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«L’Hebdo», fin du journal d’une génération

Pavane pour un magazine défunt

Photo L'Hebdo
Photo L’Hebdo

C’était le temps d’avant… En 1981, une douzaine d’années avant le début d’Internet dans le grand public et douze ans aussi avant le Natel D, premier téléphone mobile que l’on commence vraiment à utiliser dans la rue.

En 1981, pas d’ordinateurs personnels, encore moins de portables sur les bureaux. Le premier Macintosh apparaîtra trois ans plus tard et il faudra attendre le tournant des années 90 pour que ces outils commencent à se répandre. En 1981, il y a encore le rideau de fer, le communisme dans la moitié de l’Europe. Et le mur de Berlin ne chutera que huit ans plus tard en 1989.

A cette époque, la presse écrite en Suisse romande demeure rivée à son territoire cantonal. A Genève, La Suisse reste le journal populaire du matin, la Tribune de Genève le grand quotidien régional et le Journal de Genève l’organe libéral de l’élite politique de droite et de la finance – sans compter Le Courrier qui entame sa mue vers la gauche alternative. Dans le canton de Vaud existe une troïka similaire: La Tribune de Lausanne comme journal populaire et sportif du matin, 24 Heures dans le rôle du grand quotidien régional et la Gazette de Lausanne pour l’élite avec une touche plus culturelle et moins financière que son homologue genevois.

Les autres cantons romands ont chacun leur grand organe de presse; Neuchâtel en a même deux et il existe de nombreux quotidiens régionaux. Les partis politiques, les églises ont leurs journaux. Le seul magazine grand public sur papier glacé est alors L’Illustré qui propose grands reportages et potins sur ceux que l’on n’appelle pas encore les people. Il n’existe pas de newsmagazine semblable à L’Express, au Nouvel Observateur ou au Point français, tous très lus dans nos cantons.

Ces journaux romands sont solides dans l’information, crédibles, souvent ouverts à la nouveauté, mais avec cette touche de sérieux un peu lourd inséparable de l’esprit de notre coin de pays. 1981, c’est aussi le moment où la génération des soixante-huitards, jeunes gens devenus trentenaires, commence à accéder aux postes à responsabilités dans l’enseignement, la recherche, les médias, la publicité, dans l’informatique aussi. Ils gagnent bien leur vie, habitent dans les villes, consomment de la culture, voyagent, sortent beaucoup, sont partisans de l’intégration européenne, ont un mode de vie très différent de celui des générations précédentes. On les appelle alors les Yuppies, de l’américain Young Urban Professionals. Bien plus tard, on les désignera comme des bourgeois-bohêmes, des bobos, un terme devenu de plus en plus péjoratif au fil du temps. L’Hebdo sera leur journal.

On ne se rend plus compte aujourd’hui de l’impact de ce ton nouveau, léger, impertinent, de cette écriture souvent brillante des jeunes journalistes réunis par Jacques Pilet. Les papiers sont fréquemment percutants, l’orientation résolument europhile, la rubrique culturelle est lue avec avidité et surtout, on ne le dira jamais assez, beaucoup de lecteurs de L’Hebdo l’achètent avant tout pour la rubrique des petites annonces de rencontre, souvent drôles et inventives, coquines sans excès; souvenons-nous, Internet n’existe pas encore.

La presse romande entre alors dans une période de tempêtes: en 1984, la Tribune de Lausanne devient Le Matin et commence à déborder au-delà des frontières du canton de Vaud. Le Matin Dimanche s’étoffe de plus en plus et s’implante dans tous les cantons francophones. La Suisse disparaît en 1994. Il ne subsiste plus qu’un seul vrai quotidien populaire en Suisse romande: Le Matin avec son extension dominicale, en attendant les quotidiens gratuits arrivés après l’an 2000. En 1991, la Gazette de Lausanne est absorbée par le Journal de Genève qui fusionne à son tour en 1998 avec Le Nouveau Quotidien à l’europhilie trépidante, créé en 1991 également par Jacques Pilet, pour devenir Le Temps, quotidien romand dit de référence. Tous ces mouvements datent d’avant l’internet triomphant.

Après l’entrée dans le 21e siècle, L’Hebdo se retrouve dans un paysage qui n’a plus rien à voir avec celui de 1981. Internet et les réseaux sociaux chamboulent l’information; les jeunes ne lisent plus la presse papier, le Print comme disent les gens du métier. A Genève et à Lausanne, les grands quotidiens régionaux paraissent chez le même éditeur, Tamedia, et partagent certains de leurs contenus. Ils ont les moyens de proposer de grands reportages, parfois sponsorisés, qui étaient auparavant l’apanage des magazines – ainsi le grand voyage autour de l’Arctique de l’été 2016. Leurs connexions internationales leur permettent de proposer des articles très fouillés. Un journal comme Le Temps aligne les chroniqueurs, les rubriques culturelles ou politiques pointues, sans parler des contributions gratuites dans les rubriques Opinions et Débats. En fait, les quotidiens font le travail des magazines et se sont littéralement substitués à un hebdomadaire comme L’Hebdo.

Son lectorat d’anciens issus des bouleversements des années 60 a vieilli. Les abonnements à L’Hebdo ne se renouvellent plus. Les baby-boomers sont à la retraite. Ils butinent l’information gratuite sur Internet, prennent chaque matin Le Temps dans leur boîte aux lettres ou le lisent sur leur iPad, regardent en cachette les articles sportifs du Matin au bistrot, font leur marché culturel dans le quotidien régional.

Dans quelques années, un étudiant pourra écrire une thèse sur L’Hebdo, disparu en 2017, journal d’une génération qui, de mai 68 au vote sur l’immigration du 9 février 2014 – en passant par le sida, la fin du communisme, le choc du 6 décembre 1992, la construction de l’Europe et la mondialisation – a cru changer la vie et que la vie a changé.

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