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Le néolibéralisme est-il responsable de tous les maux?

Byung-Chul Han, Psychopolitique. Le néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir, traduit de l’allemand par Olivier Cossé, Ed. Circé, Belval, 2016 (119 pages)

Photo Ed. Circé

Le philosophe allemand d’origine sud-coréenne Byung-Chul Han, qui a enseigné à l’Université de Bâle, a acquis au fil des années une certaine renommée, y compris dans l’espace francophone.

Ses travaux sur les périls recelés par le concept de transparence (La société de la fatigue) sont d’une profonde pertinence. Son dernier ouvrage s’adosse à cette même question pour ausculter ses liens avec la société numérique qui envahit tous les recoins de l’existence humaine. Il en résulte une pénétrante étude, Psychopolitique, publiée en 2014 en allemand et en 2016 en français.

Le point de départ de son approche plonge dans la réification de l’individu intégralement absorbé dans l’univers digital. La transparence comme norme morale, en livrant l’intimité de chacun au regard inquisiteur des géants du numérique, est ainsi poussée à son extrême limite. Surgit alors un «Moi quantifié», broyé dans l’observation permanente de ses faits et gestes numériques archivés dans l’antre «algorithmique». Finement, Han déduit de l’anéantissement de la société, issu en partie du dadaïsme et de ses émules, une destruction de la liberté individuelle qu’opère un «dataïsme» reflet du Big Data maître de l’humain.

Hostile à la mathématisation de la vie, le philosophe nous rappelle que les Lumières du 18e siècle avaient cru éclairer l’avenir de l’humanité par la grâce de la science statistique. Voltaire s’était passionné pour la rationalisation du monde qu’offrait sa décomposition chiffrée, à même d’en décoder les ressorts profonds. Et Rousseau n’y a-t-il pas aussi recouru dans son dessein d’identifier une volonté générale dépassant, dans le sens hégélien du terme, les individus pris dans leur singularité?

Han conclut à juste titre qu’au romantisme aura dès lors incombé la tâche de s’opposer à ce mouvement d’hyperrationalisation de l’humanité. Est-ce une impulsion similaire qu’il appelle de ses vœux lorsqu’il attribue aux «deuxièmes» Lumières, celles promues par le triomphe de l’algorithme, la déification d’une société réduite à se penser comme le simple agrégat de volontés conditionnées par les prévisions débitées par des millions de données? Han nous met en garde: les statistiques additionnées à Big Data débouchent sur cette transparence «parfaite» qu’il redoute dans sa fulgurante aptitude à vider l’individu de sa substance, à le condamner à un conformisme épuré de tout libre arbitre.

Sa dénonciation d’une transparence trop vite saluée comme le fondement d’une société apaisée fait une fois de plus mouche. Car les «Data» sont aveugles à l’événement et à l’avenir. Un problème subsiste cependant. S’inscrivant dans la continuité de Michel Foucault et de son biopouvoir, Han prétend franchir un pas de plus. Autant le biopouvoir décrivait un pouvoir du capitalisme sur les corps, autant, avec son psychopouvoir, Han entend débusquer une volonté du néolibéralisme de réguler non seulement les corps mais aussi les âmes, vendues aux manipulations subtiles et doucereuses de l’ère numérique. Voilà le nouvel ennemi du peuple, qui aurait étouffé toute velléité d’autonomie chez l’individu, simple rouage d’une machine infernale et omnisciente.

L’attaque contre le libéralisme est classique. Mais pourquoi cette manie, si répandue, de croire que tous les maux de la planète seraient inexorablement compressibles dans ce fameux néolibéralisme que le philosophe, curieusement, s’abstient de définir sérieusement?

Les vices de notre modernité que Han décrypte méritent toute notre attention; et son appel à la résurrection d’une «conscience hérétique», en mesure de se penser en dehors des cadres rigides que le monde mathématisé aurait posés, séduit. Mais pourquoi se contente-t-il des habituels slogans anti(néo)libéraux ? Il fait l’impasse sur la nature complexe et ambiguë de ce courant. On ne peut omettre que cette «pensée», en effet nourrie par les aspirations au profit du capitalisme, puise aussi dans l’esprit libertaire des années 60. Steve Jobs et ses acolytes de la Silicon Valley sont convaincus d’annoncer une société libérée de toute contrainte et qui mettrait enfin l’individu à l’abri de l’autoritarisme de l’Etat ou du capital.

L’hypocrisie de cette illusion, on peut certes la stigmatiser en suivant Byung-Chul Han. Mais sa critique mérite tout de même une analyse moins caricaturale. Il ne devrait pas oublier que la statistique s’est imposée comme socle de la science sociale à la fin du 19e siècle, au moment où furent sculptés les fondements de l’Etat-providence. Celui-ci était impensable sans une connaissance exacte du corps social, dont la future évolution devait guider les interventions de l’Etat. La statistique serait-elle donc une pure invention (néo)libérale? Les dérives de ce «néolibéralisme» ne peuvent se satisfaire d’un examen monocausal…

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