ait débouché sur de méchantes accusations d’emplois fictifs: le travail de Penelope Fillon était invisible. Par essence, pourrait-on dire. Car l’invisibilité est justement la marque du travail fourni par les femmes pour les membres de leur famille, un travail qui a pour caractéristique principale de ne pas être rémunéré parce qu’il est réputé soustrait aux rapports marchands, construit tout entier sur le dévouement. Et elle a le profil du job, c’est incontestable, celui de l’indispensable sans visage qui tient tout en main sans jamais rien faire qui mérite d’être nommé. Tellement que son mari ne semble pas en concevoir d’autre pour sa moitié quand il s’indigne: «Alors parce que c’est mon épouse, elle n’aurait pas le droit de travailler?» Tellement qu’alors qu’elle a tenu ce rôle de collaboratrice «depuis le début», il n’a éprouvé le besoin de la payer qu’à partir de 1988.

C’est un progrès, dira-t-on. Sans doute. Surtout si elle a été tenue au courant du changement.

Reste que la limite entre devoirs conjugaux des épouses d’hommes politiques et activités extra-conjugales méritant salaire reste floue. On trouve toutefois une balise bienvenue dans le statut de la Première dame des Etats-Unis. Le cahier des charges est un peu plus concret que celui d’une assistante parlementaire: réceptions, goûters sur la pelouse, discours inspirants (et inspirés), accompagnements en tous genres et bonnes œuvres au choix. Et il est clairement établi que l’emploi n’est pas rémunéré, du moins pas directement. S’agissant de la présidence, le citoyen américain a droit à deux serviteurs pour le prix – certes élevé – d’un seul. A telle enseigne qu’aucun célibataire n’a jamais accédé à la magistrature suprême. Et que les deux présidents qui, étant veufs, n’ont pas pu fournir d’épouse, Thomas Jefferson et Martin von Buren, ont aligné, le premier une fille, le second une belle-fille.

Aujourd’hui, s’inquiètent les gazettes, Donald Trump pourrait bien se trouver dans la même obligation, tout pourvu qu’il est d’une épouse parfaitement photogénique. Melania Trump, en effet, semble hésiter sur le seuil de la Maison-Blanche. Les conceptions du premier en matière de rapports de genre sont suffisamment connues pour avoir déjà donné lieu à des manifestations dans tous les Etats-Unis – et elles ne devraient pas dépayser des Suisses habitués à celles d’Ueli Maurer en matière de chevreuils et d’appareils ménagers usagés. Ce qui rend cette réticence d’autant plus intéressante.

Melania Trump n’est pas Penelope Fillon. Là où cette dernière a fini par être payée pour avoir bien rempli le rôle que lui assignait la tradition, Melania a commencé par toucher un salaire pour passer ensuite à une forme plus subtile de rémunération: utiliser une anatomie de premier choix pour mettre différentes choses en valeur – des vêtements, des photos sur papier glacé, un promoteur de 24 ans son aîné… Tandis que Penelope Fillon s’accroche bravement à son rôle dans le tempête, Melania Trump semble avoir hésité à jouer le sien jusqu’au bout. Pour le moment, elle n’habite pas la Maison-Blanche, préférant se vouer à l’éducation de son fils de dix ans dans son penthouse new-yorkais. Tout changera en été, assure-t-elle.

Modestie excessive? Refus de galvauder son image en la prêtant avec trop d’empressement à une entité aussi dépréciée que l’Etat? On peut formuler une autre hypothèse, certes hasardée mais d’autant plus troublante. La façon dont la tribu Trump se décline autour du pouvoir tient un peu de la tradition orientale du harem. Les femmes – les filles, l’ex, l’actuelle – y sont certes tout sauf cachées, mais elles n’en semblent pas moins interchangeables dans le rôle inamovible de faire-valoir. Donald Trump n’a pas encore de Première dame parce qu’il n’a pas de moitié. Tout au plus des tiers ou des quarts entre lesquels il n’est peut-être pas encore entièrement décidé.

Calculatrice ou victime, les femmes qui ont organisé les marches du 21 janvier ont tranché, au risque de sombrer dans le cliché machiste. Elles ont adopté Melania Trump après avoir regardé en boucle une séquence de la cérémonie d’intronisation de Donald, où on la voit sourire comme sur commande quand son mari la regarde pour reprendre aussitôt après une expression fermée et mélancolique. Certaines d’entre elles brandissaient des pancartes où on pouvait lire: Melania, cligne des yeux deux fois si tu as besoin d’aide.

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